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Auschwitz, camp de concentration nazi

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7. Témoignages

Les rescapés
Les condamnés

7.1. Les rescapés

7.1.1. Vivre au camp

7.1.1.1. L’arrivée au camp par Elie Wiesel

Elie Wiesel
Elie Wiesel

« Non loin de nous, des détenus travaillaient. Les uns creusaient des trous, d'autres transportaient du sable. Aucun d'eux ne nous jetait un regard. Nous étions des arbres desséchés au coeur d'un désert. Derrière moi, des gens parlaient. Je n'avais aucune envie d'écouter ce qu'ils disaient, de savoir qui parlait et de quoi ils parlaient. Personne n'osait élever la voix, bien qu'il n'y eut pas de surveillant près de nous. On chuchotait. Peut-être était-ce à cause de l'épaisse fumée qui empoisonnait l'air et prenait à la gorge...

On nous fit entrer dans une nouvelle baraque, dans le camp des gitans. En rangs par cinq ! Et qu'on ne bouge plus !

Il n'y avait pas de plancher. Un toit et quatre murs. Les pieds s'enfonçaient dans la boue. (...)

Le silence soudain s'appesantit. Un officier S.S. était entré et, avec lui, l'odeur de l'ange de la mort. Nos regards s'accrochaient à ses lèvres charnues. Du milieu de la baraque, il nous harangua :
- Vous vous trouvez dans un camp de concentration. A Auschwitz...
Une pause. Il observait l'effet qu'avaient produit ses paroles. Son visage est resté dans ma mémoire jusqu'à aujourd'hui. Un homme grand, la trentaine, le crime inscrit sur son front et dans ses pupilles. Il nous dévisageait comme une bande de chiens lépreux s'accrochant à la vie.
- Souvenez-vous en, poursuivit-il. Souvenez-vous en toujours, gravez le dans votre mémoire. Vous êtes à Auschwitz. Et Auschwitz n'est pas une maison de convalescence. C'est un camp de concentration. Ici, vous devez travailler. Sinon, vous irez droit à la cheminée. Au crématoire. Travailler ou le crématoire - le choix est entre vos mains.

Nous avions déjà beaucoup vécu cette nuit, nous croyions que plus rien ne pouvait nous effrayer encore. Mais ces paroles sèches nous firent frissonner. Le mot « cheminée » n'était pas ici vide de sens : il flottait dans l'air, mêlé à la fumée. C'était peut-être le seul mot qui eût ici un sens réel. »

Elie Wiesel, La nuit. Editons de Minuit, Paris 1958

7.1.1.2. La vie quotidienne par Rober Lévy

Le docteur Rober Lévy, survivant de Birkenau, décrit Auschwitz II et évoque la vie quotidienne qu'il y a connue.

« Complètement entouré de cours d'eau, le camp se trouvait dans un terrain marécageux, si bien que le paludisme y régnait continuellement. Birkenau constituait le camp central d'une trentaine d'autres camps de la Silésie et de la Pologne et fournissait de la main-d'œuvre à ces camps pour alimenter en hommes les mines de charbon (Janina, Jaworzno, Jawoscowice, etc.) et les usines de guerre (Gleiwitz, DAW, Siemens, Buna, etc.). En échange, Birkenau recevait les inaptes au travail de tous ces camps et se chargeait de les faire disparaître à tout jamais. »
« Le camp ressemblait à tous les autres. La double clôture de fils de fer barbelés chargés à haute tension et les miradors, environ tous les 175 mètres, rendait vain tout essai d'évasion. Tous ceux qui s'y risquèrent furent repris puis pendus, sauf quelques Russes qui semblent avoir réussi à passer. »
« Le camp se composait de sept groupes de bâtiments : le camp des femmes, le camp de quarantaine, le camp des Tchèques, le camp des hommes, le camp des Tziganes, l'infirmerie centrale, le dernier rassemblant les bains, les chambres à gaz et les fours crématoires. Les cadres, au début, étaient surtout fournis par des criminels de droit commun allemands, plus tard par des déportés polonais et russes et, à partir de 1943, quelquefois par des déportés tchèques, français et hongrois. »
« Les baraques pour 500 à 600 hommes étaient presque exclusivement des écuries pour chevaux, cloisonnées de façon à obtenir trois rangées superposées de lits, contenant quelquefois des paillasses remplies de copeaux de bois, presque toujours des couvertures. Tout le monde se levait à 4 heures et demie du matin, les kommandos quittaient le camp à 6 heures pour rejoindre leur lieu de travail. Ils recevaient auparavant un 1/2 litre de succédané de café ou d'une infusion indéfinissable. À midi, ils interrompaient leur travail pendant une heure, et recevaient de la soupe (3/4 de litre à 1 litre). Après, ils continuaient à travailler jusqu'à 17 heures environ. Le retour au camp était suivi d'un interminable appel, particulièrement pénible par temps de pluie, de neige ou de gel. Au repas du soir, on distribuait 1/2 litre de café ou tisane, 300 grammes de pain pour la journée, avec une cuillerée de marmelade de betteraves rouges, trois autre fois une tranche de saucisson et une fois par semaine 40 grammes de fromage. La nourriture quotidienne avait une valeur de 900 à 1 000 calories. Le travail physique exténuant, les accidents de travail fréquents, les brutalités des surveillants, la nourriture insuffisante, le misérable état des vêtements et des chaussures, les poux entraînaient une mortalité et une morbidité effroyables. Et tout cela était calculé et voulu. Ce n'était pas mauvaise organisation, négligence, non : tout le système que nous cherchions à comprendre était de tuer lentement ceux que l'on n'avait pas exterminés dès leur arrivée. »
Robert Lévy, Témoignages strasbourgeois. De l'Université aux camps de concentration, Les Belles Lettres, 1947.

7.1.1.3. Les baraques de Birkenau par Pelagia Lewinska

« Point de lumière, nous apprenons que les blocks ne sont jamais éclairés. (...) La baraque est pareille à une énorme grange de 80 mètres de long et 10 de largeur. Pas de plafond, un toit la surmonte directement. Au lieu de plancher, il y a ici de la terre battue, dallée de briques inégales. Les charpentes à trois étages placées le long des murs et au milieu de la baraque, et qui fournissaient des couchettes, remplissaient tout l’intérieur de la bâtisse, ne laissant entre elles qu’un étroit passage. Des traverses de bois divisaient la longueur de la baraque en cages. Chaque cage était profonde d’environ deux mètres et sa hauteur ne dépassait pas un mètre. Chacune d’elles devait contenir de cinq à sept femmes et parfois on en entassait une dizaine de plus. (...) »

« Les blocks où l’on était obligé d’entasser de huit cents à mille personnes étaient tellement bondés que sept ou huit femmes couchaient dans chaque cage. Comme d’autre part le « rez-de-chaussée » touchait directement les briques du sol, on y pénétrait comme dans une niche de chien. On couchait sur des briques humides, on y était totalement privé d’air. Le dernier étage touchait au toit, en hiver il laissait passer l’eau et en été ces dalles en ciment brûlaient les têtes. On avait pour toute literie des matelas en papier contenant un peu de copeaux. Il n’y avait que trois matelas dans chaque cage et une couverture. Il y avait cependant des blocks, tels le n°26, où habitaient les Françaises, où l’on ne donnait point de matelas. Aussi 1 800 femmes y sont mortes en l’espace de trois mois. (...) Après une journée entière de labeur, de pluie, de froid et de boue, on ne pouvait considérer notre séjour dans la baraque comme un repos, mais comme un nouveau martyre ».

Pelagia Lewinska, Vingt mois à Auschwitz Editions Nagel Paris, 1966.

7.1.1.4. L’appel par Charlotte Delbo

« C'est l'appel. Tous les blocks rendent leurs ombres. Avec des mouvements gourds de froid et de fatigue une foule titube vers la Lagerstrasse (allée principale du camp). La foule s'ordonne par rangs de cinq dans une confusion de cris et de coups. Il faut longtemps pour que se rangent toutes ces ombres qui perdent pied dans le verglas, dans la boue ou dans la neige, toutes ces ombres qui se cherchent et se rapprochent pour être au vent glacé de moindre prise possible. Puis, le silence s'établit. »
« Le cou dans les épaules, le thorax rentré, chacune met ses mains sous les bras de celle qui est devant elle. Au premier rang, elles ne peuvent le faire, on les relaie. Dos contre poitrine, nous nous tenons serrées, et tout en établissant ainsi pour toutes une même circulation, un même réseau sanguin, nous sommes toutes glacées. Anéanties par le froid. Les pieds, qui restent - des extrémités lointaines et séparées, cessent d'exister. Les godasses étaient encore mouillées de la neige ou de la boue d’ hier, de tous les « hier ». Elles ne sèchent jamais. Il faudra rester des heures immobiles dans le froid et dans le vent. Nous ne parlons pas. Les paroles glacent sur nos lèvres. Le froid frappe de stupeur tout un peuple de femmes qui restent debout immobiles. »
« Dans la nuit - Dans le froid.-Dans le vent... », Charlotte Delbo 31 661. Auschwitz II - Birkenau

7.1.1.5. Tenir… Primo Levi

« (…) Aussi est-ce pour nous un devoir envers nous-même que (…) de nous tenir droits et de ne pas traîner nos sabots, non pas pour rendre hommage à la discipline prussienne, mais pour rester vivants, pour ne pas commencer à mourir. (…) »
Primo Levi, 174 517.

7.1.1.6. Dépouillé, déshumanisé,…par Marc Klein, Michael Pollak, Maurice Cling

« Nous avions été délestés à Birkenau de tous nos bagages, puis dès notre arrivée au Stammlager, nous fûmes privés de tous les objets que nous portions sur nous, y compris nos papiers d'identité, montres, portefeuilles, stylos, lunettes, bagues, tous les menus objets qu'un homme peut porter sur lui furent jetés, selon les espèces, sur des tas séparés. Puis nous fûmes privés de nos vêtements, rasés sur tout le corps, passés à la douche et nous fûmes affublés du fameux habit rayé bleu et blanc. »
Marc Klein,Témoignages strasbourgeois. De l'Université aux camps de concentration, Les Belles Lettres, 1947
« Au choc créé par l'atmosphère du camp et par la brutalité des S.S. et des kapos s'ajoute la dépersonnalisation qui accompagne habituellement toute situation d'emprisonnement et qui, à Auschwitz était poussé jusqu'à ses dernières limites : mise à nu, douche glaciale, rasage complet du corps, octroi des vêtements des morts, tatouage du numéro de l'interné(e), etc. »
Michael Pollak, L'Expérience concentrationnaire, Métailié, 1990.
« Ici, le « Häftling » est un objet qu'on manipule. Il doit obéir aux ordres comme une machine. Il ne doit exprimer que l'humilité, la conscience de son indignité, de son néant devant l'autorité. Il n'a aucun droit, il ne pense pas, il est inexistant. Le dressage de la quarantaine vise à lui inculquer cette conviction, à briser sa personnalité puisqu'il est devenu interchangeable, à le conditionner aux nouveaux réflexes des marques de respect, à l'acceptation aveugle des ordres les plus arbitraires. »
« Dès lors, il est prêt à entrer dans le camp lui-même, c'est-à-dire à être mis au travail. »
Maurice Cling, Vous qui entrez ici... Un enfant à Auschwitz ; Graphein-FNDIRP, 1999

7.1.1.7. La faim, par Maurice Honel

Le pire, c'est la faim,
Avoir faim, attendre la coulée chaude.
Le pire, c'est le froid,
Le froid quand on a faim,
Le froid des affamés qui tendent l'écuelle
Attendant tout du temps,
N'attendant rien d'eux-mêmes.
Le pire, c'est les coups,
Les coups dans les reins.
C'est aux reins que les genoux s'articulent.
Douleur des coups, des corps sans genoux,
Douleur aux reins après deux heures d'appel,
Coups au réveil.
Le pire c'est savoir
Qu'on ne sait pas quand ça finira,
Au matin de la libération
Où chaque soir du désespoir.
Le pire, c'est le voisin
Qui tend sa face.
Et sous nos yeux s'entrechoquent les dents.
Le pire, c'est qu'on marche à reculons
Dans des souliers pour
Géants,
Et que la nature nous coupe l'appétit.
Et nous faisons des pas petits petits
Comme des enfants
Rêvant d'espaces
Plus grands
Le pire, c'est le pyjama rayé
Pour affronter la nuit polaire,
Et tout ce que cette étoffe légère
Peut garder des seaux d'eau
Printanière.
Le pire, c'est d'être ici.
Le pire, c'est d'y penser.
Le pire, c'est d'écouter
Le temps qui ne s'écoule pas.
Maurice Honel, Auschwitz II - Birkenau

7.1.1.8. Le repas, par Primo Levi

« Enfin, tel un météore céleste, surhumaine et impersonnelle comme un avertissement divin, retentit la sirène de midi, qui vient mettre un terme à nos fatigues et à nos faims anonymes et uniformes. Et de nouveau, la routine : nous accourons tous à la baraque, et nous nous mettons en rang, gamelle tendue, et nous mourons tous de l'envie animale de sentir le liquide chaud au plus profond de nos viscères, mais personne ne veut être le premier, parce que le premier a pour lot la ration la plus liquide. Comme d'habitude, le Kapo nous couvre de railleries et d'insultes pour notre voracité, et se garde bien de remuer le contenu de la marmite puisque le fond lui revient d'office. Puis vient la béatitude (positive, celle-là et viscérale) de la détente et de la chaleur dans notre ventre et tout autour de nous, dans la cabane où le poêle ronfle. Les fumeurs, avec des gestes avares et pieux, roulent une maigre cigarette, et de tous nos habits, trempés de boue et de neige, s'élève à la chaleur du poêle une épaisse buée qui sent le chenil et le troupeau.

Un accord tacite veut que personne ne parle : en l'espace d'une minute, nous dormons tous, serrés coude à coude, avec de brusques chutes en avant, et des sursauts en arrière, le dos raidi. Derrière les paupières, à peine closes, les rêves jaillissent avec violence, et une fois encore, ce sont les rêves habituels. Nous sommes chez nous, en train de prendre un merveilleux bain chaud. Nous sommes chez nous assis à table. Nous sommes chez nous en train de raconter notre travail sans espoir, notre faim perpétuelle, notre sommeil d'esclave.

Et puis, au milieu des vapeurs lourdes de nos digestions, un noyau douloureux commence à se former, il nous oppresse, il grossit jusqu'à franchir le seuil de notre conscience, et nous dérobe la joie du sommeil. « Es wird bald ein Uhr sein » : bientôt une heure. Comme un cancer rapide et vorace, il fait mourir notre sommeil et nous étreint d'une angoisse anticipée : nous tendons l'oreille au vent qui siffle dehors et au léger frôlement de la neige contre la vitre, « es wird schnell ein Uhr sein ». Tandis que nous nous agrippons au sommeil pour qu'il ne nous abandonne pas, tous nos sens sont en alerte dans l'attente horrifiée du signal qui va venir, qui approche, qui...

Le voici. Un choc sourd contre la vitre, Meister Nogalla a lancé une boule de neige sur le carreau, et maintenant il nous attend dehors, raide, brandissant sa montre, le cadran tourné vers nous. Le Kapo se met debout, s'étire et dit sans hausser le ton, à la manière de ceux qui ne doutent pas d'être obéis : « alles heraus ! » Tout le monde dehors !

Oh, pouvoir pleurer ! Oh, pouvoir affronter le vent comme nous le faisions autrefois, d'égal à égal, et non pas comme ici, comme des vers sans âme !

Nous sommes dehors, et chacun reprend son levier ; Resnyk rentre la tête dans les épaules, enfonce son calot sur ses oreilles et lève les yeux vers le ciel bas et gris qui souffle inexorablement ses tourbillons de neige : « Si j'avey une chien, je ne le chasse pas dehors. »

Primo Levi. « Si c'est un homme »

7.1.1.9. Massacre pour un morceau de pain, par Elie Wiesel

Elie Wiesel décrit une scène qui s'est produite lors de l'évacuation du camp vers Buchenwald. Les déportés sont depuis dix jours entassés dans des wagons à bestiaux sans toit. Le convoi étant arrêté dans une petite gare, un ouvrier jette un morceau de pain dans le wagon où ils se trouvent.

« Dans le wagon où le pain était tombé, une véritable bataille avait éclaté. On se jetait les uns sur les autres, se piétinant, se déchirant, se mordant. Des bêtes de proie déchaînées, la haine animale dans les yeux ; une vitalité extraordinaire les avait saisis, avait aiguisé leurs dents et leurs ongles. »

Un groupe d'ouvriers et de curieux s'était rassemblé le long du train. Ils n'avaient sans doute encore jamais vu un train avec un tel chargement. Bientôt, d'un peu partout, des morceaux de pain tombèrent dans les wagons. Les spectateurs contemplaient ces hommes squelettiques s'entre-tuant pour une bouchée. Un morceau tomba dans notre wagon. Je décidai de ne pas bouger. J'aperçus non loin de moi un vieillard qui se traînait à quatre pattes. Il venait de se dégager de la mêlée. Il porta une main à son cœur. Je crus d'abord qu'il avait reçu un coup dans la poitrine. Puis je compris : il avait sous sa veste un bout de pain. Avec une rapidité extraordinaire, il le retira, le porta à sa bouche. Ses yeux s'illuminèrent ; un sourire, pareil à une grimace, éclaira son visage mort. Et s'éteignit aussitôt. Une ombre venait de s'allonger près de lui. Et cette ombre se jeta sur lui. Assommé, ivre de coups, le vieillard criait :
- Méir, mon petit Méir ! Tu ne me reconnais pas ? Je suis ton père... Tu me fais mal... Tu assassines ton père... J'ai du pain... pour toi aussi... pour toi aussi...
Il s'écroula. Il tenait encore son poing refermé sur un petit morceau. Il voulut le porter à sa bouche. Mais l'autre se jeta sur lui et le lui retira. Le vieillard murmura encore quelque chose, poussa un râle et mourut, dans l'indifférence générale. Son fils le fouilla, prit le morceau et commença à le dévorer. Il ne put aller bien loin. Deux hommes l'avaient vu et se précipitèrent sur lui. D'autres se joignirent à eux. Lorsqu'ils se retirèrent, il y avait près de moi deux morts côte à côte, le père et le fils. J'avais quinze ans. »

Elie Wiesel, « La Nuit », Paris, Éditions de Minuit, 1958

7.1.2. « Prominents » et bons kommandos

7.1.2.1. Les « triangles verts » par Robert Waitz

A Auschwitz, tout comme dans les autres camps de concentration, les meilleures chances de survie sont celles des détenus de nationalité allemande ; et, à l'intérieur de cette catégorie, celles des détenus de droit commun, reconnaissables au triangle vert cousu sur leur uniforme. Les SS leur confiaient de préférence les postes de responsabilités, dans l'administration du camp, dont ils constituaient l'aristocratie :

« Les Verts se considèrent nettement comme une essence particulière. Ils n'oublient pas qu'ils sont aryens et que parmi les aryens, ils sont « Reichsdeutsche ». Le plus souvent, ils logent dans un bloc spécial. Beaucoup battent leurs co-détenus. Chez ces derniers les fractures de côtes, les perforations du tympan sont des incidents courants. Certains verts sont homosexuels. Ils ont le plus profond mépris pour les cachectiques, les « musulmans ». Ils n'hésitent pas à leur dire : « Du wirst bald in Himmel gehen » (« Tu iras bientôt au ciel »).

Ils sont très fiers de leurs vêtements rayés, faits sur mesure, se font masser par le coiffeur, se font faire par lui des frictions à l'eau de Cologne, des applications de serviettes chaudes.

En ce qui concerne la nourriture, ils ne manquent de rien, se procurent de la viande, du saucisson, des fruits en échange de ce qui volent dans le camp : draps, couvertures, pull-over, chemises, etc. ou de l'argent, des bijoux provenant du Kanada. Vivres et alcools sont ramenés de l'usine où se font les trocs. Au retour de certains kommandos, l'immunité est complète, car leur Kapo sait arroser les SS.

Un des plus typiques est le Kapo de la « Bekleidungskammer » (magasin d'habillement). Agé d'une quarantaine d'années, maquereau de haut rang, il raconte avec joie sa vie antérieure. Tenancier de maisons de tolérance à Berlin, il a commis aussi maintes escroqueries dont il reste fier. Très élégant, il circule dans les camps de la région. Dans certains d'entre eux, il a une petite amie qu'il comble de cadeaux. Le SS qui l'accompagne touche sa part des bénéfices de la tournée. Le Kammerkapo est aussi le grand organisateur des représentations théâtrales auxquelles sont conviés les seigneurs et les affranchis du camp. La plèbe, sale et hâve, mal habillée, mal rasée, n'a pas accès à la salle de spectacle, qui est un bloc désaffecté.

Le « Lagerälteste » (doyen du camp), dénommé PK d'après ses initiales, a été condamné pour escroquerie. Colosse à la belle prestance, il est beau parleur, pose au mécène, au protecteur des beaux-arts et des sports. Il est très sensible à la force physique, et, parfois aussi, à la puissance intellectuelle. Il se fait masser tous les jours. Il vit certainement mieux qu'il ne l'eût fait en liberté. Il vient de temps en temps au « Krankenbau » et engueule les malheureux musulmans diarrhéiques : « Vous allez bientôt crever et c'est bien fait, vous mangez les pelures de pommes de terre et toutes les saletés imaginables. Vous êtes des « Dreckfresser » (mangeurs d'ordures). »

Il aime appliquer lui-même les « 20 ou 50 coups sur le cul » auxquels sont condamnés les déportés pour maints délits. Parfois, il accepte assez bien les réparties. Un jour, à l'infirmerie, il accuse une douleur au niveau du pouce : « Tu as encore frappé trop fort », lui dis-je. Il acquiesce et me donne une bourrade amicale.

Son anniversaire donne lieu à des épisodes dignes de Rabelais : réveil par une aubade, concert dans la journée, visites de félicitations de toutes les notabilités, chacune apportant un cadeau et des fleurs. Les festivités gastronomiques sont remarquables : tonneaux de bière, bouteilles de vin et d'alcool, viande et charcuterie sont abondants... »

Professeur Robert Waitz, « Témoignages strasbourgeois, De l'Université aux Camps de Concentration », Paris, 1947.

7.1.2.2. Elias Lindzin par Primo Lévi

Primo Lévi dresse quelques portraits de détenus. Celui d'Elias n'est pas le moins saisissant :

« Elias Lindzin, n°141 565, atterrit un jour, inexplicablement, dans le Kommando chimique. C'est un nain, il ne mesure pas plus d'un mètre cinquante, mais je n'ai jamais vu une musculature comme la sienne. Quand il est nu, on voit chacun de ses muscles travailler, puissants et mobiles comme ceux des animaux.

Son crâne est massif, taillé, semble-t-il, dans le métal ou la pierre, on voit la ligne noire des cheveux rasés à un doigt seulement au dessus des sourcils. Son nez, son menton, son front et ses pommettes sont durs et compacts. Son visage tout entier ressemble à une tête de bélier, à un instrument fait pour frapper. De toute sa personne émane une sensation de vigueur bestiale.

C'est un spectacle déconcertant que de voir travailler Elias ; les Meister polonais et les Allemands s'arrêtent quelquefois pour l'admirer. On dirait que rien ne lui est impossible. Alors que nous portons à grand-peine un sac de ciment, Elias en porte deux, trois, quatre et il arrive à les maintenir en équilibre. Et tout en avançant à petits pas sur ses jambes trapues, il fait des grimaces, il rit, il jure, il hurle et chante sans répit, comme si ses poumons étaient de bronze. Malgré ses semelles de bois, il grimpe comme un singe sur les échafaudages et court sans crainte sur des poutres suspendues dans le vide ; il porte six briques à la fois en équilibre sur la tête ; il sait fabriquer une cuiller avec un morceau de tôle et un couteau avec un bout d'acier ; il sait où trouver du papier, du bois et du charbon pour allumer un feu en deux minutes, même sous la pluie. Il est tailleur, menuisier, coiffeur et sait cracher très loin ; il chante des chansons polonaises et yiddish inédites avec une voix de basse fort agréable ; il est capable d'avaler six, huit, dix litres de soupe sans vomir, sans avoir la diarrhée et de reprendre son travail tout de suite après. Il sait comment faire naître une grosse bosse entre ses épaules et souvent, ainsi contrefait et bancal, il parcourt la baraque en criant et en déclamant, à la grande joie des puissants du camp. Je l'ai vu se battre avec un Polonais qui le dépassait d'une tête et l'abattre d'un seul coup de crâne dans l'estomac, cela avec la puissance et la précision d'une catapulte. Je ne l'ai jamais vu se reposer, je ne l'ai jamais vu silencieux, je ne l'ai jamais connu blessé ou malade.

De sa vie d'homme libre, personne ne sait rien. Il faut d'ailleurs beaucoup d'imagination pour se représenter Elias en costume d'homme libre. Il ne parle que le polonais et le yiddish abâtardi de Varsovie, en outre il est incapable de tenir des propos cohérents. On peut lui donner vingt ou quarante ans ; il dit qu'il en a trente-trois et qu'il a conçu dix-sept enfants. Ce n'est pas impossible. Il parle sans arrêt et des sujets les plus divers, toujours d'une voix tonnante, sur un ton d'orateur, avec des mimiques violentes de contradicteur. Il a toujours l'air de s'adresser à un nombreux public et d'ailleurs le public ne manque pas. Ceux qui le comprennent avalent ses déclamations en se tordant de rire, ils lui donnent des tapes enthousiastes sur le dos et l'incitent à continuer tandis que lui, féroce et bourru, se retourne comme un fauve dans le cercle de ses auditeurs, apostrophant tantôt l'autre, tantôt l'autre ; tout d'un coup, il en saisit un par la poitrine et, de sa petite patte crochue, l'attire irrésistiblement et lui vomit à la figure une injure incompréhensible puis le rejette en arrière comme un fagot et, parmi les applaudissements et le rire des spectateurs, il poursuit son discours furieux et insensé, les bras tendus vers le ciel comme un petit monstre prophétisant.

Sa renommée de travailleur exceptionnel se répandit assez vite et à partir de ce moment, en vertu des absurdes lois du Lager, il cessa pratiquement de travailler. Les Meister seuls lui demandaient de prêter son concours pour les travaux où une habileté et une vigueur peu communes étaient nécessaires. A part ces petits services, il surveillait, insolent et violent, nos maigres efforts quotidiens, il s'éclipsait souvent pour des visites ou des aventures mystérieuses dans un coin secret du chantier d'où il revenait les poches gonflées et l'estomac visiblement rempli.

Elias est naturellement et innocemment voleur : il manifeste pour cela la ruse instinctive des bêtes sauvages. On ne l'a jamais pris sur le fait parce qu'il ne vole qu'à coup sûr, mais quand l'occasion s'en présente, il vole fatalement. Outre la difficulté de le surprendre, il est évident qu'il ne servirait à rien de le punir : pour lui, voler est aussi essentiel que respirer ou dormir.

Il est logique de se demander qui est Elias. Est-il fou, incompréhensible et extra-humain, ayant abouti au Lager par hasard ? Est-ce le produit d'un atavisme hétérogène du monde moderne plus indiqué pour vivre dans les conditions primaires du camp ? N'est-ce pas plutôt un produit du camp, ce que nous deviendrons tous si nous ne mourons pas ici, si le camp ne finit pas avant nous ?

Les trois suppositions sont plus ou moins fondées. Elias a survécu à la destruction du dehors parce qu'il est physiquement indestructible, il a résisté à l'anéantissement du dedans parce qu'il est fou. Il est donc avant tout un survivant : spécimen le plus apte à vivre la vie du camp.

Si Elias retrouve la liberté, il sera relégué en marge de la société humaine, dans une prison ou un asile d'aliénés. Mais ici, au Lager, il n'y a ni criminels, ni fous : nous ne pouvons être criminels puisqu'il n'y a pas de loi morale à enfreindre, nous ne pouvons être fous puisque nous sommes déterminés dans chacune de nos actions : étant donnés le lieu et le temps, nos actions sont les seules possibles.

Au Lager, Elias triomphe et prospère. »

Primo Levi. « Si c'est un homme »

7.1.2.3. Les bons kommandos par Marc Klein

Marc Klein fournit un bon exemple des Kommandos où le détenus avait de bonnes chances de survie :

« Il faudrait, pour donner une idée exacte de la variété et de l'ampleur du travail fourni par les détenus à Auschwitz I, décrire un assez grand nombre de kommandos. Je ne puis le faire dans le cadre de ce témoignage ; je me limiterai donc à parler rapidement des kommandos dans lesquels j'ai travaillé moi-même. Dès notre arrivée, pendant la quarantaine très dure, j'ai été affecté en supplément au « Holzhof », où j'ai passé des journées au déchargement de troncs d'arbres ; puis j'ai passé au « Bauhof » à faire le débardeur, en transportant des rails et des briques. J'ai été passagèrement dans un des kommandos les plus redoutable du camp : la « Huta », où l'on construisait un gigantesque tuyau en béton, voie d'adduction d'eau pour la nouvelle centrale électrique du camp. Puis, par une chance inespérée, je fus, avec six confrères de mon transport, transféré au bloc 28 du « Häftlingskrankenbau » (Hôpital). C'est en hommes de peine et non en médecins que nous y fûmes affectés, et cependant, ce fut un événement des plus heureux. Nous étions sous un toit, à l'abri des intempéries ; nous avions des possibilités de nourriture et de propreté corporelle beaucoup plus grandes que dans n'importe quel autre bloc ; nous avions l'espoir, plus ou moins justifié, d'accéder peu à peu au travail médical ; enfin et surtout, nous avions la chance de rester groupés entre bons camarade dans une petite chambrée, ce qui au point de vue moral était inappréciable. Au début, on nous demandait les travaux les plus variés : laver les carreaux, récupérer les planchers, frotter les murs ripolinés, fendre du bois, transporter du charbon, nettoyer des tonneaux, surveiller les cabinets, faire le « Kesselkommando », mille et une petites corvées que nous étions trop contents de faire pour nous rendre indispensables dans le bloc.

Puis j'eus l'immense chance d'être affecté à la pharmacie des détenus, qui était de tout le camp un des endroits les plus tranquilles et les plus jalousés. Si j'ai pu m'y introduire, ce n'est certes pas à cause de mes titres universitaires, mis bien parce que je savais correctement cirer un parquet, brosser les tapis, lustrer les meubles, laver soigneusement d'innombrables bouteilles, participer au transport pénible des médicaments, et aussi je crois, parce que je sais bien siffler et que j'arrivais à donner une impression presque constante de bonne humeur. Je devais nouer à la pharmacie de solides amitiés avec les détenus qui étaient à Auschwitz depuis longtemps et dont la vigilance devait me mettre à l'abri des dangers grands et petits qui guettaient à tout moment chaque détenu, dangers dus à la jalousie des codétenus autant qu'aux contingences toujours plus ou moins graves des événements journaliers. Parmi ces camarades, je citerai ici Jean le Belge, qui avait perdu sa mâchoire dans les brigades internationales en Espagne, homme qui n'avait peur de personne et qui n'avait pas son second pour connaître les détails de la vie occulte du camp ; Marian, pharmacien de Cracovie, qui dirigeait la pharmacie des détenus, matricule n°49 d'Auschwitz, arrivé avec le premier convoi de Polonais ; le professeur de médecine légale de l'université de Cracovie, un des très rares rescapés des intellectuels polonais ; deux jeunes polonais, l'un excellent musicien, l'autre féru de littérature anglaise, enfin mon collègue Wolfin, un des rares rescapés de mon convoi. Au bout d'un certain temps, je fus admis à participer au triage des médicaments provenant des « Canadas » et prélevés sur les déportés à l'arrivée au camp. Enfin, à la longue, mon travail principal devait constituer à préparer des envois de médicaments pour les salles de malades et pour les kommandos. La pharmacie des détenus était fort bien pourvue de médicaments tant par les livraisons provenant de la pharmacie SS que par les spécialités qu'amenaient les convois venant des différents pays d'Europe. La pharmacie du camp était en effet un endroit très privilégié. A part le « Rollfuhrkommando » qui consistait dans le déchargement pénible des wagons de médicaments, le travail qu'on y fournissait était des plus légers. D'autre part, il était facile de rendre service à de nombreux détenus en écoulant clandestinement des médicaments, soit pour les soins particuliers dans les salles de malades, soit pour le traitement de ceux qui avaient suffisamment de discipline pour ne pas se faire admettre à l'hôpital. Enfin, par le va-et-vient des sous-officiers SS qui, malgré toutes les interdictions venaient se servir en cachette à la pharmacie des détenus, par le contact constant avec les différents services de l'hôpital et avec l'infirmier des kommandos, la pharmacie était devenue une centrale importante de renseignements sur tout ce qui se passait de façon ouverte ou occulte dans le camp. »

…« Le travail à la pharmacie terminé, à la fin de la journée, j'avais obligation de participer à la consultation externe qui, après l'appel, durait jusqu'au couvre feu. La besogne y était lourde mais importante et intéressante. Nous étions environ dix médecins et infirmiers à examiner et à traiter les affections externes de ceux qui travaillaient dans les kommandos au-dehors. L'affluence était souvent considérable, et il fallait procéder avec une extrême célérité ; les cas n'étaient pas très variés : plaies dues aux accidents du travail, brûlures, érosions, oedèmes, affections de la peau, en particulier les interminables infections et innombrables maladies parasitaires. De plus, on triait aussi les malades qui désiraient se faire admettre à l'hôpital. C'était le moment où l'on pouvait échanger quelques paroles avec les camarades du camp, bien que ce fût strictement interdit, les conjurer de ne pas entrer au HKB (Hôpital) lorsqu'une sélection était imminente, ou encore les décider à se faire hospitaliser, quand le danger était passé ou quand il y avait urgence impérieuse. Le problème de l'admission à l'hôpital, débattu à mots couverts, était cruel et délicat ; il ne fallait à aucun prix parler de sélection ni de danger. Un certain nombre de camarades, ne voulant pas comprendre nos allusions ou suspectant la bonne volonté de ceux qui les examinaient, se faisaient malgré tout admettre et devaient disparaître ultérieurement dans une sélection. »

Marc Klein, Professeur à la Faculté de Médecine de Strasbourg. « Observations et Réflexions sur les Camps de Concentration Nazis »
Revue d'Études germaniques, no 3, juillet-septembre 1946, p. 245-275.

7.1.2.4. Le laboratoire Raisko par Marc Klein

Pendant la guerre, le camp d'Auschwitz devint le haut lieu de la recherche médicale du IIIè Reich. Toutes les expériences qui y étaient faites n'étaient pas aussi macabres que celle du Dr Mengele. De l'avis du professeur Marc Klein, d'autres recherches médicales ne servaient que de prétexte à des SS pour des « affectations spéciales », loin du front :

« Le « Laboratoire Raisko », ou encore « Hygiene-institut » était situé à environ quatre kilomètres du Stammlager Auschwitz I, dans un hameau dont les habitants autochtones avaient été évacués, et dont les maisons et villas étaient occupés par des installations et des habitations SS. Ce laboratoire faisait partie de la « Sanitätsstelle SS Sud-Ost ». Le laboratoire Raisko était un laboratoire important, subdivisé en un certain nombre de sections : bactériologie, chimie, sérologie, préparation de milieux et stérilisation, histologie et parasitologie, biologie expérimentale, élevage d'animaux de laboratoire, bibliothèque, météorologie, etc. (…) Pendant le temps que j'ai passé au laboratoire Raisko, je n'ai pas eu à examiner de pièces provenant d'expériences faites sur l'homme. (…)

Quant aux détenus qui étaient obligés d'y travailler, ils constituaient une main-d'oeuvre bon marché, strictement anonyme, d'une compétence exceptionnelle, dont le travail était pour une bonne part dominé par le légitime désir d'échapper aux mauvais kommandos et de survivre aux horreurs du camp. Le kommando « Laboratorium Raisko » constituait certes une des zones les plus enviées et les moins dangereuses d'Auschwitz I. »

Marc Klein, Professeur à la Faculté de Médecine de Strasbourg. « Observations et Réflexions sur les Camps de Concentration Nazis »

Revue d'Études germaniques, no 3, juillet-septembre 1946, p. 245-275.

7.1.3. Le « Musulman »

7.1.3.1. Les musulmans par le professeur Robert Waitz

« … Dans de telles conditions de vie, le détenu, surmené, sous alimenté, insuffisamment protégé du froid, maigrit progressivement de 15, 20, 30 Kilos. Il perd 30%, 35% de son poids. Le poids d'un homme normal tombe à 40 Kilos. On peut observer des poids de 30 et de 28 kilos. L'individu consomme ses réserves de graisse, ses muscles. Il se décalcifie. Il devient, selon le terme du camp, un « Musulman ». Il est impossible d'oublier avec quel dédain les SS et certains détenus biens nourris traitent ces malheureux du nom de « Musulman », avec quelle angoisse les cachectiques viennent à la consultation, se déshabillent, se retournent, montrent leurs fesses et interpellent le médecin : « N'est-ce pas, Docteur, que je ne suis pas encore un Musulman ». Plus souvent, ils connaissent leur état et disent résignés : « me voici Musulman ».

L'état de Musulman est caractérisé par l'intensité de la fonte musculaire ; il n'y a littéralement plus que la peau sur les os. On voit saillir tout le squelette et, en particulier, les vertèbres, les côtes et la ceinture pelvienne.

Fait capital, cette déchéance physique s'accompagne d'une déchéance intellectuelle et morale. Elle en est même souvent précédée. Lorsque cette double déchéance est complète, l'individu présente un tableau typique. Il est véritablement sucé, vidé physiquement et cérébralement. Il avance lentement, il a le regard fixe, inexpressif, parfois anxieux. L'idéation est, elle aussi, très lente. Le malheureux ne se lave plus, ne recoud plus ses boutons. Il est abruti et subit tout passivement. Il n'essaie plus de lutter. Il n'aide personne. Il ramasse la nourriture par terre, prenant avec sa cuiller de la soupe tombée dans la boue. Il cherche dans les poubelles des épluchures de pommes de terre, des trognons de choux et les mange sales et crus. On ne saurait oublier le spectacle présenté par plusieurs Musulmans se disputant de tels déchets. Il devient voleur de pain, de soupe, de chemises, de souliers, etc. Il vole d'ailleurs maladroitement et souvent il se fait prendre.

A l'infirmerie, il s'efforce d'obtenir une place près d'un moribond dont il n'indique pas le décès, essayant d'obtenir sa ration. Souvent il se fait arracher le bridges et couronnes en or en échange d'un peu de pain ; il est alors souvent dupé. Ne sachant pas résister au besoin de fumer, il troque son pain contre du tabac. Dans l'ensemble, l'être humain est ravalé à l'état de bête et encore est-ce faire souvent, par cette comparaison, injure aux animaux.

La durée de cette évolution est de six mois environ et rien n'est plus vrai que cette phrase d'un officier SS : « Tout détenu vivant plus de six mois est un escroc, car il vit aux dépens de ses camarades. »

Ce temps de six mois est atteint si le moral du détenu est bon, mais il s'abaisse à un mois et demi ou deux mois si le moral est mauvais. Si le détenu pense trop à la faim, au froid, au travail harassant, à sa famille, à la chambre à gaz, en quelques jours il s'effondre, devient une loque et souvent un voleur. Les exemples sont fréquents. Jamais plus que dans les camps de concentration, ne s'est affirmée la primauté du moral et de la volonté sur le physique. Lorsqu'un détenu, après 8 à 10 jours de camp, se présente à un médecin, il est possible à celui-ci de juger si le détenu tiendra ou s'effondrera dans la suite. L'allure générale de ce détenu, le timbre de sa voix, sa manière de parler, de se comporter, etc., suffisent pour ce jugement.

Il est intéressant de se demander si cette déchéance frappe indifféremment tous les déportés ou s'il est possible d'établir quelques règles. Je ne mentionne qu'en passant la classification des SS. Ils distinguent les individus courts et râblés constituant une bonne race « Lagerfähig » (aptes au camp) et les individus longilignes « Lagerunfähig » (inaptes au camp). Ces derniers attirent d'ailleurs les coups. Les SS n'aiment pas non plus les intellectuels.

D'une manière générale dans les camps de Silésie et parmi les Français ceux qui ont le mieux tenu sont :

  • Les vrais résistants (détenus ayant fait effectivement de la résistance en France)
  • Les communistes
  • Quelques jeunes ayant fait beaucoup de scoutisme
  • Quelques intellectuels à grande force morale
  • Quelques travailleurs manuels

Indiscutablement, les individus possédant un idéal, ayant l'habitude de la lutte, sachant s'imposer une discipline sévère, acceptant de vivre groupés, ne subissent pas une déchéance comparable à celle de la majorité des détenus.

C'est dans ces catégories que l'aide même légère que l'on s'efforce d'apporter, donne les meilleurs résultats.

Il ne faut pas se dissimuler qu'une grande force de caractère est nécessaire pour ne pas manger la totalité du litre supplémentaire de soupe que l'on arrive parfois à se procurer, et pour en donner la moitié à son camarade.

En résumé, pour tenir, il a fallu beaucoup de chance, il a fallu aussi beaucoup de volonté. »

Robert Waitz, « Témoignages strasbourgeois, De l'Université aux Camps de Concentration », Paris, 1947.

7.1.3.2. Les musulmans par le Dr Beilin

Description clinique faite par le Dr Beilin au cours du procès Eichmann. Elle concerne plus spécialement les Juifs à Auschwitz :

« J'ai remarqué que des hommes de constitution semblable et placés en des conditions semblables, s'ils attrapaient tous deux la même maladie, au même degré de virulence, on constatait alors que le Juif d'Europe Occidentale ne voulait plus vivre : il cherchait la fuite, la fuite vers la mort, tandis que l'autre était soutenu par une volonté ferme de vivre, et il survivait ; cette volonté de rester en vie était beaucoup plus forte chez les Juifs d'Europe Orientale, qui voulaient vivre pour se venger. »

« Les Musulmans ? Je les ai rencontrés pour la première fois à Auschwitz-Birkenau. Le « musulmanisme » était la dernière phase de la sous-alimentation. Il est très intéressant de voir qu'un homme qui arrive à cette phase commence à parler de nourriture. Il y avait deux sujets que les détenus d'Auschwitz considéraient comme une espèce de tabou : les crématoires et la nourriture. »

« Parler de nourriture augmentait, par voie de réflexes conditionnés, la production d'acides dans l'estomac, et donc l'appétit. Il fallait s'abstenir de parler de la nourriture. Lorsque quelqu'un perdait le contrôle de lui-même et se mettait à parler de la nourriture qu'il mangeait chez lui, c'était le premier signe de la musulmanisation, et nous savions qu'au bout de deux ou trois jours, cet homme passerait au troisième stade. Il n'y avait plus de distinction très nette : nous savions que cet homme, ne réagirait plus, ne s'intéresserait plus à son entourage, n'exécuterait plus les ordres et ne réagirait même plus. Ses mouvements devenaient lents, son visage prenait un aspect de masque, ses réflexes ne fonctionnaient plus, il faisait ses besoins sans s'en rendre compte. Il ne se retournait même plus sur son lit, de sa propre initiative, il restait couché sans bouger, et c'est ainsi qu'il devenait un Musulman, il devenait un cadavre aux jambes très enflées. Comme il fallait se tenir debout lors de l'appel, nous les mettions de force face au mur, les mains levées, et c'était simplement un squelette au visage gris qui se tenait contre le mur et qui ne bougeait que parce qu'il avait perdu son équilibre. Tels étaient les signes caractéristiques des Musulmans, qui, ensuite, étaient emportés par le Commandos des Morts, avec les cadavres. »

7.1.3.3. Le musulman par Primo Levi

Primo Levi
Primo Levi

« Les « musulmans », les hommes en voie de désintégration, ceux-là ne valent même pas la peine qu'on leur adresse la parole, puisqu'on sait d'avance qu'ils commenceraient à se plaindre et à parler de ce qu'ils mangeaient quand ils étaient chez eux. Inutile, à plus forte raison, de s'en faire des amis : ils ne connaissent personne d'important au camp, ils ne mangent rien en dehors de leur ration, ne travaillent pas dans des commandos intéressants et n'ont aucun moyen secret de s'organiser. Enfin, on sait qu'ils sont là de passage, et que d'ici quelques semaines il ne restera d'eux qu'une poignée de cendres dans un des champs voisins, et un numéro matricule coché dans un registre. Bien qu'ils soient ballottés et confondus sans répit dans l'immense foule de leurs semblables, ils souffrent et avancent dans une solitude intérieure absolue, et c'est encore en solitaires qu'ils meurent ou disparaissent, sans laisser de trace dans la mémoire de personne.

Celui qui ne sait pas devenir Organisator, Kombinator, Prominent (farouche éloquence des mots !) devient inévitablement un « musulman ». Dans la vie, il existe une troisième voie, c'est même la plus courante ; au camp de concentration, il n'existe pas de troisième voie.

Le plus simple est de succomber : il suffit d'exécuter tous les ordres qu'on reçoit, de ne manger que sa ration et de respecter la discipline au travail et au camp. L'expérience prouve qu'à ce rythme on résiste rarement plus de trois mois. Tous les « musulmans » qui finissent à la chambre à gaz ont la même histoire, ou plutôt ils n'ont pas d'histoire du tout : ils ont suivi la pente jusqu'au bout, naturellement, comme le ruisseau va à la mer. Dès leur arrivée au camp, par incapacité foncière, par malchance, ou à la suite d'un accident banal, ils ont été terrassés avant même d'avoir pu s'adapter. Ils sont pris de vitesse : lorsqu'ils commencent à apprendre l'allemand et à distinguer quelque chose dans l'infernal enchevêtrement de lois et d'interdits, leur corps est déjà miné, et plus rien désormais ne saurait les sauver de la sélection ou de la mort par faiblesse. Leur vie est courte mais leur nombre infini. Ce sont eux, les « Musulmänner », les damnés, le nerf du camp ; eux, la masse continuellement renouvelée et toujours identique, des non-hommes en qui l'étincelle divine s'est éteinte, et qui marchent et peinent en silence, trop vides déjà pour souffrir vraiment. On hésite à les appeler des vivants : on hésite à appeler mort une mort qu'ils ne craignent pas parce qu'ils sont trop épuisés pour la comprendre.

Ils peuplent ma mémoire de leur présence sans visage, et si je pouvais résumer tout le mal de notre temps en une seule image, je choisirais cette vision qui m'est familière : un homme décharné, le front courbé et les épaules voûtées, dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée. »

Primo Levi. « Si c'est un homme »

7.1.4. Le travail

7.1.4.1. Le Kommando Königsgraben par Moshé Garbarz

« Je me souviens de Königsgraben (les carrières du roi), peut-être un des pires Kommandos (…) Nous transportions de la terre dans une sorte de brouette sans roues, un peu comme une chaise à porteurs, un devant, un derrière. Il fallait courir. Souvent la charge dépassait nos forces : un gars tombait. Alors le Kapo frappait, non pas l’homme à terre, mais le coéquipier plus costaud et encore debout, pour le monter contre son camarade moins solide. Parfois la manoeuvre réussissait (…) »

« Dans ce Kommando, nous ne rapportions pas à dos d’homme les morts et les blessés au camp. Ils étaient trop nombreux. Un camion venait les ramasser pêle-mêle. »

Moshé Garbarz 48 950, Auschwitz II – Birkenau.

7.1.4.2. Le Strafkommando et le Königsgraben par Jôzef Kret

En mai 1942, la compagnie disciplinaire fut transférée à Birkenau et installée au block I dans le camp des hommes. Un ancien déporté, Jôzef Kret, écrit :

« le block faisait penser à un terrier puant. Des nuages d'épaisse poussière de paille en augmentaient encore l'obscurité habituelle. Cette poussière, comme un brouillard épais, grouillait d'une fourmilière humaine semblable à un nid d'insectes »

« A Birkenau, la compagnie disciplinaire « Strafkommando » était employée à creuser le fossé central de drainage dit Königsgraben. C'était un endroit connu de meurtres barbares. Et c'est là précisément qu'eut lieu le 10 juin 1942 une révolte ouverte avec évasion de prisonniers. Profitant de la confusion créée par une brusque averse, une partie des prisonniers décidèrent de saisir l'occasion qui se présentait et, sans tenir compte du danger qu'ils encouraient de la part des SS et des Kapos, s'élancèrent pour se sauver. Après le moment de surprise, les SS ouvrirent le feu sur les prisonniers et, secondés par les Kapos, réussirent à dominer la situation. Treize prisonniers furent tués, mais neuf avaient réussi à fuir. Les SS sous les ordres du Kommandoführer Otto Moll, firent courir les autres jusqu'au camp. Le jour suivant une enquête improvisée eut lieu dans la cour de la compagnie disciplinaire. Devant le refus de donner des explications, le chef du camp, SS-Hauptsturmführer Hans Aumeier, abattit dix sept prisonniers, le SS-Hauptscharführer Franz Hössler, trois. Les 320 autres, les mains attachées avec du fil de fer barbelé, furent bousculés jusqu'à la chambre à gaz et tués. A leur place on envoya de nouveaux prisonniers à la compagnie disciplinaire.

Le travail entamé pour creuser le Königsgraben se poursuivit. Tous les jours, en rentrant au camp, la colonne des prisonniers de la compagnie disciplinaire traînait une voiture pleine de cadavres… »

7.1.4.3. Monowitz par Serge Smulevic

Serge Smulevic est né le 6 avril 1921 à Varsovie. Sa famille s’installe en France, à Thionville en 1925. De 1935 à 1939, Serge fait ses études aux Beaux Arts de Strasbourg dont il est diplômé. En 1942 il entre dans la résistance aux FTP à Grenoble. Arrêté le 24 août 1943 sur dénonciation à Nice, il est incarcéré et livré à la Gestapo le 1 décembre 1943, emmené à Drancy et de là déporté à Auschwitz le 16 décembre 1943. Sélectionné pour le travail, il est affecté à Monowitz…

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Serge Smulevic

« Les latrines étaient composées de planches dans lesquelles étaient simplement percés des trous. On était assis les uns à côtés des autres et il fallait faire très attention de ne pas tomber, car derrière nous et en dessous de nous c’était le vide rempli de m… Il arrivait que des Kapos, en rigolant, poussaient l’un ou l’autre pour s’amuser. Il y avait la place pour environ une soixantaine de personnes dans ce local.

Dans la salle des lavabos, qui était très grande, il y avait, si mes souvenirs sont bons, quelques douches rudimentaires. Mais ce local, dès la rentrée du travail, avant, mais surtout après la distribution de la soupe, servait de lieu de rencontre pour tous ceux qui avaient quelque chose à échanger ou à trafiquer. Toutes les transactions se faisaient là, c’est pour cela qu’on l’appelait « la Bourse ».

Le Block n°24 était réservé aux déportés qui étaient atteints de la gale. Ils y étaient soignés et y séjournaient jusqu’à ce qu’ils soient guéris. Quelques uns avaient demandé à y rester et avaient obtenu l’autorisation, comme moi. Le chef de ce Block, Walter Marx, un ancien de Buchenwald, homme déjà assez âgé et qui avait même été interné à Dachau, bien avant, est resté chef de ce Block jusqu’au 18 janvier 1945, date à laquelle il a fait la marche de la mort, à nos côtés.

Le bordel, qui a été supprimé vers juin ou juillet 1944, était bien entendu isolé des autres Blocks par des grillages en barbelés. Seuls y avaient accès, pour faire ce qu’ils avaient à y faire (et ils faisaient « la queue »…) les déportés non-juifs, et qui avaient suffisamment de « Prämienschein » c’est à dire de « bons de prime » d’une certaine valeur (que je ne connais pas).

L’endroit indiqué « potences » était réservé aux pendaisons. Les SS pouvaient y dresser jusqu’à cinq potences pour y exécuter les pendaisons (sort réservé aux déportés qui avaient fait une tentative d’évasion et avaient été repris). Les pendaisons avaient toujours lieu après l’appel du soir, et avant la distribution de la soupe. Après les pendaisons nous devions obligatoirement défiler devant les pendus.

Les « écritures », ou en allemand « Schreibstube » étaient un bureau où travaillaient plusieurs déportés connaissant bien les langues, et où avaient lieu toutes les inscriptions relatives au travail, aux changements d’un commando pour un autre, d’un Block vers un autre, etc … bref tout ce qui concernait les questions administratives, ainsi que l’enregistrement des noms des nouveaux déportés qui étaient mis en quarantaine.

L’estrade « Orchestre » était assez grande pour pouvoir contenir dix à douze musiciens et il y avait un piano au fond l’estrade, qui était recouverte pour les jours de mauvais temps.

Juste devant cette estrade s’en trouvait une autre, également recouverte, sur laquelle se tenaient les officiers SS du camp, ainsi que le Chef du camp (« Lagerältester ») et le chef des Kapos. C’est à partir de cet endroit que les déportés étaient comptés en sortant du camp pour aller travailler à l’usine. Une fois le matin et une fois le soir. A cet effet ils sortaient, alignés par cinq, au pas cadencé, et au son des marches militaires que jouait l’orchestre. Le Capo du commando en tête de son commando, marchant devant et à gauche, annonçait à haute voix, le numéro de son commando et le nombre de déportés qui le composaient.

Il y avait un espace vert, réservé à une immense tente qui était édifiée lors d’un « arrivage » Et où l’on mettait les nouveaux arrivés en quarantaine pour deux ou trois jours. Le temps d’être désinfectés, tatoués et inscrits à la « Schreibstube »

Le lieu appelé pompeusement « Piscine » était en fait un bassin contenant une réserve d’eau. Les SS y ont toutefois fait nager le champion du monde natation de l’époque, Nakache, juif nord africain. »

7.1.4.4. Une journée à la Buna par Primo Lévi

Primo Lévi décrit comme suit une journée passée sur les chantiers de la Buna :

« Quand il pleut, on voudrait pouvoir pleurer. Nous sommes en Novembre, il pleut déjà depuis dix jours, le sol est boueux comme le lit d'un marais. Le bois a une odeur de champignon moisi.

Si je pouvais m'écarter de dix pas, je serais sous le hangar à l'abri. Un sac suffirait à me protéger les épaules ou encore un bout de chiffon sec que je pourrais glisser entre ma chemise et mon dos. Entre deux pelletées, je repense au chiffon et au plaisir réel qu'il me donnerait.

Maintenant nous sommes trempés, on ne saurait l'être davantage. Je tâche de bouger le moins possible et surtout d'éviter les nouveaux mouvements capables de mettre mes vêtements glacés et trempés en contact avec ma peau aux endroits où elle est sèche.

Heureusement, il n'y a pas de vent aujourd'hui. C'est curieux, mais on a toujours l'impression d'avoir de la chance, il semble que nous bénéficions toujours d'une circonstance heureuse pour nous retenir au bord du désespoir et nous permettre de vivre. Il pleut mais il n'y a pas de vent. Ou bien, il pleut et il vente mais on sait que le soir on aura un supplément de soupe et on reprend courage pour attendre le soir. Ou encore il pleut, il vente et on a faim ; à ce moment-là on se persuade qu'il suffit de vouloir et qu'on peut toujours aller toucher les barbelés électriques ou se jeter sous un train. Il en aurait fini de pleuvoir.

Depuis ce matin, nous sommes dans la boue, les jambes écartées et les pieds vissés dans le sol gluant. Je suis à mi-hauteur du fossé, Kraus et Clausner sont au fond, Gounan est au-dessus de moi, au niveau du sol. Il regarde autour de lui et, par monosyllabes, avertit Kraus de presser le rythme ou de se reposer. Clausner pioche, Kraus me passe les pelletées de terre et, à mon tour, je soulève cette terre jusqu'à Gounan qui l'entasse à côté de lui. Des prisonniers font la navette avec leur brouette et portent la terre je ne sais où ; d'ailleurs, cela ne nous intéresse pas, aujourd'hui notre univers se réduit à ce trou boueux.

Kraus a manqué son coup, la boue jaillit et vint m'éclabousser les genoux. Ce n'est pas la première fois que ça lui arrive et je lui demande de faire attention, mais je n'ai pas d'illusions : Kraus est Hongrois, il comprend très peu l'allemand et ne sait pas un mot de français. Il est très grand, porte des lunettes et a un drôle de petit visage tout tordu : on dirait un enfant quand il rit, et il rit souvent. Il travaille trop et trop énergiquement, il n'a pas encore appris nos ruses sournoises pour économiser nos forces : notre haleine, nos mouvements, nos pensées mêmes. Il ne sait pas qu'il vaut mieux se laisser frapper ; les coups n'entraînent pas la mort alors que la fatigue tue. Il croit encore... oh ! non, le pauvre, ce n'est pas un raisonnement que le sien, ce n'est que sa sotte honnêteté de petit paysan, il croit qu'ici aussi, il est honnête et logique de travailler et que plus on travaille plus on gagne, plus on mange.

  • Regardez-moi ça! Pas si vite, idiot ! Peste Gounan

    Il se rappelle qu'il doit traduire en allemand. « Langsam, du blöder, langsam, verstanden ? »

    Kraus est libre de se tuer de fatigue s'il veut, mais pas quand nous travaillons à la chaîne et que notre rythme de travail dépend du sien.

    On entend la sirène de Carbure, les prisonniers anglais sortent, il est quatre heures et demie ; bientôt les ouvriers ukrainiens passeront et il sera cinq heures, nous pourrons nous redresser et songer qu'à l'exception de la marche pour rentrer, de l'appel et du contrôle des poux, rien ne nous séparera plus du repos.

    Voici la rentrée, on entend « Antreten » à chaque pas. Et, de toutes parts, rampent des pantins crottés qui étirent leurs membres engourdis et vont rapporter les outils dans les baraques. Nous arrachons les pieds à la terre gluante, nous prenons les plus grandes précautions pour que nos sabots ne restent pas embourbés et nous allons, ruisselants et vacillants, nous mettre en rang pour rentrer. « Zu dreien ! », trois par trois. J'ai essayé de me mettre à côté d'Albert, le travail nous a séparés toute la journée et nous aimerions nous parler mais quelqu'un m'a donné un coup de poing dans l'estomac et j'ai fini par me retrouver en arrière tout près de Kraus.

    Nous partons. Le Kapo marque le pas d'une voix dure : « Links, links, links. »

  • Primo Levi. « Si c'est un homme »

    7.1.5. Les exécutions

    7.1.5.1. Pendaison d'un enfant apr Elie Wiesel

    « Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d'appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les SS autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés - et, parmi eux, le petit Pipel, l'ange aux yeux tristes.

    Les SS paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n'était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l'enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L'ombre de la potence le recouvrait.

    Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois SS le remplacèrent. Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

    - Vive la liberté ! crièrent les deux adultes. Le petit, lui, se taisait.
    Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent.Silence absolu dans tout le camp. À l'horizon, le soleil se couchait.
    - Découvrez-vous ! hurla le chef du camp.
    Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.
    - Couvrez-vous !
    Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n'était pas immobile : si léger, l'enfant vivait encore...

    Plus d'une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints. »

    Elie Wiesel, « La Nuit », Paris, Éditions de Minuit, 1958

    7.1.5.2. Assassinats de masse par le SS Hans Stark

    Le SS Hans Stark fut responsables des admissions à Auschwitz. Il a assisté et participé aux assassinats de masse. Il témoigne :

    « La P.A. (« Politische Abteilung » ou section politique) du K.Z. Auschwitz était autonome dans ses compétences et ne dépendait pas du commandant du camp. Hormis Grabner et Wosnitza, le commandant du camp était pourtant responsable des hommes de la P.A. d'un point de vue disciplinaire. La P.A. recevait ses instructions et ses ordres soit de la centrale Gestapo de Kattowitz, soit directement du R.S.H.A. La P.A. envoyait directement ses rapports et ses informations au R.S.H.A. Ma tâche aux services d'admission était d'enregistrer les détenus qui arrivaient et de leur attribuer un numéro. De plus, je notais leur identité. Les services d'admission informaient les autres services sur les détenus qu'on leur fournissait.

    Les services d'admission avaient à voir avec les exécutions, dans la mesure où ils n'avaient pas à enregistrer les personnes qui, dans les convois, étaient destinées à être fusillées ; toutefois, ils devaient les mener devant le peloton. J'avais l'habitude d'accomplir ce travail. Donc, à l'arrivée des nouveaux admis, j'attendais un ordre que me communiquait Grabner par téléphone, puis je devais les conduire au crématoire qui se trouvait à proximité ; le Rapportführer Palitsch les fusillait dans une salle spéciale.

    Ils étaient abattus avec un fusil de petit calibre qui restait en permanence dans le baraquement du Blockführer, là où nous aussi étions hébergés. Si nous devions fusiller plusieurs nouveaux arrivants, je les conduisais ensemble au petit crématoire. En chemin, je leur disais qu'ils prendraient d'abord un bain. Je leur demandais de se déshabiller dans un vestibule, juste avant la salle d'exécution et entrais avec le premier dans la salle, où Palitsch et son fusil se trouvaient en permanence. D'autres Blockführer ou même le chef du camp de détention préventive étaient souvent présents. Palitsch cachait son fusil derrière son dos de manière à ce que les détenus ne le voient pas. Puis quelqu'un, moi ou Palitsch disait: « Regardez par là-bas » et chaque fois, Palitsch prenait son fusil et tirait un coup dans la nuque du détenu. Il maintenait son fusil à quelques centimètres de sa tête.

    C'est de cette manière qu'on tuait ceux qui étaient destinés à être exécutés. C'était toujours les détenus d'à côté, ceux du crématoire, qui transportaient les cadavres hors de la pièce. A mon avis, les autres, ceux qui attendaient dans le couloir, ne pouvaient pas entendre les coups de feu, car l'entrée de la salle d'exécution était munie d'une porte à double paroi. Une fois que ces nouveaux détenus ou même des groupes avaient été exécutés, ils étaient brûlés dans le petit crématoire, éventuellement sous la surveillance de l’Unterscharführer Quakernack (...).

    Après chaque exécution, les rapports étaient directement communiqués au R.S.H.A. sous une formulation codée indiquant qu'« un nombre x de personnes ont été logées à part ». Toute cette opération était surtout dirigée contre des personnes de race juive ; c'était ce que nous appelions la « Sonderbehandlung » (traitement spécial). Dès le début de la campagne de Russie, le R.S.H.A. avait donné des ordres, qui nous avaient été transmis oralement, à nous les hommes de la P.A.

    C'est moi qui recevais l'ordre de conduire les détenus venant d'arriver à la salle d'exécution; comme je l'ai dit, cela se passait sur un coup de téléphone de Grabner. Mais il arrivait aussi qu'il me donne directement l'ordre. Jamais je ne me suis révolté contre ces ordres ; comme j'appartenais depuis longtemps aux SS et avais suivi la formation idéologique de ce corps, cela ne me venait pas à l'esprit. Mais j'ai bien senti que ces dispositions étaient injustes, et j'ai tenté à plusieurs reprises de me porter volontaire pour le front. Je n'ai quitté Auschwitz qu'au moment où l'on m'a enfin donné l'autorisation de poursuivre mes études.

    Un cas s'est présenté où j'ai, moi aussi, participé directement à l'exécution ; c'était en automne 1941, dans la cour du Block 11. A l'époque, les services de la Gestapo de Kattovitz venaient de nous livrer entre 20 et 30 commissaires politiques russes. Si je me souviens bien, dès leur arrivée, Grabner, Palitsch, un Blockführer du Block 11 et moi, nous les avons conduits dans la cour d'exécution. Les deux fusils spéciaux se trouvaient déjà au Block 11. Les commissaires russes portaient des uniformes de l'armée russe et n'avaient pas de signes distinctifs. Je ne sais pas qui avait pu établir leur qualité de commissaires, je suppose que celle-ci avait été constatée par la Gestapo de Kattovitz, qui avait envoyé plusieurs de ses agents pour assister à l'exécution. Je ne sais pas si ces commissaires russes avaient été condamnés à mort dans les règles. Je ne le crois pas car, à mon avis, les commissaires russes étaient tous passés par les armes presque sans exception. Les Russes ont été fusillés deux par deux dans la cour du Block 11 pendant que les autres attendaient dans le couloir. Grabner, Palitsch, ce fameux Blockführer et moi, nous nous sommes relayés pour abattre ces 20 ou 30 commissaires. Si je me souviens bien, des détenus du Bunker ont ensuite entassé les corps dans un coin de la cour, puis ils les ont mis deux par deux dans des caisses. Des détenus ont tiré ces caisses sur des carrioles et les ont conduites au petit crématoire. Je ne sais plus exactement combien de personnes j'ai moi-même fusillées.

    (...). Dès l'automne de l'année 1941, on a commencé à procéder aux gazages dans une salle du petit crématoire qui avait été aménagée à ces fins. La salle pouvait contenir entre 200 et 250 personnes, elle était plus haute qu'une pièce normale, n'avait pas de fenêtres, mais une porte que l'on avait rendue étanche et qui comportait un système de verrouillage comme dans les abris antiaériens. Il n'y avait pas de tuyaux ou autres qui auraient pu permettre aux détenus d'en conclure qu'il s'agissait peut-être d'une salle de douches. Au plafond, il y avait deux orifices d'un diamètre d'environ 35 cm assez écartés l'un de l'autre. Cette salle avait un toit plat si bien que la lumière du jour pénétrait par ces ouvertures. Nous versions des granulés de zyclon B par ces ouvertures (...).

    Comme je viens de le dire, nous avons procédé au premier gazage au petit crématoire à l'automne 1941. Comme lors des exécutions, c'était Grabner qui me donnait l'ordre de venir au crématoire et de vérifier le nombre. La première fois, je ne savais pas qu'un gazage allait s'y dérouler. Quelque 200 à 250 Juifs, hommes, femmes et enfants de toutes les tranches d'âge, attendaient près du crématoire ; il y avait peut-être aussi des nourrissons parmi eux. Sans pouvoir citer aucun nom, je peux dire qu'un bon nombre de SS étaient présents, le commandant du camp, le responsable de la détention préventive, plusieurs Blockführer, Grabner et d'autres membres des services politiques. Personne n'a rien dit aux Juifs, ils ont uniquement été invités à entrer dans la salle de gazage dont les portes étaient ouvertes. Pendant que les Juifs entraient, des infirmiers préparaient l'opération. Il y avait un monticule de terre le long d'un mur extérieur jusqu'à la hauteur du plafond, ce qui permettait de monter sur le toit. Quand les Juifs étaient dans la salle, on la verrouillait et les infirmiers versaient le zyclon B dans l'orifice (...).

    Plus tard, lors d'un autre gazage, également à l'automne 1941, Grabner m'a donné l'ordre de verser du zyclon B dans l'ouverture parce qu'un seul infirmier était venu et que pour chaque opération il fallait verser le produit simultanément dans les deux ouvertures de la chambre à gaz. Il s'agissait encore une fois d'un convoi de 200 à 250 Juifs et, comme d'habitude, des hommes, des femmes et des enfants. Le zyclon B. comme je viens de le dire, est sous forme de granulés ; lorsqu'on le versait, il ruisselait sur les gens. Ils commençaient à pousser des cris épouvantables, car maintenant ils savaient ce qui leur arrivait. Je n'ai pas regardé dans l'ouverture car l'orifice devait être immédiatement refermé dès que nous avions versé les granulés. Au bout de quelques minutes, c'était le silence. Nous attendions un certain temps, peut-être 10 à 15 minutes, puis nous ouvrions la chambre à gaz. Les morts gisaient dans tous les sens, c'était un spectacle horrible.  »

    7.1.5.3. Le « Mur de la mort » par le docteur Boleslaw Zbozien

    7.1.5.4. Exécutions au Krematorium par Miklos Nyiszli

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    Le KL Auschwitz est également un lieu d'exécution de civils, de membres d'organisations clandestines, de partisans, hommes, femmes et enfants amenés là par la police uniquement pour y faire exécuter la sentence de mort. Ces personnes ne sont pas inscrites aux effectifs du camp, mais sitôt arrivées elles sont fusillées. Le Dr Boleslaw Zbozien, ancien détenu du camp, décrit une de ces nombreuses exécutions

    « Un jour, je ne me rappelle plus la date exacte, nous avons rencontré Palitzsch dans une rue du camp d'Auschwitz. Il faisait avancer devant lui un homme et une femme. La femme portait un petit enfant sur les bras, deux autres plus grands, d'environ quatre et sept ans marchaient à côté d'elle. Le groupe tout entier se dirigeait vers le block 11. Nous avons eu le temps, mes compagnons et moi, d'arriver en courant au block 21. Debout sur une table qui se trouvait dans une salle du premier étage, nous pouvions voir par la fenêtre ce qui se passait dans la cour du block 11. La scène qui se déroula sous nos yeux restera gravée dans ma mémoire jusqu'à la fin de mes jours.

    « La femme et l'homme n'opposèrent aucune résistance quand Palitzsch les plaça devant le mur de la Mort. Tout se déroula dans le plus grand calme. L'homme tenait par la main l'enfant qui se trouvait à gauche. Le second était debout entre eux, ils le tenaient aussi par la main. Le plus jeune, la mère le serrait contre sa poitrine. Palitzsch tira d'abord dans la tête du nourrisson. La balle dans l'occiput fit éclater le crâne (...) provoquant une grande effusion de sang. Le bébé fut secoué de spasmes comme un poisson, mais la mère le serra plus fortement encore contre elle. Palitzsch tira ensuite sur l'enfant qui se tenait au milieu. L'homme et la femme (...) restaient toujours immobiles comme des statues de pierre. Puis Palitzsch se débattit avec le plus âgé des enfants qui ne voulait pas se laisser fusiller. Il le renversa par terre et, se tenant sur son dos, il lui tira une balle dans la nuque. Enfin, il tira sur la femme et en dernier sur l'homme. C'était quelque chose de monstrueux (...). Plus tard, bien qu'il y ait eu beaucoup d'exécutions, je ne les ai pas regardées »

    7.1.5.4. Exécutions au Krematorium par Miklos Nyiszli

    Voici ce qu'écrit à propos des derniers instants des prisonniers sélectionnés pour la mort, le Dr Miklos Nyiszli, ancien déporté et membre du Sonderkommando qui, sur l'ordre du Dr Mengele, faisait l'autopsie des corps au crématoire II (K II) muni d'une salle de dissection spécialement aménagée.

    « Ma salle donne sur la cour par deux grandes fenêtres munies de barreaux et garnie d'une moustiquaire verte en fil de fer. Tous les jours, vers sept heures du soir, un camion franchit le porche du crématoire. Il amène quelque soixante-dix à quatre-vingt femmes ou hommes à liquider. La portion quotidienne des sélectionnés du Lager. Ils sont expédiés ici des baraques et des hôpitaux. Ce sont pour la plupart des gens qui vivaient au camp depuis des années ou pour le moins depuis des mois et qui ne se font pas d'illusions sur leur sort. Quand la voiture entre sous le porche, la cour tout entière s'emplit d'une horrible clameur de mort. Ceux qui ont été choisis pour être liquidés savent qu'il n'y a pas d'évasion possible au pied de la cheminée du crématoire. Ils n'ont même plus la force de descendre de la haute plate-forme du camion. Les gardiens SS hurlent et les pressent.

    Le sous-officier qui conduisait le camion perd patience. Il s'installe au volant et met le moteur en marche. L'avant de l'énorme benne s'élève et déverse ceux qui s'y trouvaient. Des malades à demi-morts tombent sur la tête, sur le visage, les uns sur les autres, sur le béton. Une rumeur effroyable monte vers le ciel, les victimes se tordent convulsivement sur le sol. Scène atroce [...]. Déjà les membres du Sonderkommando arrachent aux victimes leurs haillons et les jettent en tas dans la cour. Ils portent les malheureux dans la salle des chaudières où l'Oberscharführer Muhsfeld les attend devant le foyer. C'est son tour aujourd'hui. Il porte aux mains des gants de caoutchouc et tient son arme. Devant lui, des gens qui, l'un après l'autre, tombent sans vie sur le sol, cédant la place aux autres. En quelques minutes, Muhsfeld les a « culbutés » tous les quatre-vingts, c'est ainsi justement qu'il a l'habitude de s'exprimer : « umgelegt ». Une demi-heure plus tard, il ne reste plus d'eux qu'une poignée de cendres »

    7.1.6. Les sélections

    7.1.6.1. Sélection à Auschwitz II par Fred Sedel

    « 27 janvier 1944 (…) :

    « Le « médecin » jauge du regard les hommes qui défilent, d’un regard qui n’exprime que morgue et mépris. A chaque malade qui passe il fait signe de l’index tendu, sans décoller le coude du corps, en déplaçant simplement le doigt à gauche ou à droite. A gauche vont ceux qui auront la vie sauve, à droite les condamnés à mort, ceux qui iront à la chambre à gaz. (…) Toute la scène n’a pas duré une heure. La plupart des inscrits sont hébétés, ne parlent pas, ne bougent pas. Assis sur leurs grabats ils ont l’air perdu dans un rêve lointain, détachés de tout. Les plus jeunes pleurent honteusement, cachés sous leurs couvertures (…). »

    « L’après-midi de cette journée affreuse se passe dans une ambiance étouffante. Je reste recroquevillé dans mon lit et j’évite de rencontrer les regards de ceux qui sont inscrits pour mourir… »

    Fred Sedel, Auschwitz II - Birkenau

    7.1.6.2. Kuhn est fou par Primo Levi

    « Kuhn remercie Dieu de n’avoir pas été choisi. Kuhn est fou. Est-ce qu’il ne voit pas, dans la couchette voisine, Beppo le Grec qui a vingt ans, et qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait, et qui reste allongé à regarder l’ampoule, sans rien dire et sans plus penser à rien ? Est-ce qu’il ne sait pas, Kuhn que la prochaine fois ce sera son tour ? »

    « Est-ce qu’il ne comprend pas que ce qui a eu lieu aujourd’hui est une abomination qu’aucune prière propitiatoire, aucun pardon, aucune expiation des coupables, rien enfin de ce que l’homme a le pouvoir de faire ne pourra jamais plus réparer ? »

    Primo Levi

    7.1.6.3. Au Revier Robert Lévy

    « Tout à coup, le médecin SS se présente dans les Blocks. Tous les malades et blessés doivent défiler nus devant lui (ils étaient du reste rarement munis d'une chemise). D'un geste de son index, il les fait mettre presque tous d'un côté de la baraque. Le sergent infirmier inscrit leur numéro matricule. Consternés, car nous savons qu'ils sont condamnés à mort, nous mentons à ces malheureux et nous leur disons qu'on va les transférer dans un autre camp. La plupart ne se font aucune illusion sur le sort qui les attend. »

    « Les plus jeunes pleurent et ne veulent pas comprendre qu'à cause d'un ulcère de la jambe ou d'une gale infectée ils doivent mourir. Ils me demandent anxieusement si l'asphyxie par les gaz est douloureuse. Les plus âgés sont résignés, d'autres prient et écrivent des lettres d'adieu qui n'arriveront jamais à destination. Les médecins, les infirmiers continuent à donner les soins comme d'habitude. Pendant des heures, nous renouvelons les pansements de ceux qui vont mourir. Heureux ceux qui sont tellement exténués qu'ils ne réalisent plus et sont devenus absolument indifférents. Quelques-uns meurent encore pendant la journée dans leur lit. Tout à l'heure, on entassera leurs cadavres parmi les vivants, qui dans la soirée sont réunis dans un local. Après un dernier appel et une dernière vérification de leurs numéros matricules, on leur enlève chemises et ceintures et ils montent tout nus dans les camions. Les quelques récalcitrants y entrent poussés par des coups de crosse et des coups de gourdin. Consignés dans nos baraques, nous regardons à travers les fissures les camions se diriger vers les fours. »

    Robert Lévy, Témoignages strasbourgeois. De l'Université aux camps de concentration, Les Belles Lettres, 1947

    7.1.6.4. Au Revier par un officier polonais

    Un officier polonais qui a pu s'évader d'Auschwitz confirme ces scènes.

    «  La façon dont ceux qui étaient condamnés au gaz étaient envoyés à leur destin était exceptionnellement brutale et inhumaine. Les cas chirurgicaux graves portant encore leurs pansements, ainsi qu'une procession de malades épuisés et terriblement émaciés, et même les convalescents en voie de guérison, étaient chargés sur des camions. Ils étaient nus et le spectacle était absolument horrible. Les camions s'arrêtaient à l'entrée du quartier et les malheureuses victimes y étaient simplement jetées ou empilées par les auxiliaires. Je fus souvent le témoin de ces expéditions tragiques. Une centaine d'individus étaient comprimés dans un petit camion. Tous savaient exactement le sort qui les attendait. Une grande majorité restait absolument apathique, tandis que les autres, surtout les malades de l'infirmerie, avec leurs blessures béantes qui saignaient ou leurs plaies horribles, se débattaient avec frénésie. »

    7.1.6.5. Sélection à Monowitz par Robert Waitz

    « Dans le camp, la sélection se passe de la manière suivante. Brusquement, un soir, après la rentrée du travail, les Blocks sont consignés et aucun détenu n'a le droit de quitter son Block. Dans chaque Block passent soit des SS (exceptionnellement le médecin SS, rarement le sous-officier infirmier), soit habituellement des médecins déportés. On fait défiler devant eux, d'un pas accéléré, la totalité des détenus de ce Block, nus de face et de dos. Tous ceux qui sont très maigres sont inscrits sur une liste, même s'ils ne se sont jamais présentés à l'infirmerie depuis deux ans par exemple, et s'ils donnent pleine satisfaction à leurs contremaîtres. »

    « Il faut avoir vu les SS et les médecins inspecter la région fessière de ces hommes amaigris; un large espace bâille entre les cuisses, bien que les pieds soient réunis ; les fesses sont réduites à un petit sac de peau plissée et entre elles on aperçoit tout le périnée et les bourses ; l'anus se présente au fond d'un profond entonnoir. Dans les cas douteux, on soupèse les fesses, pour voir si, dans ces sacs fessiers, il persiste un peu de muscle. Au cours de ces sélections, les kapos ont un rôle important, car ils peuvent défendre un détenu, souligner son rendement au travail et le faire rayer de la liste. Inversement, ils peuvent facilement se débarrasser des déportés qui ne leur plaisent pas. »

    Robert Waitz, Témoignages strasbourgeois. De l'Université aux camps de concentration, Les Belles Lettres, 1947

    7.1.6.6. Adolf par Franciszek Stryj

    «Les sélections aux blocks des malades étaient à l'ordre du jour. Mais les prisonniers furent pris d'une panique inouïe quand après l'appel du soir on annonça la « Lagersperre » et qu'arriva aux douches un groupe de SS conduits par le Lagerführer Baer, l'Arbeitsdienst, le SS-Untersturmführer Sell et Kaduk (...). Sur un signe du chef de block, nous démarrâmes en file indienne, d'un petit trot alerte, de façon que les yeux des SS pussent se poser un moment sur chacun de nous. Nous devions faire très attention parce que les claies placées sous les douches fermées étaient posées inégalement. Il était donc facile de se tordre le pied et de tomber. Trébucher ou tomber, c'était se faire aussitôt remiser dans le groupe de ceux qui étaient choisis pour la mort. Les SS nous dévoraient avidement des yeux. Ils cherchaient des victimes. Plus il y en avait, mieux c'était.

    Après la revue pendant laquelle nous avions traversé en courant toute la baraque des douches, nous nous rangeâmes tous dans l'Allée des Bouleaux, non loin des barbelés. Le chef de block recompta une fois de plus les effectifs de prisonniers. Six compagnons de notre block étaient restés aux douches pour passer au gaz ou à la piqûre de phénol. Nous avons vécu des moments terribles. Aux uns ils ôtèrent toute énergie, aux autres ils donnèrent des ailes.

    En revenant au block, Adolf ne pouvait pas croire qu'il venait de triompher de l'épreuve du feu. Il essaya de courir dans la salle à la même vitesse qu'un moment plus tôt aux douches, il trébucha sur le terrain uni. Il touchait ses pieds enflés, les caressait avec amour, et répétait sans cesse : « Mein Gott, mein lieber Gott. Wie habe ich das fortgebracht » (« Mon Dieu, mon Dieu, comment ai-je réussi cela ! »). Puis il se promena tout nu dans la salle comme s'il voulait s'assurer qu'il était encore au nombre des vivants. Il était heureux comme un gosse à qui l'on avait fait un cadeau inattendu et demandait à tout le monde d'admirer qu'il ressemblait à un jeune dieu.

    En octobre de cette année-là, nous subîmes une fois encore cette épreuve de forces et de nerfs.

    Adolf ne rentra plus avec nous… »

    Franciszek Stryj, A l’ombre des fours crématoires. Katowice 1960

    7.1.6.7. Cas de conscience par Ella Lingens-Reiner

    Ella Lingens-Reiner, allemande et médecin déportée à Auschwitz parce qu'elle avait aidé des Juifs, décrit les limites très étroites de l’éthique médicale dans le camp :

    « On ne sélectionnait pas seulement les femmes faibles et malades, dont la majeure partie n'auraient certainement pas survécu à la vie du camp ; on avait pour principe de choisir une certaine quantité, et on aurait pris des femmes saines et fortes, si le nombre des faibles avait été insuffisant. Il m'importait de le savoir, car j'avais souvent discuté avec des collègues la meilleure conduite à adopter lors des sélections. Certaines cachaient les plus faibles, dans l'espoir toujours trompeur de voir épargnées de toute manière celles qui se trouvaient dans un meilleur état. Mais les faibles mouraient d'elles-mêmes, et les plus fortes, qu'on aurait pu sauver, passaient à leur place « par la cheminée ». En conséquence, on doublait le nombre des morts. Afin de l'éviter, une jeune doctoresse juive avait l'habitude de présenter aux SS même ses malades les plus faibles. On lui reprochait de coopérer de son plein gré aux sélections. Les principes normaux de l'éthique médicale et humaine ne s'appliquaient plus, car on se trouvait confrontés à des problèmes qui n'avaient jamais existé auparavant, face auxquels on était entièrement désemparé. Dans ces situations sans issue, on risquait de renoncer à toute espèce de morale... »

    7.1.7. Les expériences médicales

    7.1.7.1. Dagmar

    « Je me rappelle la petite Dagmar. Elle était née à Auschwitz en 1944 de mère autrichienne et j'avais aidé à la mettre au monde. Elle est morte après que Mengele lui eut fait des injections dans les yeux pour essayer d'en changer la couleur. La petite Dagmar devait avoir des yeux bleus !... »
    Ella Lingens. Auschwitz I

    7.1.7.2. Josef Mengele

    Le Dr Mengele à Auschwitz
    Le Dr Mengele à Auschwitz

    Parmi les figures SS qu'évoquent les récits des survivants d'Auschwitz, celle du Dr Joseph Mengele, médecin-chef du camp, a laissé sur la plupart une impression indélébile. En descendant des wagons, les déportés apercevaient cet « Ange de la Mort », surveillant le triage initial, une badine à la main ; ou bien, lors des « sélections partielles », il désignait les victimes d'un geste négligent de l'index, tout en sifflant un air de la « Tosca ».

    Mais le Dr Mengele, docteur en médecine et docteur en philosophie, ne faisait pas que diriger les sélections :

    « Dès l'arrivée des convois, des soldats parcourent les rangs devant les wagons, à la recherche de jumeaux et des nains. Les mères en espèrent un traitement de faveur et remettent sans hésitation leurs enfants jumeaux. Les jumeaux adultes savent qu'ils sont intéressants du point de vue scientifique ; dans l'espoir de conditions meilleures, ils se présentent volontairement (…).

    Aussi meurent-ils dans une des baraques du camp d'Auschwitz, dans le quartier B1, et par la main du Dr Mengele. Il arrive ici une chose unique dans l'histoire des sciences médicales du monde entier. Deux frères jumeaux meurent ensemble et en même temps, et on a la possibilité de les soumettre à l'autopsie.

    Où peut-on rencontrer dans des circonstances normales des frères jumeaux qui meurent au même endroit et en même temps ? Car les jumeaux eux aussi sont séparés par les circonstances de la vie. Ils vivent éloignés les uns des autres et n'ont pour habitude de mourir en même temps. L'un, par exemple, meurt à dix ans, l'autre à cinquante ans. Dans ces conditions, il n'est pas possible de faire la dissection comparative. Dans le camp d'Auschwitz, il y a plusieurs jumeaux, et autant de possibilités. C'est dans ce but que le Dr Mengele sépare déjà sur la rampe les jumeaux et les nains. C'est encore dans ce but qu'ils sont dirigés vers la droite dans la baraque ce deux qu'ont épargne. C'est toujours dans ce but qu'ils ont une bonne nourriture et qu'ils ont de bonnes conditions d'hygiène, afin qu'éventuellement ils ne se contaminent pas et ne meurent pas l'un avant l'autre. Ils doivent mourir ensemble, et en bonne santé.

    Le kapo en chef du Sonderkommando vient me trouver et m'annonce qu'à la porte du crématoire un SS m'attend, accompagné d'un Kommando de transporteurs de cadavres. Je vais les trouver. Il leur est interdit d'entrer dans la cour. Des mains du SS je prends les documents concernant ces cadavres. Ce sont les dossiers de deux petits frères jumeaux. Le kommando, formé de femmes, dépose devant moi la civière recouverte. Je soulève la couverture. Elle cache deux jumeaux de deux ans. Je donne l'ordre à deux de mes hommes de transporter les cadavres et de les déposer sur la table de dissection.

    J'ouvre le dossier et le feuillette. Des examens cliniques très poussés accompagnés de radiographies, de description et de dessins, reproduisent les manifestations scientifiques de la gémellité des deux petits êtres. Seules manquent les contestations d'anatomie pathologique. Leur exécution m'incombe…Ce sont eux qui doivent, par leur mort, percer le secret de la multiplication de la race.

    Faire un pas en avant dans la recherche de la multiplication de la race supérieure désignée pour la domination est un « noble but ». Si l'on pouvait arriver à ce que dans l'avenir chaque mère allemande accouche autant que possible de jumeaux. C'est un projet insensé ! Ses promoteurs sont les théoriciens déments du IIIè Reich. La réalisation de ces expériences a été acceptée par le Dr Mengele, médecin-chef du camp de concentration d'Auschwitz.

    Parmi les malfaiteurs et les assassins, le type le plus dangereux est le médecin criminel, surtout quand il est muni de pouvoirs tels que ceux détenus par le Dr Mengele. Il envoie à la mort ceux que les théories raciales désignent comme des êtres inférieurs et nuisibles à l'humanité. Ce même médecin criminel reste durant des heures à côté de moi parmi les microscopes, les études et les éprouvettes, ou bien debout des heures entières près de la table de dissection avec une blouse maculée de sang, les mains ensanglantées, examinant et recherchant comme un possédé. Le but immédiat est la multiplication de la race allemande, le but final restant la production d'Allemands purs, en nombre suffisant pour remplacer les peuples tchèques, hongrois, polonais, condamnés à être détruits sur le territoire déclaré espace vital du IIIà Reich et momentanément habité par ces peuples.

    Je finis la dissection des petits jumeaux et je rédige le procès-verbal réglementaire de dissection. J'ai bien fait mon travail et il me semble que mon chef est content de moi. Il lit un peu difficilement mon écriture en lettres capitales. C'est en Amérique que je me suis habité à cette façon d'écrire ; je lui fais remarquer que, s'il veut des procès-verbaux propres et nets, il me faudrait une machine à écrire, car je me suis habitué à cela chez moi. Il s'enquiert de la marque de machine dont j'ai l'habitude. « Olympia Elit », lui dis-je. « Très bien ; je vais vous envoyer une machine. Vous la recevrez demain. Je veux du travail propre, car d'ici il sera transmis à l'Institut de recherches biologiques raciales de Berlin-Dahlem ». J'apprends ainsi que les recherches qui s'effectuent ici sont contrôlées par les plus hautes sommités médicales dans l'un des instituts scientifiques les mieux équipés du monde.

    Le lendemain, un soldat SS m'apporte une machine à écrire Olympia. Je reçois encore des cadavres de jumeaux. On m'en apporte quatre paires du camp tzigane. Ce sont des jumeaux de moins de dix ans… »

    7.1.7.3. Victor Brack

    Une autre série de recherches effectuées à Auschwitz complétait celles du Dr Mengele. Multiplier le nombre d'Allemands, soit ; mais en même temps, d'autres expérimentateurs SS s'efforçaient de mettre au point les techniques nécessaires pour enrayer la reproduction des « races inférieures ». L'impulsion semble avoir été donnée avant l'attaque contre l'URSS par le Dr Victor Brack, un membre de la chancellerie personnelle du Führer, celui-là même qui avait été chargé du programme d'euthanasie :

    « Les expériences faites [dans le domaine des expériences de castration par rayon X] sont terminées : les résultats qui suivent ont pu être obtenus. Ils sont sûrs et scientifiques.

    Aux personnes qui doivent être définitivement stérilisées, il faut appliquer des traitements aux rayons X si intenses que la castration, avec toutes ses conséquences, en résulte. En effet, les fortes doses de rayons X détruisent la sécrétion interne de l'ovaire comme des testicules. Des quantités plus faibles ne feraient que suspendre temporairement la puissance sexuelle. Parmi les conséquences, il importe de relever la cessation des règles, des phénomènes climatériques, des modifications dans le système pileux et dans le métabolisme, etc. ; autant de phénomènes qui présentent des inconvénients réels.

    Le dosage peut être atteint de diverses manières, et le traitement peut s'effectuer sans que le sujet s'en aperçoive. Pour les hommes, le foyer d'irradiation doit posséder une puissance de 500 à 600 radons, pour les femmes, une puissance de 300 à 350 radons. En principe, et avec un maximum d'intensité et un minimum d'épaisseur du filtre, un temps d'exposition de deux minutes pour les hommes et de trois minutes pour les femmes devrait suffire, surtout si le sujet est peu éloigné du centre d'irradiation. Ce procédé présente pourtant un inconvénient : il est impossible de protéger à l'aide d'écrans en plomb les autres parties du corps à l'insu du sujet. Faute d'une telle protection, des brûlures dans les tissus somatiques avoisinants sont provoquées, ce qui constitue la maladie des rayons X. Ces brûlures seront plus ou moins fortes pendant les jours ou les semaines qui suivront le traitement, selon l'intensité de l'irradiation et la sensibilité de l'individu.

    Dans la pratique, un moyen se présente : ce serait par exemple de convoquer les personnes à traiter devant un guichet et de leur faire remplir des formulaires ou de leur poser des questions, pour les retenir ainsi deux ou trois minutes. Le fonctionnaire assis derrière le guichet pour régler l'appareil, en tournant une manette faisant fonctionner les deux tubes en même temps (l'irradiation doit être bilatérale). C'est ainsi qu'un dispositif comportant deux tubes parviendrait à stériliser 150 à 200 personnes par jour, et avec une vingtaine de ces dispositifs, 3000 à 4000 personnes par jour. A ma connaissance, on ne prévoit pas de déportations comportant un nombre plus élevé de personnes par jour.

    Les frais d'un tel dispositif s'élèveraient approximativement à une somme comprise entre 20000 et 30000 marks par système de deux tubes. Il convient cependant d'y ajouter les frais de transformations d'un immeuble, étant donné qu'il faudrait prévoir des installations de sécurité assez importantes pour les fonctionnaires de service.

    En résumé, je puis dire que grâce à ce procédé, la technique et l'étude des rayons X permettent, à l'heure actuelle, d'entreprendre sans hésiter, une stérilisation en masse. Il semble cependant impossible de soumettre les intéressés à ce traitement sans qu'ils puissent tôt ou tard constater avec certitude qu'ils ont été stérilisés ou châtrés au moyen des rayons X. »

    7.1.7.4. Carl Clauberg

    Horst Schumann (à droite) en compagnie du Dr Clauberg (droite): ils sacrifièrent au moins 2 000 « cobayes » humains
    Horst Schumann (à droite) en compagnie du Dr Clauberg (droite): ils sacrifièrent au moins 2 000 « cobayes » humains

    Ces expériences sont poursuivies à Auschwitz par le médecin-aviateur Dr Horst Schumann. En 1944, un adjoint de Viktor Brack avise Himmler de leur échec. En effet la castration masculine par Rayon X nécessite, d'après Schumann, une dépense qui n'en vaut pas la peine, et que la castration opératoire est plus sûre et plus rapide que la castration par rayons X. Mais en ce qui concerne les femmes, le gynécologue Dr Clauberg assurait avoir obtenu des résultats bien meilleurs, qu'il expose dans cette lettre :

    «  (…) Je suis entré en possession d'un appareil à Rayon X d'une perfection suffisante pour mes recherches spéciales que depuis le mois de février. Malgré la brièveté d'un espace de temps de quatre mois seulement, je suis actuellement en mesure, Reichsführer, de vous faire connaître ce qui suit :

    La méthode inventée par moi pour stériliser, sans opération, l'organisme féminin, est pratiquement au point. Elle se pratique à l'aide dune seule injection à l'entrée de l'utérus, et peut être appliquée lors de l'examen gynécologique courant, connu de tout médecin. Si je dis que la méthode est pratiquement au point, cela veut dire :

  • qu'il reste à élaborer certains perfectionnements 
  • qu'elle peut être d'ores et déjà utilisée à la place des opérations lors de nos stérilisations eugéniques courantes, et être substitué à ces dernières.

    En ce qui concerne la question que vous m'avez posée il y a près d'une année, à savoir quel serait le laps de temps nécessaire pour stériliser un millier de femmes de cette façon, je puis approximativement y répondre aujourd'hui.

    Si mes recherches continuent à se poursuivre comme elles l'ont fait jusqu'ici - et il n'y a aucune raison de supposer que cela ne soit pas le cas - alors le moment n'est pas éloigné, où je pourrai dire : « Un médecin exercé, disposant d'une installation correspondante et d'une dizaine d'aides (le nombre d'aides étant fonction de l'accélération désirée) pourra stériliser plusieurs centaines, voire 1 000 femmes par jour. »

    En ce qui concerne l'autre domaine de mes recherches (politique de population positive), je vous demande l'autorisation de vous en parler à une époque ultérieure, car il me faut un certain temps pour pouvoir annoncer des choses essentielles. »

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