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Auschwitz, camp de concentration nazi

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7.2. Les condamnés

La Judenrampe
Les gazages au Stammlager par Rudlf Höss
Les gazages à Birkenau
L’incinération
La récupération
J’étais membre du Sonderkommando
Le témoignage de Rudolf Höss
¬ę¬†Anus mundi¬†¬Ľ

7.2.6. J’étais membre du Sonderkommando

¬ę¬†Je m'appelle Dow Paisikovic, n√© le 1er avril 1924 √† Rakowec (Tch√©coslovaquie) actuellement domicili√© √† Hedera, lsra√ęl.¬† En mai 1944, je fus amen√© de Munkacs (ghetto) au camp de concentration d'Auschwitz et j'y re√ßus le num√©ro de d√©tenu A-3.076, qui me fut tatou√© sur l'avant-bras gauche.¬†¬Ľ

L'arrivée à Auschwitz :

¬ę¬†Notre convoi fut soumis √† une s√©lection.¬† Environ 60 % d'entre nous furent s√©lectionn√©s pour les chambres √† gaz, les autres furent dirig√©s sur le camp.¬† Ma m√®re et mes cinq fr√®res et soeurs furent aussit√īt envoy√©s aux chambres √† gaz.¬† Au moment de la s√©lection nous ignorions √† quoi servait cette r√©partition.¬† Mon p√®re et moi f√Ľment affect√©s au camp C de Birkenau avec les aptes au travail, o√Ļ nous devions, sans raison, porter des pierres.¬†¬Ľ

Incorporation dans le Sonderkommando :

¬ę¬†Le troisi√®me jour arriva en civil dans notre partie du camp le SS-Hauptscharf√ľhrer Moll, accompagn√© d'autres SS. Nous d√Ľmes tous nous pr√©senter √† l'appel et Moll choisit les plus forts d'entre nous, exactement 250 au total. On nous amena sur la route qui traversait le camp; nous devions y prendre des pelles et d'autres outils. On nous amena √† proximit√© des cr√©matoires¬†III et IV, o√Ļ nous f√Ľmes accueillis par des SS arm√©s. Nous d√Ľmes nous mettre en rang et cent d'entre nous furent d√©tach√©s et amen√©s au cr√©matoire¬†III. Les autres durent continuer la marche en direction du bunker¬†V (une maison de paysans o√Ļ il √©tait √©galement proc√©d√© √† des gazages)¬†; c'est l√† que le SS-Hauptscharf√ľhrer Moll, arriv√© √† motocyclette, nous re√ßut dans son uniforme blanc. Il nous accueillit avec ces mots¬†: ¬ę¬†Ici vous aurez √† bouffer, mais il vous faudra travailler. ¬†¬Ľ On nous mena de l'autre c√īt√© du bunker¬†V¬†; la fa√ßade de ce bunker ne nous r√©v√©lait rien de particulier, mais l'arri√®re nous fit voir √† quoi il servait.¬†¬Ľ

Découverte du "travail" :

¬ę¬†Il y √©tait entass√© un amas de cadavres nus¬†: ces cadavres √©taient tout gonfl√©s et on nous commanda de les porter jusque dans une fosse de six m√®tres de largeur et de trente m√®tres de longueur environ, o√Ļ se trouvaient d√©j√† des cadavres en train de br√Ľler. Nous f√ģmes tous nos efforts pour amener ces cadavres au lieu indiqu√©. Mais les SS nous trouvaient trop lents. On nous battit terriblement et un SS nous ordonna¬†: ¬ę¬†Un seul homme par cadavre. ¬†¬Ľ Ne sachant comment ex√©cuter cet ordre, nous f√Ľmes encore battus et un SS alors nous montra qu'il fallait que nous prenions le cadavre par le cou avec la partie recourb√©e de la canne et l'amener ainsi de l'autre c√īt√©. Nous devions nous livrer √† ce travail jusqu'√† 18 heures. A midi, nous avions une demi-heure d'interruption. On nous apporta √† manger, mais aucun de nous n'avait faim. Puis nous d√Ľmes reprendre le travail. On nous amena au bloc 13 de la section D du camp de Birkenau, un bloc isol√©. Ce soir-l√†, on nous tatoua (sur le bras) nos num√©ros de d√©tenus.¬†¬Ľ

Suicides :

¬ę¬†Le lendemain, il nous fallut de nouveau marcher en colonnes, le groupe de cent au cr√©matoire¬†III, et nous autres, cent cinquante, au bunker¬†V. Notre travail √©tait le m√™me. Il en fut ainsi pendant huit jours. Quelques-uns d'entre nous se sont jet√©s eux-m√™mes dans le feu, parce qu'ils n'en pouvaient plus. Si j'avais √† √©valuer leur nombre aujourd'hui, je l'√©valuerais √† 8-9. Parmi eux se trouvait un rabbin.¬†¬Ľ

Le Sonderkommando du crématoire I :

¬ę¬†Le huiti√®me soir, le kapo du Sonderkommando du bloc¬†13 m'a d√©sign√© pour accompagner le groupe de d√©tenus au cr√©matoire¬†II avec la nourriture¬†; en effet, un d√©tenu de ce groupe de travail n'√©tait pas l√† et le nombre des sortants devait √™tre le m√™me que celui des arriv√©s. C'est ainsi que j'arrivai par hasard au Sonderkommando du cr√©matoire¬†I. Il y avait l√† un kommando de cent d√©tenus, et au cr√©matoire¬†II il y en avait un de quatre-vingt-trois. Le kapo en chef des deux kommandos (cr√©matoires¬†I et II) √©tait un Polonais du nom de Mietek. Au cr√©matoire¬†I, deux Russes non-juifs faisaient partie du Sonderkommando¬†; il y en avait dix au Sonderkommando du cr√©matoire¬†II. Tous les autres membres des deux kommandos √©taient juifs, originaires surtout de Pologne, de Tch√©coslovaquie et de Hongrie, ainsi qu'un Juif hollandais. Les Sonderkommandos dormaient dans les cr√©matoires m√™mes, un √©tage au-dessus des fours.

Notre kommando, tout comme le kommando II, fut réparti en une équipe de jour et une équipe de nuit de nombre égal. Le matin, nous nous présentions à l'appel dans la cour; on nous amenait sur le lieu du travail tandis que l'équipe de nuit était amenée dans la cour, comptée et pouvait alors se coucher.

Mon premier travail dans ce kommando fut le suivant¬†: le kapo Kaminski, Juif de Pologne, m'avait charg√© de creuser une fosse d'environ deux m√®tres de longueur, d'un m√®tre de largeur et d'un m√®tre de profondeur dans la cour du cr√©matoire¬†I. C'est dans ce trou que furent alors jet√©s les os sortant des fours cr√©matoires. Une fois ce travail achev√©, je fus affect√© au transport des cadavres.¬†¬Ľ

Les chambres à gaz :

¬ę¬†Le gazage durait en principe trois √† quatre minutes environ. Apr√®s quoi, pendant √† peu pr√®s un quart d'heure, le syst√®me de ventilation √©tait mis en marche. Puis, le contrema√ģtre ouvrait la porte de la chambre √† gaz - toujours sous la surveillance d'un SS - et nous devions tra√ģner les cadavres vers le monte-charge √©lectrique. On pouvait monter quinze cadavres environ en une fois avec ce monte-charge. Nous devions porter les cadavres nous-m√™mes, six hommes √©taient affect√©s √† ce travail. La plupart du temps, quelques-uns de ceux qui √©taient √† m√™me le sol imm√©diatement aupr√®s de la porte √©taient encore en vie. Le SS les fusillait alors. La position des cadavres d√©notait visiblement qu'en g√©n√©ral la lutte contre la mort avait √©t√© terrible. Les corps √©taient souvent d√©chiquet√©s; il est arriv√© plus d'une fois que des femmes avaient accouch√© dans les chambres √† gaz. En principe, 3¬†000 victimes se trouvaient dans la chambre √† gaz. L'entassement √©tait tel que les gaz√©s ne pouvaient pas choir √† terre.¬†¬Ľ

Les quinze fours du crématoire I :

¬ę¬†L'√©vacuation de 3¬†000 cadavres prenait environ six heures. Comme les quinze fours de ce cr√©matoire mettaient environ douze heures pour br√Ľler ces cadavres, ceux-ci √©taient entass√©s dans la pi√®ce devant les fours. Un autre groupe de notre Sonderkommando s'en chargeait. Lorsque nous avions vid√© le bas de la chambre √† gaz (en bas), notre groupe devait nettoyer la chambre √† gaz √† l'aide de deux tuyaux pour faire de la place pour le prochain gazage. Ensuite, nous devions aller aux fours cr√©matoires et aider √† transporter les cadavres vers les fours. Aupr√®s des fours m√™mes devaient travailler deux groupes de d√©tenus, l'un de quatre et l'autre de six hommes. L'un devait s'occuper de sept fours, l'autre de huit. Ces groupes devaient enfourner les cadavres et veiller √† une combustion convenable en se servant d'un long crochet. Comme la chaleur aupr√®s des fours √©tait tr√®s grande, ces groupes-l√† ne se voyaient pas attribuer d'autre travail¬†; pendant les interruptions de travail, ils pouvaient se rafra√ģchir. En dehors de cela ils n'√©taient charg√©s que de l'√©vacuation de la cendre et des os tomb√©s √† travers le gril. La cendre √©tait achemin√©e √† la Vistule par les d√©tenus escort√©s de SS. Le transport avait lieu par camions.¬†¬Ľ

Récupération des cheveux et des dents en or :

¬ę¬†Les cadavres mettaient environ quatre minutes √† se consumer. Pendant que les cadavres √©taient dans le feu, d'autres d√©tenus devaient tondre les cheveux aux cadavres pr√©par√©s pour l'incin√©ration (seulement pour les cadavres de femmes) et deux d√©tenus dentistes devaient r√©cup√©rer les dents et les bagues en or. Ils le faisaient √† l'aide de tenailles. Dans le mur de la pi√®ce devant les fours √©tait am√©nag√©e une grande fen√™tre. Deux √† trois SS qui √©taient dans la chambre de l'autre c√īt√© de la fen√™tre pouvaient constamment contr√īler de l√† notre travail.

Lorsque les fours n'√©taient pas en mesure de br√Ľler tous les cadavres, les convois destin√©s au gazage √©taient amen√©s au bunker¬†V o√Ļ le gazage pouvait se faire pratiquement sans interruption parce que les cadavres y √©taient jet√©s directement dans les fosses.¬†¬Ľ

Le crématoire II :

¬ę¬†Quelques jours apr√®s mon arriv√©e au cr√©matoire¬†I, Mietek devint kapo en chef du Sonderkommando des cr√©matoires¬†I et II, Kaminski devint kapo du kommando¬†I et Lemke (dont je ne connais pas le pr√©nom) devint kapo du kommando du cr√©matoire¬†II. Kaminski et Lemke √©taient des Juifs de Bialystok¬†; leur num√©ro de d√©tenus √©tait de la s√©rie des 83¬†000. Lemke me prit avec lui au cr√©matoire¬†II o√Ļ √©tait √©galement mon p√®re. Je restai dans ce kommando jusqu'√† son √©vacuation (18 janvier 1945).

Le Sonderkommando entier (d√©pendant des cr√©matoires¬†I-IV et du bunker¬†V) comprenait 912 d√©tenus au total √† l'√©poque o√Ļ notre groupe lui fut adjoint √† titre compl√©mentaire. Les autres d√©tenus du Sonderkommando, qui √©taient d√©j√† en place quand notre groupe y fut affect√©, avaient des num√©ros entre 80¬†000 et 83¬†000¬†; un groupe compos√© de Juifs de Cracovie avait des num√©ros dans les 123¬†000. Je ne sais pas de fa√ßon s√Ľre si les autres avaient √©t√© s√©lectionn√©s pour le Sonderkommando imm√©diatement apr√®s leur arriv√©e au KZ (camp de concentration) ou s'ils √©taient pass√©s auparavant par d'autres kommandos.¬†¬Ľ

Les "spécialistes" :

¬ę¬†Quelques d√©tenus restaient au Sonderkommando un temps assez long: par exemple le kapo en chef Mietek qui avait un num√©ro dans les 5¬†000 et qui avait √©t√© affect√© au Sonderkommando par la compagnie disciplinaire¬†; et deux orf√®vres - l'un du nom de Feldmann, √©tait originaire de Tch√©coslovaquie, l'autre, je ne me souviens plus de son nom - qui avaient pour t√Ęche de fondre l'or r√©cup√©r√©. (Cela se passait dans une pi√®ce sp√©ciale du cr√©matoire¬†II o√Ļ √©tait centralis√© tout l'or de tous les cr√©matoires, pour √™tre fondu en de grands cubes sous la surveillance des SS.) Tous les vendredis un officier sup√©rieur SS venait chercher l'or. De plus, le Juif tch√®que Filipp M√ľller √©tait au Sonderkommando depuis aussi longtemps que Mietek. Il √©tait venu par un convoi de Theresienstadt et put survivre aux s√©lections du Sonderkommando parce qu'il √©tait prot√©g√© par un SS originaire des Sud√®tes. M√ľller aurait pu devenir kapo au Sonderkommando. Mais il n'a pas voulu. De plus, un Juif de Paris, d√©nomm√© ¬ę¬†Oler¬†¬Ľ, √©tait depuis longtemps au Sonderkommando. Il √©tait artiste peintre et, pendant tout le temps que je connus le kommando, il avait l'unique t√Ęche de peindre des tableaux pour les SS, il √©tait dispens√© de tout autre travail pour le Sonderkommando.¬†¬Ľ

Le sort du Sonderkommando :

¬ę¬†Nous savions qu'√† part les exceptions mentionn√©es, les d√©tenus de l'ancien Sonderkommando √©taient gaz√©s. Ces gazages s'effectuaient par groupes, tout comme se faisaient par groupes les affectations au Sonderkommando. Un groupe du kommando sp√©cial provenait du camp de Majdanek pr√®s de Lublin. L√† d√©j√† les d√©tenus faisaient partie d'un kommando sp√©cial affect√© au m√™me travail.¬†¬Ľ

L'alcool :

¬ę¬†Comme il incombait √† notre kommando de fouiller les v√™tements des d√©tenus suspendus dans les salles de d√©shabillage, nous avions la possibilit√© de nous approprier beaucoup de ravitaillement, d'alcool, d'or et de devises. La SS tol√©rait que nous mangions et m√™me buvions de ces provisions. Ainsi, nous conservions nos forces. Nous n'en cherchions pas moins tous les jours la soupe (du camp) et les rations du secteur du camp pour ne pas perdre le contact avec le camp de Birkenau. J'√©tais en g√©n√©ral avec le groupe qui cherchait le manger √† la cuisine du camp de ce secteur. En g√©n√©ral, nous √©tions escort√©s sur ce chemin par un vieil SS dur d'oreille¬†; lui seul ne nous a jamais battus et regardait toujours de l'autre c√īt√© lorsqu'il se passait quelque chose qu'il ne devait pas remarquer. C'est ainsi que nous pouvions jeter le pain ramass√© et dont nous n'avions pas besoin, √† des d√©tenus d'autres secteurs du camp qui l'attendaient d√©j√†. Nous buvions surtout beaucoup d'alcool. A cette condition-l√†, nous pouvions effectuer notre travail.¬†¬Ľ

La résistance :

¬ę¬†Au Sonderkommando de chaque cr√©matoire, il y avait un groupe qui t√Ęchait de se pr√©parer √† une r√©sistance. Ces groupes √©taient en contact entre eux et avec des groupes de r√©sistants √† Birkenau et m√™me au camp principal d'Auschwitz. J'appartenais √† ce mouvement. Nous passions de l'or et des devises en fraude √† nos camarades dans le camp¬†; ils employaient ces objets de valeur afin de pouvoir mieux organiser la r√©sistance. Je me souviens de trois fr√®res de Bialystok qui d√©ployaient une activit√© toute sp√©ciale dans ce sens. M√™me les Russes de notre kommando - il s'agissait d'officiers sup√©rieurs - √©taient tr√®s actifs. De tous les d√©tenus de notre convoi en provenance de Hongrie, seuls mon p√®re et moi √©tions au courant de cette organisation de r√©sistance. Quelque temps apr√®s, mon p√®re se vit attribuer la t√Ęche de concierge du cr√©matoire¬†II.¬†¬Ľ

L'arrivée des convois de Hongrie et de Lodz :

¬ę¬†Notre convoi √©tait le troisi√®me de la longue s√©rie de convois de Juifs en provenance de Hongrie. (L'Ukraine subcarpathique, d'o√Ļ je suis originaire, avait √©t√© √† l'√©poque attribu√©e √† la Hongrie.)

Tous les jours, des convois arrivaient de Hongrie √† cette √©poque, et entre temps des convois d'autres pays et des ¬ę¬†musulmans¬†¬Ľ au camp. Il ne se passait gu√®re de jour sans qu'il y e√Ľt de gazage. Chaque fois, nous avions √† nettoyer le cr√©matoire tout entier. Comme les SS nous donnaient des ordres pour pr√©parer les fours (en les faisant chauffer, etc.), nous savions quand un convoi √©tait attendu. Apr√®s les grands convois de Hongrie, l'action suivante fut celle du ghetto de Lodz. Tous les jours - je crois que c'√©tait en ao√Ľt 1944 - deux de ces convois arrivaient de Lodz.¬†¬Ľ

Liquidation du Sonderkommando :

¬ę¬†Une fois achev√©e ce qu'on nommait l'action de Hongrie, les Juifs hongrois qui avaient √©t√© affect√©s √† l'√©poque au Sonderkommando furent liquid√©s. Mon p√®re et moi-m√™me n'avions √©chapp√© √† cette action d'extermination que parce que nous avions √©t√© affect√©s au Sonderkommando du cr√©matoire¬†II¬†; les autres d√©tenus de notre convoi √©taient au bunker¬†V et aux cr√©matoires¬†III et IV. Ces d√©tenus furent conduits au camp principal d'Auschwitz et y furent gaz√©s. Les cadavres furent amen√©s de nuit au cr√©matoire¬†II et br√Ľl√©s par les SS eux-m√™mes, cependant que tout notre kommando √©tait consign√© √† la chambre. Nous avons √©t√© au courant parce qu'on nous fit emporter les v√™tements des d√©tenus. Nous reconnaissions les v√™tements et les num√©ros des d√©tenus. Apr√®s l'action d'extermination de Lodz, d'autres d√©tenus du Sonderkommando furent encore liquid√©s¬†; la plupart d'entre eux √©taient affect√©s au bunker¬†V, un petit groupe faisait partie du Sonderkommando des cr√©matoires¬†III et IV. La proc√©dure de liquidation √©tait identique. Il s'agissait d'environ deux cents d√©tenus au total. Pendant tout le temps que je passai au Sonderkommando (de mai 1944 jusqu'√† l'√©vacuation, en janvier 1945) aucun d√©tenu nouveau n'y fut affect√©.

Les cr√©matoires √©taient si solidement construits que pendant tout ce temps je n'eus connaissance d'aucune d√©faillance de fours ni de cr√©matoires tout entiers. A plusieurs reprises, le monte-charge des cadavres tomba en panne parce qu'il √©tait trop plein. Souvent, des officiers SS de la direction des constructions venaient inspecter les cr√©matoires.¬†¬Ľ

Dissections :

¬ę¬†Un m√©decin d√©tenu hongrois devait proc√©der √† des dissections dans une salle sp√©ciale. Il op√©rait sous la surveillance d'un m√©decin SS dont je ne me rappelle plus le nom. Dans cette salle, il y avait une table de dissection. On faisait surtout des dissections d'√™tres anormalement constitu√©s (par exemple des bossus) et de jumeaux. Je me souviens avec pr√©cision que le Dr Schumann √©tait lui aussi pr√©sent √† ces dissections et en supervisait certaines. Les d√©tenus d√©sign√©s pour op√©rer ces dissections furent ex√©cut√©s, non dans les chambres √† gaz, mais par des injections. On r√©cup√©rait √©galement le sang et divers organes de ces d√©tenus pour en approvisionner des h√īpitaux militaires.¬†¬Ľ

Plan de révolte :

¬ę¬†Depuis un certain temps d√©j√† nous projetions une r√©volte. Le noyau de cette organisation se trouvait dans notre cr√©matoire¬†II. Les Russes √©taient les meneurs, de m√™me que les kapos Kaminski et Lemke. Lorsqu'en automne 1944 les actions d'extermination furent compl√®tement arr√™t√©es, sur ordre de Berlin, et qu'on nous donna pour t√Ęche d'effacer les traces de l'action d'extermination, nous compr√ģmes que le moment de notre propre liquidation approchait. Notre r√©volte devait la pr√©venir. Voici quel √©tait le plan¬†: un jour o√Ļ il n'y aurait pas de convoi et par cons√©quent pas de renfort de SS pr√®s des cr√©matoires, notre groupe qui emportait r√©guli√®rement la nourriture de ce secteur du camp pour la porter aux divers cr√©matoires, viendrait avec des bidons d'essence l√† o√Ļ chaque cr√©matoire se ravitaillait. Seul, au cr√©matoire¬†I, on n'apporterait pas d'essence, parce que ce n'√©tait pas utile. Au bunker¬†V, il n'y avait √† cette √©poque plus de Sonderkommando, l'extermination y ayant d√©j√† √©t√© compl√®tement arr√™t√©e. L'essence avait √©t√© pr√©par√©e par l'organisation de r√©sistance √† la section¬†D du camp.¬†¬Ľ

Echec de la révolte :

¬ę¬†Un dimanche du d√©but d'octobre je crois que ce devait √™tre le 6 ou le 7 octobre - la r√©volte devait √™tre d√©clench√©e. Les d√©tenus d√©sign√©s pour apporter la nourriture furent choisis ce jour-l√† de telle sorte que seuls y allaient les initi√©s au plan. Tous venaient du cr√©matoire¬†II. J'√©tais du nombre. Nous amen√Ęmes les bidons d'essence camoufl√©s en soupe aux cr√©matoires¬†IV et III, mais lorsque nous arriv√Ęmes √† notre cr√©matoire¬†II, nous entend√ģmes d√©j√† des coups de feu partis des cr√©matoires¬†III et IV, et v√ģmes un d√©but d'incendie. Le plan avait √©t√© de commencer la r√©volte par un feu allum√© √† notre cr√©matoire¬†II. Son d√©clenchement pr√©matur√© le fit √©chouer. Les SS donn√®rent aussit√īt l'alarme et tous les d√©tenus du cr√©matoire¬†II durent se rendre √† l'appel. Le SS-Oberscharf√ľhrer Steinberg, chef du cr√©matoire¬†II, nous compta; lorsqu'il se rendit compte que personne ne manquait, on nous enferma tous dans la salle de dissection.¬†¬Ľ

Tentatives d'évasion :

¬ę¬†Le cr√©matoire¬†III √©tait en feu et les d√©tenus du Sonderkommando des cr√©matoires¬†III et IV coup√®rent les fils et s'√©vad√®rent¬†; certains furent abattus sur-le-champ. Au cr√©matoire¬†I, les d√©tenus du Sonderkommando coup√®rent √©galement la cl√īture √©lectrique avec des ciseaux isol√©s et s'enfuirent. Il √©tait pr√©vu que les barbel√©s du camp des femmes seraient √©galement coup√©s afin de leur permettre une fuite en masse. Cependant, en raison du d√©clenchement pr√©matur√© de la r√©volte ce ne fut plus possible. Les SS r√©ussirent √† rattraper tous les fugitifs. Le soir m√™me, un groupe d'officiers SS arriva devant notre cr√©matoire et nous enjoignit de faire sortir vingt des n√ītres pour reprendre le travail. Or, nous √©tions persuad√©s qu'en d√©pit de toutes les d√©n√©gations, on nous r√©partirait en groupes pour mieux nous liquider¬†; nous refus√Ęmes donc de sortir de la salle de dissection. Les SS amen√®rent alors du renfort et forc√®rent vingt d√©tenus √† travailler. Bient√īt de la fum√©e s'√©leva du cr√©matoire¬†I. Nous en concl√Ľmes que les vingt camarades avaient bien √©t√© amen√©s au travail. Leur t√Ęche consistait √† br√Ľler les cadavres de ceux qui avaient √©t√© tu√©s pendant leur √©vasion. C'est ainsi que tous les d√©tenus du kommando sp√©cial des cr√©matoires¬†I, III et IV furent massacr√©s. De notre kommando, un seul d√©tenu fut tu√©¬†; c'√©tait celui qui avait coup√© les pneus de la bicyclette d'un SS pour l'emp√™cher de s'en servir¬†: le SS - surnomm√© le ¬ę¬†Rouge¬†¬Ľ - a battu ce d√©tenu jusqu'√† ce que mort s'ensuive.¬†¬Ľ

Le SS Holländer :

¬ę¬†De ce jour, les cr√©matoires¬†I, III et IV furent ferm√©s. Les cr√©matoires¬†III et IV √©taient d√©truits par la r√©volte et inutilisables, le cr√©matoire¬†I restait intact. Il n'y eut plus de gazage dans aucun cr√©matoire. On nous fit br√Ľler les cadavres qui arrivaient du camp; de petits groupes de d√©tenus et de civils furent fusill√©s dans notre cr√©matoire √† partir de ce moment-l√†. Ces ex√©cutions avaient lieu √† l'√©tage au-dessus. Elles √©taient l'oeuvre d'un certain SS-Unterscharf√ľhrer Holl√§nder, qui, en principe, tirait un coup de fusil dans la nuque¬†; l'arme √©tait munie d'un dispositif qui √©touffait le son. Holl√§nder nous √©tait d√©j√† connu pour sa cruaut√© particuli√®re. Il a battu les d√©tenus destin√©s au gazage, jet√© des enfants contre le mur, etc. A notre √©gard, d√©tenus du Sonderkommando, Holl√§nder √©tait toujours aimable. Holl√§nder √©tait de taille moyenne, maigre¬†; il avait le visage allong√©, des cheveux ch√Ętains et pourrait √™tre originaire d'une r√©gion voisine de la Yougoslavie. Il avait environ trente-deux ans.¬†¬Ľ

L'évacuation d'Auschwitz :

¬ę¬†Quatre-vingt-deux d√©tenus du Sonderkommando - c'√©taient nous, ceux du cr√©matoire¬†II - ont surv√©cu jusqu'√† l'√©vacuation d'Auschwitz. Lors de cette √©vacuation, le 18 janvier 1945, la troupe de SS √©tait d√©j√† en pleine d√©sorganisation. Nous en profit√Ęmes pour marcher vers le camp¬†D. Dans la course, un bon nombre d'entre nous furent tu√©s d'une balle¬†; je ne saurais dire combien, press√© que j'√©tais d'arriver au camp. Tous les d√©tenus du camp¬†D furent amen√©s au camp principal d'Auschwitz, c'est l√† que les SS recherchaient, de nuit, ceux qui avaient √©t√© affect√©s aux cr√©matoires et qu'ils pouvaient reconna√ģtre pour avoir fait partie du Sonderkommando. Personne √©videmment ne s'est pr√©sent√© √† l'appel. Quiconque √©tait d√©couvert √©tait fusill√© sur-le-champ. Mon p√®re et moi, nous nous cach√Ęmes sous un lit. Je ne peux rien dire de plus, sinon que Filip M√ľller et Bernhard Sakal (qui vit actuellement en Isra√ęl et est originaire de Bialystok) ont pu √©galement sauver leur peau.¬†¬Ľ

Le journal du Sonderkommando enfoui :

¬ę¬†Il y eut aussi au Sonderkommando¬†II un certain L√©on, le cuisinier, Juif polonais qui avait v√©cu √† Paris¬†; il √©tait d√©charg√© du travail g√©n√©ral du Sonderkommando, √©tant affect√© √† la cuisine des SS. Il ne devait travailler au service des cadavres comme nous tous que s'il y avait vraiment beaucoup de travail. Nous √©tions tr√®s li√©s et j'ai appris ainsi que L√©on avait pris des notes d√®s le moment o√Ļ il fut affect√© au Sonderkommando. Il a tenu une sorte de journal et not√© les crimes des SS, ainsi que les noms de certains criminels SS. De plus, il a ramass√© des documents, des passeports, etc., trouv√©s pr√®s des v√™tements des assassin√©s et qui lui semblaient importants. Aucun d'entre nous n'a lu ces notes, mais je savais qu'elles existaient. Le mercredi qui pr√©c√©da la r√©volte, j'ai enfoui tous ces documents en un lieu que j'ai soigneusement conserv√© dans ma m√©moire. Les papiers se trouvaient dans un grand r√©cipient en verre (contenance environ cinq litres), qui avait √©t√© graiss√© et herm√©tiquement ferm√©. Puis nous pla√ß√Ęmes ce r√©cipient en verre dans une caisse en b√©ton que nous avions coul√©e. Cette caisse en b√©ton fut enduite de graisse √† l'int√©rieur, puis ferm√©e au b√©ton. Nous y enferm√Ęmes √©galement des cheveux de cadavres, des dents, etc., mais par principe aucun objet de valeur, afin que ceux qui trouveraient un jour cette bo√ģte ne soient tent√©s de la piller pour s'emparer de tels objets de valeur. Le rabbin de Makow et Zalmen Rosenthal prirent des notes qui furent enfouies ailleurs je ne sais o√Ļ.¬†¬Ľ

Les gazages :

¬ę¬†Pour finir, je voudrais encore d√©crire comment se passait une action de gazage. Nous avons vu de quelle fa√ßon on proc√©dait aux s√©lections √† l'arriv√©e des convois √† la rampe.¬† Ceux qui √©taient s√©lectionn√©s pour le travail √©taient conduits aux sections C et D du camp, ceux qui √©taient destin√©s au gazage √©taient conduits au FKL (camp de concentration pour femmes). Ceux qui √©taient capables de marcher √©taient amen√©s au cr√©matoire √† pied¬†; les autres √©taient charg√©s sur des camions. Au cr√©matoire on faisait basculer le camion et on jetait les malades √† terre. Une voiture d'ambulance avec la Croix-Rouge amenait les bo√ģtes de gaz. Tous √©taient conduits √† la salle de d√©shabillage, les SS leur ordonnaient d'enlever leurs v√™tements. On leur disait qu'ils devaient se laver. Aupr√®s de chaque crochet il y avait un num√©ro et on leur recommandait de bien retenir ce num√©ro. Tous ceux qui avaient encore des paquets devaient les d√©poser devant la salle de d√©shabillage. Des voitures amenaient ensuite ces effets au ¬ę¬†Canada¬†¬Ľ.

On commençait toujours par les femmes et les enfants. Lorsque ceux-ci étaient nus, les SS les conduisaient à la chambre à gaz. On leur disait qu'ils devaient attendre que l'eau arrive. Ensuite, les hommes devaient se déshabiller et se rendre également dans la chambre à gaz. Chacun devait nouer ses chaussures et les emporter. Avant de pénétrer dans la chambre à gaz, il devait remettre ses chaussures en passant à deux détenus. La plupart d'entre eux n'ont pas su ce qui leur arrivait. Parfois, ils savaient quand même quel sort les attendait. Alors ils priaient souvent. Il nous était défendu de parler avec les [détenus des] convois.

Dès que les femmes étaient déshabillées et dans la chambre à gaz, un kommando de chez nous devait enlever les vêtements et les emmener au Canada; les hommes se trouvaient de nouveau en présence d'une salle de déshabillage vide et propre. Ceux qui étaient incapables de se déshabiller eux-mêmes devaient être aidés par des détenus de notre kommando. Deux détenus étaient régulièrement accompagnés d'un SS. Seuls, les détenus qui semblaient aux SS particulièrement dignes de confiance étaient affectés à ce travail.

A chaque action de gazage, plusieurs officiers SS √©taient, en plus, pr√©sents. Le gaz √©tait jet√©, dans notre cr√©matoire, soit par le Hollandais, soit par le ¬ę¬†Rouge¬†¬Ľ, qui se relayaient par √©quipes. Ils mettaient des masques √† gaz √† cet effet. Souvent, le gaz n'arrivait pas en temps voulu. Les victimes devaient alors attendre assez longtemps dans la chambre √† gaz. On entendait les cris de tr√®s loin.

Souvent, les SS se livraient aussi à des excès particulièrement sadiques. C'est ainsi que des enfants furent fusillés dans les bras de leurs mères juste devant la chambre à gaz, ou jetés contre le mur. Quand l'un des arrivants disait un seul mot contre les SS, il était fusillé sur place. La plupart du temps de tels excès n'avaient lieu que lorsque des officiers supérieurs étaient présents. Lorsque la chambre à gaz était trop remplie, on jetait souvent des enfants qui ne pouvaient plus y entrer par-dessus la tête de ceux qui s'y trouvaient déjà. Du fait de la compression, d'autres victimes étaient tuées par piétinement. Les SS nous répétaient souvent qu'ils ne laisseraient pas survivre un seul témoin.

Cette description correspond en tout point √† la v√©rit√© et a √©t√© faite en mon √Ęme et conscience.¬†¬Ľ



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