B&S Encyclopédie

Diffus par CashTrafic

La déportation en France, témoignages…

Partager:  partager Partager bsencyclopedie sur Twitter

5. Déportation : le convoi de la mort du 2 juillet 1944 par Francis Rohmer

Francis Rohmer appartenait au groupe de professeurs et d'étudiants de l'université de Strasbourg, replié à Clermont-Ferrand, arrêté par la Gestapo en novembre 1943 et mars 1944, déporté en Allemagne ou à Auschwitz. Lui-même, arrêté le 8 mars 1944, a été déporté à Dachau, Neckarelz, Neckargerach et libéré le 3 avril 1945 à Osterbrücken.

Le descriptif qu'a donné le docteur Rohmer présente, dans sa moyenne, l'affreuse tragédie de la plupart des wagons dont ce convoi fut le théâtre :

« La chaleur devient étouffante, le soleil frappe de ses rayons de plus en plus ardents les parois des wagons qui deviennent brûlantes. A chaque arrêt, la température s'élève à l'intérieur. Je vois mes camarades quitter les uns après les autres, veste, chemise, pantalon, ne gardant que leur caleçon, ou même se mettant tout à fait nus malgré mes conseils. Les corps ruissellent de sueur, les respirations sont haletantes.

Un silence pesant s'abat sur tout le wagon, personne ne plaisante plus, tous somnolent.

Mais certains s'agitent, on sent venir l'orage, les nerfs sont à fleur de peau, et l'angoisse monte lentement. A l'autre bout du wagon, un camarade se trouve mal, pris d'une syncope banale ; ses voisins le passent de bras en bras et le hissent vers la lucarne, on l'éventé avec un chiffon. Il revient à lui, réclame de l'eau ; l'un lui tend sa gourde qu'il avait précieusement épargnée ; il boit avidement pendant que tous ceux qui sont autour de lui le regardent jalousement... sauf celui qui vient de sacrifier le peu d'eau qu'il avait. Quelques minutes après, un deuxième tombe en syncope, on répète la même manœuvre, et il revient à lui. Il n'y a que trois heures que nous avons quitté Compiègne, et déjà notre situation devient très critique. Ce déplacement des malades rompt le calme, et il va falloir y renoncer par la suite afin d'éviter le désordre et les remous qu'il provoque. Les discussions reprennent de plus en plus vives. Les positions sont si mal commodes que chacun en vient à rendre responsable son voisin. Mais ce que le professeur Vles redoutait arrive : les « droit commun » se disputent entre eux ; j'entends : «  Tu as profité de ce que je n'étais pas là pour... salaud, vendu, etc. » . Une bousculade se produit, N... veut intervenir pour les calmer, il s'approche ; un coup de poing le fait basculer sur ceux qui sont assis derrière lui ; ils le maintiennent pour arrêter la bagarre ; il se débat, lance des coups de pied dans tous les sens ; enfin, on arrive à le calmer. B..., qui encore, il y a quelque temps, fredonnait une chanson, ne plaisante plus. Il souffre du manque d'air, et sa figure est angoissée. A côté de lui, L..., la tête penchée sur la poitrine, semble somnoler. Nous venons de dépasser Soissons ; le train change sans cesse de direction, passe d'une voie à une autre (à la suite des bombardements, les voies sont déviées fréquemment). Le soleil est implacable, il en sera ainsi pendant toute la journée. La soif est terrible. Pour essayer de la calmer, certains mangent un morceau de leur saucisse, mais elle est poivrée, et la soif n'en est que plus intense. Malgré toutes nos supplications, nos gardiens nous refusent de l'eau ; rarement, des cheminots, au risque de leur vie, réussissent à nous en passer une bouteille.

Soudain, un cri désespéré, effroyable : « L... est mort. Il semblait dormir, je l'ai secoué pour le réveiller, il s'est affalé. » X..., qui vient de faire cette découverte, le regarde, hagard. Il ne peut réaliser ce malheur. Les yeux du mort sont entrouverts, sa face est violacée, et un peu de salive coule le long de ses lèvres. Il doit être mort depuis quelque temps, et personne ne l'avait remarqué. Nous ne tardons pas à compter un deuxième décès. C'est le voisin de N... qui, lors de la première bagarre, l'a maintenu. Soudain, il se met à crier, à se débattre, prend à partie un de ses camarades, des coups sont échangés. Il retombe épuisé ; quelques minutes après, il ne respire plus....

La tragédie se poursuit, s'accélérant de minute en minute : en deux, trois heures, soixante-quatorze de nos camarades vont mourir de chaleur, d'asphyxie, de manque d'eau.

Nous manquons de plus en plus d'air, les signes d'asphyxie se précisent ; les corps ruissellent, l'atmosphère est surchargée de sueur, les scènes de folie ou de délire commencent.

Les uns hurlent désespérément au secours et frappent avec violence contre les parois du wagon ; les autres halètent et s'agitent de plus en plus. Pourtant, notre petit groupe de Clermont reste calme. P..., appuyé contre la porte, semble perdu dans un rêve. Agé de plus de soixante ans, il sait que pour tenir il faut se ménager. Par suite d'une bousculade, je me trouve à côté de lui ; R... et le professeur Vies sont tout près, et nous sommes appuyés contre cette porte à travers laquelle circule un peu d'air. La place est meilleure, du moins pendant que le train roule. Chacun surveille son voisin, redoutant le pire.

Un des prisonniers de Riom s'est précipité, fou furieux, sur M... et l'a frappé en pleine figure, faisant couler le sang. Il tombe en arrière, l'autre se jette sur lui, les corps roulent, on entend des gémissements de douleur. La folie gagne la moitié du wagon. Les uns se jettent sur les autres, se frappent à coups de chaussure, à coups de bouteille, s'étranglent. Les uns après les autres, ils retombent épuisés et meurent enchevêtrés, n'ayant plus la force de se dégager.

Un sommeil invincible me saisit, je m'endors. Le professeur Vles me réveille : « Ça ne va plus, mon pouls s'accélère et maintenant il se ralentit, je respire mal, que faire ? » Après quelques applications d'eau froide sur la nuque, il se sent soulagé, mais peu après c'est mon tour d'être incommodé. Mes doigts fourmillent, une crampe me prend, mes mains se crispent d'un côté, puis de l'autre. Je voudrais parler, mais je ne puis, ma gorge est serrée. Je me rends compte que j'ai la main tétanique et que seul un changement de rythme respiratoire pourra me soulager. Je ralentis ma respiration et, peu à peu, ma crampe se relâche. Conscient, je n'avais qu'une seule peur, c'est qu'un fou furieux se précipite sur moi, car dans cet état j'étais incapable de réagir.

Les crises de délire aigu se calment ; les cadavres sont de plus en plus nombreux. Par contre, beaucoup meurent d'asphyxie et en hyperthermie. Une fois de plus, le train s'est arrêté. En face de moi, un jeune homme, qui m'avait raconté au départ qu'il faisait partie des maquis de Haute-Savoie, me regarde fixement. Sa respiration est très lente. Je contemple ses pupilles qui sont très petites, en myosis, et je me dis : « Pourquoi la droite se dilate-t-elle maintenant, alors que nous ne roulons pas et que l'éclairage reste le même ? » La gauche s'agrandit à son tour. Les pupilles prennent presque tout l'iris, sa respiration s'arrête, il se plie en deux comme un ballon qui se dégonfle, tombe en avant et ne se relève plus ; je le secoue, il n'y a plus rien à faire, il est mort. Un de plus....

Mais les scènes de délire agité reprennent ; tout le wagon n'est plus qu'un cabanon rempli de fous qui s'étranglent, essaient de se pendre, se frappent à coup de bouteille, s'ouvrent les veines, puis retombent épuisés, moribonds, sur ceux qui somnolent, les étouffent de leur corps. Pour augmenter l'horreur, certains hurlent jusqu'à la mort ; « Au secours, je ne veux pas mourir... »

Plus de la moitié des occupants du wagon sont morts ; tous ces hurlements résonnent douloureusement dans ma tête. Je m'endors pendant que mes pensées courent vers ceux que j'aime. Combien de temps a passé, quelques minutes, quelques heures ? je ne sais. Le soleil pénètre obliquement à travers la lucarne, éclaire le tableau le plus effrayant de cadavres amoncelés et d'agonisants. Maintenant, le silence est revenu, plus terrible, et il n'y a plus qu'un seul homme qui délire et répète à voix basse : « Je ne veux pas mourir, pitié, mon Dieu », de plus en plus bas, de plus en plus lentement. Il s'arrête comme un disque à bout de course : « Je ne... »

Je recherche le professeur Vles. Avant que je m'endorme, il était à côté de moi. Maintenant, c'est un inconnu qui me répond : « II m'a cédé sa place, puis il s'est assis là, mais à la suite d'une bousculade il a été repoussé et il dort un peu plus loin. » Je me dégage et me traîne jusqu'à lui. Il a l'air de dormir, mais sa respiration est trop irrégulière. Il entrouvre les yeux et me regarde avec bonté : « Il faut prendre ma place » , lui dis-je ; je me retourne, un autre s'y est déjà glissé. « Mon petit, ça ne va plus. » Puis après un long silence : « Il faut que je te parle de mes recherches. Je n'en ai parlé à personne. C'est quinze ans de travail. » Je me penche vers lui, mais ses yeux deviennent lointains ; je l'entends dire quelques mots : « Laboratoire, ma femme, B..., assistante. » Il tombe sans connaissance. Rassemblant tout ce qui me reste de forces, je le traîne vers la lucarne et j'arrive à le hisser jusqu'aux barbelés, mes doigts s'y accrochent, nos deux têtes sont presque à la hauteur de l'ouverture. Combien de temps vais-je tenir ? Un choc me fait tomber, je suis sans force, épuisé ; je l'allonge près de la lucarne, un peu d'air semble nous parvenir, mais il respire de plus en plus faiblement, de plus en plus lentement, puis ses traits se détendent. Il semble calme et heureux. Le professeur Vles n'est plus...

« Rohmer ! » Qui m'appelle ? Je suppose que c'est mon brave R.... Je me sens mieux. Il ne faut pas mourir, il faut lutter jusqu'au bout ; s'ils veulent nous abattre, nous tâcherons de faire payer notre mort. Je me relève en titubant, je m'approche de mes amis. Mes pieds s'enfoncent sur les cadavres, je dérape sur une tête et m'écroule le nez dans une fissure du plancher, couché sur je ne sais qui, mais il respire à peine. Je tombe dans le coma. Quand je reviens à moi, la chaleur est moins torride, le soleil presque couché, et le train roule plus rapidement. P... me secoue, il fait l'appel, nous ne sommes plus que vingt-quatre à répondre.... Nous allons nous étendre ; je n'en puis plus, je m'endors immédiatement.

Pendant toute la nuit, R... m'empêchera de glisser entre les cadavres et de m'y étouffer contre eux. La fraîcheur de la nuit est douce. Nous dormons sur les cadavres tout chauds....

D'un wagon à l'autre, on se répète des chiffres effrayants ; vingt morts, cinquante morts, soixante-dix, quatre-vingt-dix... On parle même de quatre cent cinquante morts à l'arrivée à Dachau.

Ce sera en réalité plus du double.

Il y aura même un wagon dont sortiront seulement trois rescapés sur les cent hommes qui s'y trouvaient au départ. Mais peut-on employer le mot de rescapé pour ce grand corps qui se débat à travers les blocs, ce jeune gars étonnamment costaud, tout surpris lui-même de sortir de ce charnier... Mais chez qui l'on observe déjà les traces d'un traumatisme inguérissable.

La barbarie de ce convoi fut évoquée en 1951 au cours du procès du général S.S. Oberg, «  le boucher de Paris » , les chiffres font prendre la mesure de ce tragique calvaire :

- 2 521 déportés au départ de Compiègne le 2 juillet.

- 1 537 arrivent à Dachau le 5 juillet à 13 heures 22.

Soit au total, - pour un seul convoi - 984 morts étouffés dans les wagons... ou fusillés par les nazis. Près de mille morts en quelques heures car c'est surtout dès le premier jour que la mort fit son oeuvre... 121 seulement sont rentrés de captivité.

Docteur Francis Rohmer : « Témoignages strasbourgeois. De l'Université aux Camps de concentration. » Les Belles Lettres, Paris, XQ47.

 chapitre précédentchapitre suivant 
Chapitre précédentChapitre suivant


Diffus par CashTraficLe jeu de stratgie par navigateur ! Combattez des milliers de joueurs et imposez votre loi ! Faites crotre votre influence sur la scne internationale par le biais d'alliances ou de dclarations de guerre ! Formez une alliance et imposez vos vues vos adversaires ! Commercez avec les autres joueurs ou espionnez-les pour dcouvrir leurs faiblesses !
Encyclopédie
©2007-2010 B&S Editions. Tous droits réservés.
Hébergement du site chez notre partenaire 1&1 (voir ses offres)