Le ghetto de Kolomyja

1. Les débuts de l’occupation

Kolomyja (Polonais : Kolomyja, allemand : Kolomea) est une ville du sud-ouest de l’Ukraine où les Juifs vivent depuis le XVIème siècle. Entre 1772 et 1918 la région fait partie de l'empire des Habsbourg, puis devient une région de la Pologne jusqu'au déclanchement de la seconde guerre mondiale.

Environ 15.000 juifs habitent Kolomyja quand le 17 septembre 1939, les troupes soviétiques entrent dans la ville, qui est intégrée à l’empire de Staline en vertu du pacte germano-soviétique. De nombreux juifs arrivent entre 1939 et 1941 dans la ville et sa région dont la population juive grimpe à 60.000 personnes. Les Soviétiques tiennent la ville jusqu'en juin 1941. Ils se retirent le 3 juillet, et le lendemain les troupes hongroises alliées de l’Allemagne occupent la cité. Immédiatement, les Hongrois confisquent les biens des Juifs et imposent toutes sortes de restrictions. Les juifs sont obligés de porter l’étoile jaune et beaucoup sont enrôlés pour le travail forcé. Le 24 juillet les SS arrivent dans la ville et veulent immédiatement massacrer 2.000 juifs. Ils en sont empêchés par le commandant hongrois et repartent.

Ils reviennent en force à Kolomyja en septembre 1941, pour effectuer les actions prévues de « reclassement » à Belzec et les exécutions de masse dans la forêt de Szeparowice, au cimetière juif, aux abattoirs ou dans la prison de la ville ; ils sont accompagnés d’unités de la police, de la Gestapo et d’auxiliaires ukrainiens Le 21 septembre 1941, les SS et la Sipo, aux ordres du SS-Obersturmführer Peter Leideritz arrêtent 250 Juifs. Trois jours plus tard ils les emmènent dans le village voisin de Korolowka pour les massacrer. Mais ces exécutions sont une dernière fois empêchées par les Hongrois.

2. La constitution du Judenrat

Les conditions changent du tout au tour lorsque les Hongrois sont relevés par les Allemands le 1 août 1941 dans tout l’est de la Galicie. Le nouveau Kreishauptmann (chef de district) est Klaus Volkmann, secondé par Michael, le responsable du bureau de travail et l’Oberleutnant Herbert Härtel (Hertel, Hertl), chef du détachement de la Schupo (Schutzpolizei). En août 1941, Volkmann ordonne aux juifs de remettre or, argent, bijoux, fourrures et lainages, sous peine de mort. Beaucoup d’Allemands se « servent » au passage pour leur propre compte. Le même mois, par décret spécial, le Kreishauptmann installe sa propre force auxiliaire de police, le « Sonderdienst », composé de Volksdeutsche locaux.

Courant août 1941 est institué un Judenrat présidé par Mordechai (Markus, Motye) Horowitz. Ce Judenrat administre aussi d’autres localités près de Kolomyja comme Kuty ou Kosow... Le Judenrat organise l'« approvisionnement » en travailleurs juifs pour l'administration de la ville. Ceux-ci touchent officiellement des salaires s'élevant à 80% des salaires perçus par les « Aryens », mais en réalité, beaucoup moins, et les salaires sont payés directement au Judenrat qui les redistribue aux travailleurs, après avoir prélevé impôts et autres taxes.

Les survivants ont des avis très différents sur le « comportement » du Judenrat en général et de Horowitz en particulier : Certains l’accusent directement de collaboration avec les Allemands ; d'autres pensent qu'il était une victime des circonstances. Avant la guerre, Horowitz était un industriel connu et respecté à Kolomyja, qui avait refusé d’être élu aux affaires municipales… Nommé Président du Judenrat Horowitz change sa vie : non pratiquant avant la guerre, il organise des « minyans » (le quorum de dix homme nécessaires pour un service religieux) dans le bureau du Judenrat, sachant très bien que c'est illégal. Il est particulièrement attentif aux pauvres. En septembre 1941 il perd son épouse car il refuse de la libérer d'un groupe de juifs arrêtés, expliquant qu'il ne peut pas faire de choix préférentiels… Pour d’autres membres du Juderat, les opinions sont beaucoup moins partagées, tant ces derniers ont poussé loin la collaboration avec les nazis, comme Moshe Hutchnecker, Lazar Biber, Isser Reichman…

3. Les premiers massacres

Le 11 octobre 1941, tous les enseignants juifs sont arrêtés par les SS et incarcéré en prison où ils rejoignent beaucoup d'autres juifs déjà détenus. Les listes de noms et des adresses avaient été établies par des informateurs ukrainiens et polonais. Dans la prison, les Allemands demandent des volontaires pour le travail. Beaucoup se portent volontaires pour échapper aux mauvais traitements dans la prison. Parmi eux, un petit groupe de jeunes juifs sont amenés dans la forêt de Szeparowice aux environs de la ville où ils sont forcés de creuser de profondes fosses. En soirée, tous sont abattus. Les détenus de la prison n'ont ni nourriture ni eau, et les provisions que leur envoient le Judenrat sont volées par les gardes ou données aux non-juifs. Le 12 octobre, le jour du Yom Kippour, la Schupo, les SD et la police auxiliaire chassent les juifs de leurs maisons dans les rues et les arrêtent. Des forces allemandes de sécurité pénètrent dans la synagogue, interrompent le service religieux et incendient le bâtiment. Puis plus de 3.000 hommes, femmes, et enfants sont emmenés dans la forêt de Szeparowice . Là ils sont exécutés au bord des fosses creusées la veille.

Les anciens policiers de la Schupo Franz Stanka et Franz Straka ont détaillé le massacre hebdomadaire systématique des juifs de Kolomyja, dans la forêt de Szeparowice, dans le cimetière et dans les abattoirs. Jacob Uitz a déclaré que son détachement de police a tué plus de 15.000 juifs à Kolomyja. Franz Pernek a tenté des se pendre dans sa cellule, mais pris de remords, a décrit plus tard ce qui se passait à Kolomyja ; il confirme les liquidations dans la forêt ainsi que l'utilisation des chiens dressés à tuer. Le lieutenant Karl Gross a refusé de participer aux massacres, et sera exclu des futures actions sans qu’une mesure disciplinaire ne soit été prise contre lui. Tous les accusés confirment les massacres des Juifs et leur participation aux déportations vers Belzec dans les districts de Kuty, Kosow, Jablonow, Pistyn, Peczenizyn, Horodenka, Czernelica, Gwozdziec, Zablotow et Zabie. L’accusé Othmar Kleinbauer avoue : « En 1942, j’ai commandé une « Aktion » dans le cimetière juif de Kolomyja quand des hommes, les femmes et les enfants ont été liquidés. Pernek a donné l'ordre aux juifs d’ôter tous leurs vêtements et aux vieux d’aller au bord de la fosse. Pernek a crié, « avancez, descendez dans la fosse, cela ne fera pas mal ! Plus vous serez rapides, meilleur ce sera pour vous ! » Les gens ont reçu l’ordre de se coucher sur le ventre dans la fosse, puis on leur a tiré une balle dans la tête. J'ai vu les résultats des balles explosives « dumdum » qui fracassent les têtes, rendant les gens méconnaissables. Environ 40 personnes encore, vieux hommes et femmes ont été amenés au cimetière. J'ai donné ordre pour que tous se déshabillent et se rendent près de la fosse. Ils ont dû se coucher sur le bord, et non l'intérieur de la fosse et ont été tués. » Franz Schipany, autre policier, témoigne : « En automne 1941, les juifs ont été arrêtés dans le ghetto et conduits à la prison. De là, ils ont été obligés de marcher jusque dans la forêt de Szeparowice, où ils ont été liquidés par le SD. Les juifs ont descendre nus dans une fosse sable, se coucher sur le ventre et je leur ai tiré une balle dans la tête. J'ai effectué d'autres liquidations dans le cimetière juif et la prison, et également à l’extérieur de Kolomyja, àZablotow, Sniatyn, Ottynia, et Horodenka. »

Début novembre 1941, le SD recherche des juifs qui travaillaient pour les Soviétiques et qui, selon certains, se seraient « planqués » au sein de la police juive… Le Judenrat a un ultimatum d’une heure pour les livrer, sans quoi tous les juifs vivant dans les maisons des membres du Judenrat seraient exécutés. Les juifs se rendent et sont exécutés sur place. Néanmoins, le SD dirigé par le SS-Hauptscharführer Gerhard Goede et accompagné de la police auxiliaire ukrainienne, se rend dans la rue Mokra entre dans les maisons, en extirpe les Juifs et les arrête. Ceux qui tentent de fuir sont immédiatement tués. 600 à 1.000 vieux, malades, femmes et enfants sont amenés dans la prison. Le lendemain, ils sont emmenés dans la forêt de Szeparowice et assassinés. Un survivant du ghetto de Kolomyja, Samuel Schächter, raconte : « Chlipko de la Hilfspolizei, un ukrainien de Bukovine, dit qu'il veut montrer une exécution massive de Juifs sans balles, en expliquant qu’il veut épargner au Judenrat le coût des munitions utilisées. La tombe était en forme de quadrilatère. Chlipko a ordonné aux victimes de s’allonger autour de la fosse, les corps sur le rebord et la tête dépassant le bord de la fosse. Puis il s’est saisi d’un hache, et comme un fou à bondit de corps en corps ; à chaque coup de hache une tête à roulé au fond de la fosse. Le travail terminé, il était très fatigué et éclaboussé de sang… » Le SS mettent fin à ce genre d'exécution et le reste des Juifs est exécuté « de la manière traditionnelle ».

Le 23 décembre, tous les juifs possédant un passeport étranger sont convoqués à la Gestapo de Kolomyja. Les 1.200 qui se présentent sont également conduits dans la forêt de Szeparowice et tués. Le 24 janvier 1942, 400 intellectuels juifs sont emprisonnés, torturés, et tués…

4. Le ghetto

Le 23 mars 1942 un ghetto est créé, comportant trois sections, A, B et de C. Entre 16.000 et 18.000 juifs y sont enfermés et logent dans les 520 appartements du ghetto. Il y a là des milliers de réfugiés de Pologne occupée qui était arrivés à Kolomyja depuis septembre 1939 et juifs « évacués » des villages environnants. Les conditions de vie sont tout aussi épouvantables que dans beaucoup d'autres ghettos avec leur lot de famines et d’épidémies… Le Judenrat tente de soulager la misère, allant même jusqu’à organiser des manifestations culturelles et éducatives.

Du 3 au 6 avril 1942, le ghetto C, où ont été entassés les « inaptes au travail » est cerné puis liquidé par la Sipo et la Schupo. Les habitants sont expulsés des maisons. Beaucoup de Juifs se cachent dans des caves ou des greniers. Les policiers ukrainiens et les SS utilisent des grenades incendiaires : de nombreuses maisons et immeubles du ghetto sont incendiés. Des centaines de Juifs sont brûlés ou se tuent en sautant par les fenêtres. En même temps, d’autres, environ 3.000, sont expulsés du ghetto B et envoyés à Belzec.

En avril arrive à Kolomyja une « nouvelle fournée » de 5.000 juifs de la région environnante. Les gens viennent de Kuty, de Kosow, de Zablotow et d'autres villes. Comme les ouvriers Juifs ne peuvent pas être remplacés par les nouveaux colons « Aryens », Volkmann permet à certains Juifs de retourner chez eux, comme à Kosow et à Obertyn. Plus tard il ordonnera que les membres non qualifiés de leurs familles soient ramenés au ghetto. Ce nouvel apport de juifs remplit à nouveau le ghetto. Natan Reicher, qui a survécu à la première déportation de Kolomyja, décrit la vie dans le ghetto à ce moment-là : « Les approvisionnements en nourriture cessent et la faim a commencé à étreindre le ghetto. Les épluchures de pommes de terre, les chats et les chiens abattus étaient une nourriture des plus luxueuses. On fait cuire des orties comme potage… En raison des effets de la famine, la maladie se répand dans le ghetto. Les corps gonflaient de faim et les gens mouraient dans les rues. Chaque jour environ 50 corps ont été ramassés dans des rues. » En raison du manque de nourriture, Natan Reicher décide de s'échapper de Kolomyja et part vers Cracovie. C'est la première étape vers sa survie.

5. Le convoi de la mort de septembre

Le 29 août 1942 Friedrich Katzmann (Major général de la police et RKF de Galicie) ordonne le dégagement de la région de Kolomyja. Le 7 septembre 1942, 5.300 juifs sont obligés de se rassembler à Aleja Wolnosci, d'où ils sont emmenés à la gare. 4.769 juifs sont déportés dans 48 wagons à Belzec, et 530 tués dans la ville même. Entre le 8 et le 10 septembre, 5.500 juifs sont pris dans les villages environnants et dirigés sur Kolomyja. Des centaines font le trajet à pied, par exemple ceux de Kuty (50km) ou ceux de Kosow (34km). A la station de Kolomyja il y a seulement 30 wagons, et la police « entasse » 180 à 200 personnes dans chaque wagon. En même temps un autre train de marchandise attend dans la gare avec 20 wagons, soit 3.436 juifs de Horodenka et de Sniatyn. Les deux trains sont formés en un seul long convoi des 50 wagons de marchandise absolument bondés. En raison de la chaleur de l'été, tous les juifs se déshabillent, souffrant de la chaleur et de la soif. Le convoi se met en route à 20h50 vers Belzec. Il roule lentement. Ceux qui tentent de s’échapper par les petites fenêtres desquelles les victimes avaient arraché les barbelés sont tués au fusil par les gardes. A Stanislawow le convoi s’arrête pour qu’on puisse remettre des barbelés. L’opération se reproduit dans plusieurs autres stations. Après 14 heures, le train arrive à 11h à Lwow. Là, les juifs prévus pour le camp de travail de Janowska sont débarqués et remplacés par des Juifs de Janowska « inaptes au travail ». Le train repart vers sa destination finale, encore plus lentement qu'avant. Peu après Lwow la garde du train n’a déjà plus de munitions… Aussi les tueurs jettent des pierres aux évadés ou emploient leurs baïonnettes. À 18h45 le train de la mort arrive à Belzec. Lorsque le convoi est déchargé, sur un total de 8.205 juifs, plus de 2.000 on cessé de vivre, soit dans les wagons surchauffés, soit tués par les gardes…

6. La liquidation du ghetto

Du 11 au 13 octobre 1942, 4.000 Juifs sont envoyés à Belzec, dont les enfants de l’orphelinat de Kolomyja. Le ghetto est réduit au ghetto A. Mais il est encore surpeuplé. De nombreux enfants, abandonnés, vivent dans la rue, mendiant une maigre nourriture. La plupart périssent de faim. Désespéré, Mordechai Horowitz et sa soeur Miriam se suicident dans le bureau du Judenrat. Dans sa lettre d’adieu, il écrit qu'il a perdu tout l'espoir de sauver les derniers juifs de Kolomyja. Lorsqu’il apprend sa mort, le gestapiste Forst a ce mot : « C’était un Juif propre ; il nous a fait économiser du travail et une balle ! »

L’action suivante a lieu le 4 novembre : au moins 1.000 juifs sont tués dans la forêt de Szeparowice. Le 20 janvier 1943 les 2.000 juifs restant sont concentrés dans quelques maisons du ghetto, jusqu'à la liquidation, le 2 février 1943. Les derniers habitants sont assassinés dans la forêt de Szeparowice.

7. L’après guerre

L'armée rouge libère Kolomyja le 29 mars 1944. Seuls quelques Juifs ont survécu, mais de retour, ne sont plus les bienvenus à Kolomyja. Ils émigrent en Pologne, en Roumanie et en Palestine.

En 1947 sont arrêtés à Vienne un certain nombre de meurtriers : Franz Schipany, Othmar Kleinbauer, Franz Pernek, Alois Steiner, Johann Gall, Karl Gross, Josef Ruprechtshofer, Léopold Winkler, Reisenthaler et Layer. Winkler se suicide dans sa cellule avant d’être extradé en Union soviétique. Peter Leideritz est extradé en Pologne où il est exécuté. Les démarches préliminaires pour inculper Härtel à Darmstadt ont été annulées en raison de sa maladie. Pendant l’occupation Härtel avait été des plus cruels policiers de Kolomyja. Peu de temps après la fin de la guerre Jozef Urbanski, un survivant du ghetto de Kolomyja, a écrit au sujet des crimes commis par Härtel : « C’était un sadique pour qui le meurtre de personnes était un plaisir sauvage. Il entrait souvent dans le ghetto où il ordonnait à la police juive de chercher les personnes âgées. Il les plaçait sur une file et essayait de tuer plusieurs personnes avec une seule balle (...) je me rappelle comment Härtel, entré une fois dans le ghetto, a vu une jeune fille dans la rue, la fille d'un docteur de Kolomyja. Devant les membres du Judenrat il a commencé à s’extasier sur sa beauté. Puis il l'a prise dans des ses bras et l'a tuée avec son revolver, expliquant qu'il ne voulait pas qu'elle souffre plus tard. »

Les anciens membres de la Schupo de Kolomyja arrêtés en Autriche en 1947, sont extradés en Union soviétique à la fin de 1948, et ont été libérés lors une amnistie générale en 1955 pour retourner en Autriche. Des 14 hommes survivants arrêtés en 1947, 6 seulement ont été jugés pour leurs crimes par des cours autrichiennes. Lors de procès d'après-guerre en République Fédérale d'Allemagne, Gerhard Johannes Goede est condamné à la prison à vie, alors que d'autres sont condamnés à des peines plus légères ou acquittés. Après la guerre, Volkmann travaille sous le pseudonyme Peter Grubbe comme correspondant pour des journaux ouest-allemands. Les démarches préliminaires pour son procès à Darmstadt ont été abandonnées.