Alsace, le temps du Reich : 1870-1918

1. La guerre de 1870

1.1. Premières défaites

Guillaume I, empereur d’Allemagne (1871-1888
Guillaume I, empereur d’Allemagne (1871-1888

Le 19 juillet, La France déclare officiellement la guerre à la Prusse. L’Alsace se trouve sur le chemin de la réunification allemande, forgée par Bismarck et Guillaume I « par le fer et le sang », et qui, après Sadowa, veulent conclure un grandiose projet dont la province sera la victime expiatoire face à un Napoléon III trop sûr et totalement dépassé…

Le 4 août l’offensive prussienne est lancée sur Wissembourg : Les Allemands anéantissent la division du général Douay. Le 6 août, c’est la bataille de Frœschwiller : Mac Mahon est défait. Les charges des cuirassiers de Michel à Morsbronn et de Bonnemains à Elsasshausen (les célèbres « cuirassiers de Reichshoffen ») ne procurent qu’un répit passager pour favoriser la retraite des Français.

Otto von Bismarck : « Par le fer et par le sang… 
Otto von Bismarck : « Par le fer et par le sang… 
Napoléon III
Napoléon III

1.2. La bataille de Wissembourg-Geisberg

La bataille de Wissembourg le 4 août 1870
La bataille de Wissembourg le 4 août 1870

Afin de protéger la voie de chemin de fer Strasbourg-Haguenau-Bitche-Metz, le maréchal de Mac Mahon installe ses troupes autour de Haguenau, et le 2 août fait occuper par le généra Douay les hauteurs de Wissembourg (plateau du Geisberg), Weiler et le col du Pigeonnier. Pour la forme, car, d’après les rapports, il ne pense pas que l’ennemi « soit en force dans les environs pour entreprendre quelques chose de sérieux dans l’immédiat » (rapport du colonel commandant le 96e régiment d’infanterie). Douay détache un seul bataillon pour stationner dans la ville même. Il dispose en tout de 8 000 hommes sur les 15 000 prévus, beaucoup de troupes n’ayant pas atteint leur effectif de guerre…

La bataille de Wissembourg vu du côté allemand. Paris, Musée National des Arts et des Traditions Populaires
La bataille de Wissembourg vu du côté allemand. Paris, Musée National des Arts et des Traditions Populaires

Douay met en place son dispositif le 3 août dans la nuit, alors que les autorités locales le préviennent de la présence d’importants éléments ennemis dans les environs : 30 000 Prussiens viennent de quitter Landau.

La bataille de Wissembourg vu du côté français. Didion imprimeur. Paris, Musée National des Arts et des Traditions Populaires.
La bataille de Wissembourg vu du côté français. Didion imprimeur. Paris, Musée National des Arts et des Traditions Populaires.

Le 4 Douay envoie des patrouilles de reconnaissance au-delà de la Lauter. Elles reviennent à 6 heures, sans avoir vu d’ennemi, alors qu’un corps de Bavarois se trouve positionné à Schweigen avec son artillerie… Au même moment le corps d’armée du général Von Werder entre dans le territoire français à Lauterbourg sans rencontrer de résistance et se dirige vers Wissembourg sans être repéré. Vers 8h15 l’artillerie allemande ouvre le feu sur la ville depuis Schweigen et les Bavarois attaquent la ville par le nord. Rapidement, les combats font rage à Altenstadt et sur la Lauter : les Bavarois sont tenus à distance alors que le Geisberg qui domine la ville coté sud est mis en état de défense.

La bataille de Wissembourg d’après une image d’Epinal
La bataille de Wissembourg d’après une image d’Epinal

Rapidement, le Geisberg est pris sous le feu de l’artillerie allemande. Les canons français, très inférieurs, sont bientôt réduits au silence. Alors qu’au nord les Bavarois tentent de pénétrer dans Wissembourg, arrivé de Lauterbourg, un second corps bavarois et deux corps prussiens montent à l’assaut du Geisberg, de front et par le flanc gauche. Vers 10 heurs, Douay se rend compte qu’il s’agit non d’une escarmouche, mais d’une attaque en règle menée par un ennemi dont les forces sont très largement supérieures. La situation devient rapidement intenable. Pour sauver sa division, Douay décide d'effectuer la retraite vers le col du Pigeonnier, afin de rejoindre la division Ducrot installée à Lembach. A 11 heures, Abel Douay est tué par un éclat d’obus. Le général Pellé prend le commandement et ordonne la retraite, ne disposant d’aucun renfort. Il laisse au Geisberg la brigade du général Montmarie et le bataillon de Liaud à Wissembourg pour retarder l’ennemi et permettre une retraite en bon ordre. A 14 heures, menacé d’encerclement dans le château de Geisberg et violemment bombardé, Montmarie parvient à se replier sur la ferme de Schafsbuch où il laisse ses blessés avant de se replier sur Haguenau. Liaud quant à lui est totalement encerclé dans la ville. Les Allemands détruisent la porte de Landau et pénètrent dans la ville. Le maire fait hisser le drapeau blanc, et la garnison dépose les armes. A 15 heures, tout est terminé.

Prise de la porte de Landau, Wissembourg, 4 août 1870
Prise de la porte de Landau, Wissembourg, 4 août 1870

Mac Mahon qui a assisté à la fin de la bataille du haut du col du Pigeonnier, décide de ramener les 1e et 2e divisions vers la position de Woerth – Froeschwiller qui coupe les directions de Saverne et de Bitche. Cette première bataille perdue montre la faillite du commandement français, particulièrement celle de Mac Mahon, et la très large supériorité de l’armée allemande auquel les Français ne peuvent opposer que l’héroïsme de leurs soldats d’infanterie, Zouaves, tirailleurs algérien et Turcos…

Le général Mac-Mahon
Le général Mac-Mahon

1.3. La bataille de Woerth-Froeschwiller

La bataille de Woerth le 6 août 1870
La bataille de Woerth le 6 août 1870

Après la défaite du Geisberg à Wissembourg le 4 août, l'armée française se rassemble sur la rive droite de la Sauer. Le 5 août, le Maréchal de Mac-Mahon pense livrer bataille au plus tôt le 7, car il attend le 5è corps d’armée du général de Failly afin de combiner une action retardatrice voire une contre offensive contre l’ennemi qui lui aussi a besoin de temps pour se porter à la hauteur des Français.

Or un mélange de quiproquos, une série d’escarmouches puis d'initiatives audacieuses vont déclancher la bataille une journée plus tôt, surprenant aussi bien l’Etat major français que le chef de la IIIè armée allemande, Frédéric Guillaume de Prusse. Malheureusement pour Mac Mahon, la bataille est perdue d’avance : il ne dispose en effet que de 45 000 hommes face à un adversaire qui lui oppose 100 000 combattants et dispose d’une réserve de 45 000 hommes…

6 Août 1870: la charge des « Cuirassiers » de Michel à Morsbronn par Detaille
6 Août 1870: la charge des « Cuirassiers » de Michel à Morsbronn par Detaille

Le 6 août au matin, vers 7h30, le général Walther de Montbarry qui commande les avants postes du Ve corps d'armée prussien, fait ouvrir le feu sur Woerth sur un petit détachement de la cavalerie française qui mène ses chevaux boire dans la Sauer. S'ensuit une série de combats ponctuels, alors que le Kronprinz cherche à faire décrocher ses forces. Croyant en effet à une réaction française, les Bavarois font marche en avant et arrivent à la lisière du bois de Froeschwiller, à la soudure de la division Raoult et de la division Ducrot, laquelle déchaîne son artillerie. Simultanément, à 4 km au sud, le général de Lartigue, alerté lui aussi par les tirs, déploie sa 4e division d'infanterie. Entendant, vers 8h30, la canonnade de Ducrot, il décide de faire bombarder et enlever par ses chasseurs la Brückmühle près de Gunstett.

6 Août 1870: la charge des « Cuirassiers » à Elsasshausen, par Robiquet
6 Août 1870: la charge des « Cuirassiers » à Elsasshausen, par Robiquet

Les choses deviennent sérieuses lorsque vers 9 heures, le chef d'état-major du Ve corps d'armée, le colonel von der Esch, constatant que les Bavarois sont accrochés au nord, et craignant qu'ils ne se fassent bousculer, engage son corps d'armée, sans même se référer à son chef, le général von Kirchbach. Met en batterie 108 pièces prussiennes contre les 48 canons et 12 mitrailleuses disposées sur les hauteurs de Froeschwiller. Rapidement, l’artillerie française, impuissante, décroche et se retire et à 11 heures, les positions françaises sont pilonnées par 156 bouches à feu. La 3è division française est écrasée et les Prussiens parviennent à franchir la Sauer. Mais toutes les attaques allemandes sont repoussées mais peu à peu, l'armée française perd du terrain.

Le général de Bonnemains
Le général de Bonnemains

Le Kronprinz engage l’ensemble de toutes ses forces et engage à 13 heures une manœuvre d'encerclement par le sud : à 13h30, à Morsbronn, les troupe françaises sont contraintes de reculer dans le bois de Niederwald. C’est alors qu’à lieu la première charge de la cavalerie française, celle de Michel : elle est stoppée dans les rues étroites de Morsbronn par les Prussiens supérieurs et nombre et en matériel. C’est un désastre, et les troupes françaises décrochent.

6 Août 1870: la charge des « Cuirassiers » par Aimé Morot
6 Août 1870: la charge des « Cuirassiers » par Aimé Morot

Au centre, manquant de renforts et menacées coté sud, les troupes françaises reculent et se replient sur Elsasshausen. Une seconde charge de cavalerie, celle de Bonnemains, tente de desserrer l’étau prussien : c’est un nouveau désastre. Elsasshausen est enlevé vers 15h45. Reste Froeschwiller : les fameux Zouaves et les Turcos opposent une forte résistance et parviennent même à faire reculer les Bavarois. Mais l’ennemi est par trop supérieur et à 16 heures, les Français sont refoulés dans Froeschwiller. La réserve tente une contre attaque en direction d’Elsasshausen, parvient à reprendre son artillerie, mais est alors engagée par les Allemands venant du bois de Niederwald. Les Français se retirent du plateau, se replient sur Froeschwiller d’où ils finissent par décrocher. A 17 heures, le village est aux mains des Allemands et la bataille s’achève. L'armée française bat en retraite vers la Lorraine, abandonnant l’Alsace.

Le général Félix Douay (1816-1879), frère d’Abel Douai tué à Wissembourg, commandant de la 7è armée du Rhin, vaincu à Froeschwiller
Le général Félix Douay (1816-1879), frère d’Abel Douai tué à Wissembourg, commandant de la 7è armée du Rhin, vaincu à Froeschwiller

Les pertes des deux cotés sont terribles :

Froeschwiller : dans cette rue chargèrent les Cuirassiers... vainement
Froeschwiller : dans cette rue chargèrent les Cuirassiers... vainement

La bataille de Froeschwiller reste dans les annales militaires le symbole de l’héroïsme français, notamment celui des fameux « cuirassiers de Reichshoffen » (Reichshoffen étant ce jour là le siège de l’Etat Major de Mac Mahon), héroïsme vain et inutile d’une armée inférieure en hommes et surtout en matériel, qui parvint malgré tout à tenir toute une journée et à permettre la retraite en bon ordre du gros de l’armée française.

Elsasshausen : ici repose, dans la paix champêtre
Elsasshausen : ici repose, dans la paix champêtre

1.4. Le siège de Strasbourg

Plan du siège de Strasbourg, d’après une carte de l’état major allemand
Plan du siège de Strasbourg, d’après une carte de l’état major allemand

La forteresse de Strasbourg est, avec celle de Metz, considérée comme une des places les mieux défendues de France. L'armée de Werder est forte de 40 000 hommes ; elle se concentre principalement au nord ouest de la ville ainsi qu’à l’est, à Kehl, toute la zone sud étant inondée grâce au barrage Vauban. La ville est défendue par 17 000 soldats sous les ordres du général Jean Uhrich, et dispose de 250 canons.

Le général Uhrich, défenseur de Strasbourg en 1870
Le général Uhrich, défenseur de Strasbourg en 1870
Août 1870 : après la défaite de Froeschwiller, le gros des troupes françaises évacuent Strasbourg
Août 1870 : après la défaite de Froeschwiller, le gros des troupes françaises évacuent Strasbourg

Le 15 août, von Werder (« Von Mörder » pour les Strasbourgeois) prend le commandement du siège de la place forte et déploie ses troupes autour de la ville. Il dispose de 60 000 hommes et d’une artillerie de siège forte de 34 batteries alors qu’à Kehl sont déployées 6 batteries. Les Allemands mettent leur dispositif en place entre le 15 et le 22 août.

Strasbourg après le bombardement. Otto von Bismarck Stiftung, Friedrichsruh
Strasbourg après le bombardement. Otto von Bismarck Stiftung, Friedrichsruh

Mais Von Werder, conscient de la valeur symbolique de la capture rapide de la ville, refuse l’option du siège, certes plus humaine, mais beaucoup trop longue à ses yeux. Il décide de passer à l'action dès le début en bombardant les fortifications et la ville, certain que rapidement, les bourgeois demanderaient au général Uhrich de capituler rapidement.

Le Generalleutnant von Werder, commandant des divisions badoises, l’homme qui assiégea Strasbourg et que les Alsaciens surnommèrent « von Mörder », l’assassin
Le Generalleutnant von Werder, commandant des divisions badoises, l’homme qui assiégea Strasbourg et que les Alsaciens surnommèrent « von Mörder », l’assassin

Le 23 août, l’artillerie allemande commence le bombardement de la Citadelle qui en 24 heures reçoit 1 285 obus. Le 24 août, le bombardement s’étend à l’ensemble de la ville après un contre bombardement de l’artillerie française. Le centre ville est dévasté, la cathédrale est touchée et la bibliothèque incendiée. Le 26, à la demande de l'évêque de Strasbourg, von Werder fait cesser le bombardement de 4 heures à 12 heures. Puis il reprend et ne cessera plus.

Le général Uhrich durant le siège de Strasbourg. Dessin de Frédéric Regamey
Le général Uhrich durant le siège de Strasbourg. Dessin de Frédéric Regamey

Voyant que le bombardement ne produit pas l'effet escompté, von Werder décide l’attaque de la ville par le nord ouest et décide de travaux d’approches et faisant aménager 3 parallèles. Le 11 septembre, la garnison apprend par une délégation de volontaires suisses la défaite de Sedan. La ville est désormais livrée à elle-même.

Rencontre Napoléon III – Bismarck après Sedan
Rencontre Napoléon III – Bismarck après Sedan

Le 18 septembre une brèche est ouverte dans la lunette 53 des fortifications de la ville alors que la commission municipale de Strasbourg demande au général Uhrich d'entrer en contact avec le roi de Prusse pour traiter de la capitulation. A cette date, quelques 60 000 obus sont tombés sur la ville. Mais les combats se poursuivent sur les fortifications jusqu’au 27, date à laquelle les Allemands s’apprêtent à donner l’assaut final. Ce jour du 27 septembre, à 17 heures, le général Uhrich fait hisser le drapeau blanc sur la flèche de la cathédrale et sur les bastions 11 et 12. Le pilonnage de l'artillerie allemande cesse immédiatement.

Le siège de Strasbourg, août 1870
Le siège de Strasbourg, août 1870

Le 28, une convention est conclue à Koenigshoffen à 2 heures du matin. A 8 heures, la citadelle, les portes Nationale, Austerlitz et des Pêcheurs sont évacuées. La garnison est prisonnière de guerre. Les gardes nationaux et les francs-tireurs sont désarmés et restent libres. Le lieutenant-général von Ollech est nommé gouverneur militaire de la place forte tandis que le général von Werder est nommé commandant du XIVe corps d'armée qui a la tâche de s'emparer du reste de l'Alsace.

La capitulation de Strasbourg : reddition et départ des prisonniers Français par l’Illustrated London News du 15 Octobre 1870
La capitulation de Strasbourg : reddition et départ des prisonniers Français par l’Illustrated London News du 15 Octobre 1870

Les pertes civiles atteignent 261 tués et environ 1 100 blessés. Les pertes militaires, s'élèvent à 310 tués, 2 076 blessés et 55 disparus pour une garnison de 19 730 hommes. Côté allemand, on dénombre 181 tués, 724 blessés et 44 disparus. Du point de vue matériel, Strasbourg a souffert : 202 112 obus ont frappé la capitale alsacienne, soit en moyenne 5 770 obus par jour. Le jour de la capitulation, on dénombre 10 000 personnes sans abri. De nombreux monuments sont touchés : la cathédrale, le musée, l'hôtel de la préfecture, le théâtre, le palais de justice, le temple neuf, le gymnase protestant, l'hôtel de l'état major, la gare ferroviaire, la bibliothèque dont une grande partie de la collection a brûlé (Hortus deliciarum). Après le siège, les anciennes fortifications de la ville ne seront pas relevées mais condamnées à être détruites. Une nouvelle enceinte urbaine sera dressée à l'ouest.

Strasbourg: ce qui reste du Gymnase, ancien couvent des Dominicains ou « Prediger » après le terrible bombardement du 25 août 1870
Strasbourg: ce qui reste du Gymnase, ancien couvent des Dominicains ou « Prediger » après le terrible bombardement du 25 août 1870

1.5. Le siège de Belfort

Le colonel Pierre Marie Philippe Aristide Denfert-Rochereau, le « lion de Belfort » (1823-1878)
Le colonel Pierre Marie Philippe Aristide Denfert-Rochereau, le « lion de Belfort » (1823-1878)

Le 20 octobre Sélestat est investie, bombardée et se rend après quatre jours : la ville a reçu 10 000 obus qui ont tué une cinquantaine de personne. Elle se rend avec ses 2 000 homme et ses 120 canons. Le 11 novembre Neuf Brisach se rend après 33 jours de siège et de bombardement, avec 5 000 hommes et 108 canons.

Reste Belfort. Position stratégique de premier ordre située entre Vosges et Jura, la ville constitue le dernier rempart avant l’invasion du centre de la France par les armées allemandes qui pourraient prendre en tenaille les forces françaises établies en Lorraine et Champagne. Le colonel Denfert-Rochereau, nommé gouverneur de la place forte entreprend dès les premières défaites françaises l'édification de fortifications supplémentaires pour compléter efficacement les fortifications de Vauban.

La forteresse de Belfort, œuvre du grand Vauban
La forteresse de Belfort, œuvre du grand Vauban

Le 3 novembre, les troupes allemandes du général von Werder et du général von Tresckow investissent les pourtours de la ville, mais se heurtent à une très vive résistance. Pendant plus d’un mois, la garnison de Belfort fait de nombreuses sorties, appuyée par son artillerie à longue portée dont le feu très efficace oblige les Allemands à se tenir loin de leur objectif et souvent à évacuer des villages investis. De plus, l’hiver est particulièrement rigoureux.

Les fortifications de Belfort
Les fortifications de Belfort

A partir du 3 décembre cependant, les premiers obus allemands tombent dru sur la ville. Mais une violente riposte de la garnison interrompt le bombardement, qui ne reprend que le 13. La conquête par les Allemands de quelques fortins et de certaines positions leur permet de reprendre le feu, de façon intensive et quasi continue, d'autant qu’arriver de nouveaux canons et qu’à partir de janvier, une épidémie de typhus et de variole ravage les rangs des défenseurs.

18 février 1871 : sous le regard des troupes allemandes, les soldats français quittent une ville dévastée par les flammes.Tableau de Jean André Rixens (1896), Toulouse, musée des Jacobins
18 février 1871 : sous le regard des troupes allemandes, les soldats français quittent une ville dévastée par les flammes.Tableau de Jean André Rixens (1896), Toulouse, musée des Jacobins

Le 16 janvier, une armée française, commandée par Bourbaki, parvient à enfoncer les troupes allemandes, obligeant von Werder à desserrer son étreinte sur Belfort. Mais Bourbaki, surestimant son adversaire, après avoir repoussé une contre offensive des Badois le 17, ordonne la retraite le 18, au lieu de profiter de l’avantage évident de la situation. C’est est fait de la ville.

Avec des troupes renforcées et du matériel supplémentaire, von Tresckow intensifie le siège et le 27, sur de sa victoire, lance une offensive contre la redoute des Perches, principale appui des assiégés : l’attaque coûte la vie à 500 de ses hommes, et il doit se résoudre à une avance beaucoup plus lente, tranchée par tranchée. La redoute ne tombe que le 8 février, ouvrant l’accès à l'attaque directe du château. L'issue du siège est désormais jouée. 

Le « lion de Belfort », symbole de la résistance de la ville à l’armée prussienne, par Auguste <a class=Barth'>Bartholdi, artiste colmarien'>
Le « lion de Belfort », symbole de la résistance de la ville à l’armée prussienne, par Auguste Barth'>Bartholdi, artiste colmarien

Mais les opérations sont suspendues à l'annonce de l'armistice général le 15 février. Le 18 Denfert-Rochereau reçoit un ordre exprès du gouvernement de la Défense nationale, présidé par Thiers, lui intimant l'ordre de rendre les armes. Après 103 jours d’une héroïque résistance, la garnison quitte la ville, la tête hautes et les armes à la main.

Sur les 17 700 hommes de la garnison, 4 750 ont été tués, ainsi que 336 belfortains. La ville est terriblement éprouvée par les bombardements. Les Allemands ont quant à eux 2 000 tués.

La résistance héroïque de Belfort lui vaudra, ainsi que son arrondissement, de rester au sein de la communauté française.

2. Le traité de Francfort

2.1. L’armistice

Adolphe Thiers
Adolphe Thiers

Le 18 janvier 1871, Bismarck proclame dans la Galerie des Glaces de Versailles, l’unité du Reich allemand. Le 28 janvier, Paris capitule et signe l'armistice pour une durée de quatre semaines. Une Assemblée nationale est élue dans la foulée, à laquelle participent les Alsaciens. Elle désigne Adolphe Thiers comme « chef du gouvernement exécutif de la République française ». Sa première mission est de préparer le traité de paix définitif avec l'empire allemand. Adolphe Thiers se rend avec Jules Favre au château de Versailles, où réside provisoirement l'empereur allemand Guillaume 1er, pour discuter du futur traité avec von Moltke, son chef d'état-major, et Bismarck, son chancelier. Pour les Allemands, la cession des deux départements alsaciens est une revendication incontournable, l'Alsace étant une ancienne terre du « Saint Empire germanique » conquise deux siècles plus tôt par Louis XIV.

Versailles, Galerie des Glaces, le 18 janvier 1871 : proclamation du second Reich, par Anton von Werner. Le processus de l’unification de l’Allemagne bismarckienne se réalise… et donne en même temps naissance au revanchisme français
Versailles, Galerie des Glaces, le 18 janvier 1871 : proclamation du second Reich, par Anton von Werner. Le processus de l’unification de l’Allemagne bismarckienne se réalise… et donne en même temps naissance au revanchisme français

À la demande expresse du chef d'état-major von Moltke, les Français se voient réclamer aussi Metz et la Lorraine du nord bien que ces terres de culture française n'aient aucun motif d'appartenir à l'Allemagne. Bismarck aurait été enclin à abandonner cette revendication, considérant avec justesse qu'elle empêcherait à jamais toute réconciliation entre les deux pays.

La paix imposée. Tableau de Carl Wagner. Otto-von-Bismarck-Stiftung, Friedrichsruh
La paix imposée. Tableau de Carl Wagner. Otto-von-Bismarck-Stiftung, Friedrichsruh

Le chancelier ajoute aux revendications territoriales une indemnité de guerre chiffrée à six milliards de francs de l'époque (somme colossale). L'indemnité est réduite à cinq milliards (en bon bourgeois, Thiers confiera plus tard que s’il est toujours possible de récupérer des provinces perdues, les milliards envolés le sont à jamais !) Il est convenu que les troupes d'occupation se retireront à mesure que sera versée l'indemnité.

Aux termes d'épuisantes négociations, Thiers obtient que la place forte de Belfort, âprement défendue par Denfert-Rochereau soit conservée à la France en échange du droit pour les Allemands de défiler à Paris à partir du 1er mars 1871 et jusqu'à la ratification du traité par les élus français. Le 18 février 1871, sur ordre du gouvernement de la Défense Nationale de Paris, le commandant de la place de Belfort Denfert se rend aux Prussiens. Keller, député de Belfort, restera la seule voix de l’Alsace au Parlement français.

L’Alsace lors du traité de Francfort le 10 mai 1871
L’Alsace lors du traité de Francfort le 10 mai 1871

2.2. 17 février 1871: protestation à Bordeaux

2.2.1. Les élections du 8 février 1871

Léon Gambetta, l’âme de la résistance
Léon Gambetta, l’âme de la résistance

Entre temps, le 8 février 1871 les Alsaciens déjà occupés sont autorisés, car encore français, à élire la nouvelle assemblée nationale siégeant à Bordeaux. Ils élisent en masse des « Gambettistes », favorables à la continuation de la lutte et au maintien de l’Alsace dans le giron français, au delà des clivages politiques qui séparent ces hommes : le clérical Keller, le démocrate Kuss, Gambetta, Jules Favre, Denfert, le préfet Grosjean, soit en tout 22 députés francophiles...

2.2.2. La protestation de Bordeaux

Emile Kuss, maire de Strasbourg, sur les ruines de Strasbourg bombardée. Toile de T. Schurer. Kuss mourra, terrassé par le chagrin au moment de l’annexion de 1870. L’Alsace lui fera de grandioses funérailles
Emile Kuss, maire de Strasbourg, sur les ruines de Strasbourg bombardée. Toile de T. Schurer. Kuss mourra, terrassé par le chagrin au moment de l’annexion de 1870. L’Alsace lui fera de grandioses funérailles

En pleine négociation de paix, le 17 février, Keller proteste contre la volonté du gouvernement français de « Lâcher » l’Alsace-Lorraine, « comme Alsacien et comme Français, contre un traité qui est... une injustice, un mensonge et un déshonneur ». Il réitère sa protestation le 1 mars. Mais Thiers est intraitable. Même la mort subite de Kuss, terrassé par une crise cardiaque à Bordeaux le 1er mars 1871 et les grandioses funérailles que lui font les Strasbourgeois n’y changent rien. Une importante partie de la bourgeoisie alsacienne francisée décide d'émigrer en France. L'autre partie reste en Alsace et se livre à une propagande anti-germanique violente, qui, répercutée en France donnera aux Français une vision très déformée de la situation en Alsace.

La protestation de Bordeaux lue à l’assemblée le 1 mars 1871
La protestation de Bordeaux lue à l’assemblée le 1 mars 1871

Protestation lue à Bordeaux le 1er mars 1871, à la tribune de l'Assemblée Nationale, par le député Grosjean, au nom des 27 députés Alsaciens et Lorrains :

« Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée Nationale, une déclaration affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces deux provinces, leur volonté et leur droit de rester françaises. Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, à la domination de l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir. Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera. Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos coeurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés. Nous vous suivrons de nos voeux et nous attendrons, avec une confiance entière, dans l'avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée. Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale, jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »

2.2.3. Les préliminaires de paix

Helmuth Karl Bernhard, comte von Moltke (1800-1891) : il ne fera aucun cadeau à la France
Helmuth Karl Bernhard, comte von Moltke (1800-1891) : il ne fera aucun cadeau à la France

Le 26 février 1871 la France signe les préliminaires de paix acceptant l’annexion par le Reich de l’Alsace et d’une partie de la Moselle. En France, la consternation le dispute à la résignation et à la révolte. Sitôt l'accord en poche, Jules Favre et Adolphe Thiers se rendent à Bordeaux et obtiennent de l'Assemblée nationale qu'elle ratifie dans l'urgence le document. C'est chose faite (83% de oui) le dimanche 2 mars, soit un jour tout juste après la date prévue pour le défilé de la victoire des troupes allemandes. À la grande irritation de l'empereur Guillaume I, de von Moltke et de Bismarck, seuls quelques bataillons d'avant-garde ont le temps de défiler dans la capitale endeuillée, devant les statues de la place de la Concorde recouvertes d'un voile noir.

Protestation lue à Bordeaux le 1er mars 1871, à la tribune de l'Assemblée Nationale, par le député Grosjean, au nom des 27 députés Alsaciens et Lorrains

2.3. 10 mai 1871: le traité

Carte de l’empire allemand entre 1870 et 1918
Carte de l’empire allemand entre 1870 et 1918

Le traité de Francfort du 10 mai 1871 cède aux vainqueurs la totalité de l’Alsace (hors Belfort et les villages de l’actuel Territoire)) et un fragment de la Lorraine, soit la majeure partie de la Moselle, la majeure partie des arrondissements de Château-Salins et de Sarrebourg (Meurthe), le canton de Schirmeck et la majeure partie du canton de Saales (Vosges).... « La France renonce en faveur de l’Empire allemand à tous ses droits et titres sur les territoires situés à l’est de la frontière ci-après désignée... et marquée en vert sur deux exemplaires conformes à la carte du territoire formé par le gouvernement général d’Alsace, et publiée à Berlin en septembre 1870 par la division géopolitique et statistique de l’Etat-major allemand... ».

Thiers a lâché les Alsaciens. Le seul député qui siège à l’Assemblée reste Keller, élu de Belfort...

2.4. « Reichsland Elsass-Lothringen »

L’invasion prussienne vue par Hansi
L’invasion prussienne vue par Hansi

Le 9 juin 1871, Bismarck fait voter une loi déterminant le statut de l’Alsace au sein de l’Empire : juridiquement l’Alsace est un « Reichsland », une terre d’empire et non un membre à part entière de la fédération qui vient de naître en Allemagne. Elle n’aura de représentation ni au Reichstag ni au Bundesrat. Elle aura un président supérieur, Von Moeller qui avait réussi l’assimilation de la Hesse, et des « Kreisdirektöre », équivalents des sous-préfets, tous allemands. Les professeurs de l’enseignement secondaire seront tous allemands, chargés de germaniser à tour de bras, comme devra le faire l’université « impériale » établie en 1872. La « clause de la dictature » permet de prendre toute mesure d’exception « en cas de danger pour la sécurité publique ». Enfin, tout fonctionnaire sera tenu de prêter serment au Reich.

Eduard von Möller (1814-1880), premier « Oberpräsident » (Président supérieur) d’Alsace Lorraine
Eduard von Möller (1814-1880), premier « Oberpräsident » (Président supérieur) d’Alsace Lorraine

En juillet, Les élections municipales portent à la tête de la mairie de Strasbourg Lauth et à celle de Colmar Peyrimhoff, candidats de la « Ligue d’Alsace » fondée par Lalance et Haeffely et refusant l’annexion : Lauth sera démis de ses fonctions et de son mandat de conseiller général début 1873, car il refuse de prêter serment au Reich.

En même temps, naît le « Parti alsacien », issu de la « Ligue d’Alsace ». C’est le parti de la « Protestation » qui va s’appuyer sur la bourgeoisie, surtout dans le Haut Rhin, très lié à la République française. En face, naît un parti (ou mouvement, état d’esprit) du « Sauvetage » qui tente de maintenir, dans le cadre de l’annexion, l’esprit français. Entre ces deux termes, la vie publique et politique va s’animer pendant toute la durée de la domination allemande. Jusqu’en 1887, le débat, un des plus intéressants de la vie politique alsacienne va se situer entre « Protestation » et « Acceptation », avant que ne faiblisse le mouvement protestataire devant les raidissements de la politique prussienne.

La loi du 06 septembre 1871 proclame que « les provinces d'Alsace et de Lorraine (Moselle), cédées par la France par du dans les limites fixées par le traité de paix du 10 mai 1871, sont à jamais réunies à l'Empire d'Allemagne ». Eduard von Moeller (1814-1880) est nommé Oberpraesidium (Président supérieur).

2.5. L’option

Les Optants à l’hôtel de ville de Mulhouse peu après la déclaration d’option. D’après une gravure du cabinet des Estampes de Strasbourg
Les Optants à l’hôtel de ville de Mulhouse peu après la déclaration d’option. D’après une gravure du cabinet des Estampes de Strasbourg

L’article 2 du traité de Francfort de 1870, donne aux Alsaciens le choix de rester ou de garder la nationalité française et donc de quitter le territoire annexé. Ce choix devait être fait avant le 30 septembre 1872 (et jusqu'au 30 septembre 1873 pour les résidents hors d'Europe). Ils sont 132 239 au total qui habitent alors en Alsace (12,5% de la population): 39 130 Bas Rhinois (6,05%) et 93 109 Haut Rhinois (20,1%) particulièrement nombreux à Colmar, Mulhouse et dans les cantons catholiques. Parmi eux, un certain Alfred Dreyfus...

1872 : « Ceux qui restent, ceux qui partent »… D’après une gravure du cabinet des Estampes de Strasbourg
1872 : « Ceux qui restent, ceux qui partent »… D’après une gravure du cabinet des Estampes de Strasbourg

Dans les faits, 128 000 Alsaciens - Lorrains (soit environ 8,5 % de la population dont 50 000 jeunes gens de 17 à 20 ans) optent pour la France; 70 000 s'installeront en Algérie.

En 40 ans, sur 1 800 000 habitants en Alsace-Lorraine, 260 000 émigreront vers la France (régions industrialisées), 330 000 vers l'Amérique, alors qu’inversement 400 000 allemands immigreront en Alsace-Lorraine.

L’Alsace protestataire : bourgeoises en tenue tricolore..
L’Alsace protestataire : bourgeoises en tenue tricolore..

3. De la germanisation à la conciliation: 1873-1880

3.1. 1873 : la germanisation à outrance

Otto von Bismarck déclare que l’Alsace Lorraine ne pourra jamais bénéficier de l’autonomie interne dont jouissent les 25 autres Länder du IIè Reich : ces provinces annexées constituent plutôt un « Glacis» nécessaire à la sécurité de l’Allemagne face à la France, dont le redressement économique inquiète le chancelier. Après trois années de tutelle politique, le gouvernement allemand autorise l’élection de 15 députés appelés à siéger au Reichstag, mais uniquement avec voix consultative. Les candidats autochtones protestataires sont tous élus et se font remarquer dès la première séance au Reichstag, le 18 février: Edouard Teutsch, député de Saverne, réclame le retour à la France, alors que Mgr Raess, plus nuancé, réclame l’autonomie. Sont aussi élus Lauth à Strasbourg, Haeffely à Mulhouse, Guerber, Simonis...

« Elle attend » : cette toile de Jean Jacques Henner de 1871 symbolise l’Alsace aux mains de l’envahisseur allemand. Elle rencontre en France un immense succès. Paris dédia à son auteur un musée
« Elle attend » : cette toile de Jean Jacques Henner de 1871 symbolise l’Alsace aux mains de l’envahisseur allemand. Elle rencontre en France un immense succès. Paris dédia à son auteur un musée
Monseigneur Raess. Un long et bénéfique épiscopat (1842-1887) qui s’acheva malheureusement dans la confusion
Monseigneur Raess. Un long et bénéfique épiscopat (1842-1887) qui s’acheva malheureusement dans la confusion

3.2. La constitution de 1874

Le 1er janvier 1874, la Constitution de l'Empire d'Allemagne est mise en vigueur en Alsace-Lorraine. Les Alsaciens -Lorrains envoient 15 députés au Reichstag. Le 29 octobre, une délégation régionale est créée (« Landesaußchuss »). Le 02 mai 1877, l'Alsace obtient l'autorisation de délibérer sur les lois à émettre par le Kaiser (l'Empereur d'Allemagne). Cette autorisation sera élargie le 04 juillet 1879  au droit de faire des propositions de loi. Un Statthalter, représentant le Kaiser, est nommé à Strasbourg, où il est assisté d'un ministère d'Alsace-Lorraine (un secrétaire d'État, trois sous-secrétaires), deux conseils renouvelés tous les trois ans : la Délégation (élue) 58 membres et le « Staatsrat » (Conseil d'État) 12 à 16 membres nommés par l'empereur.

3.3. 1879 : Erwin von Manteuffel et la conciliation

Le Statthalter von Manteuffel
Le Statthalter von Manteuffel

Le « Reichsland Alsace-Lorraine » est doté d’une nouvelle organisation administrative : le gouvernement de ce qui reste une terre d’empire est transféré à Strasbourg et un « Statthalter » est nommé, qui remplace et cumule les fonctions de l’ancien président supérieur. Le Statthalter est assisté de deux assemblées, l’une élue, l’autre nommée: la « Délégation d’Alsace Lorraine » (58 membres) et le Conseil d’Etat. Mais le paragraphe de la dictature est maintenu. Le premier Statthalter est Edwin von Manteuffel ; il le restera jusqu’à sa mort en 1885.

3.4. L’évolution de la vie politique

L’empereur Guillaume II à Strasbourg en 1899
L’empereur Guillaume II à Strasbourg en 1899

De 1895 à 1903, on assiste à la création de trois véritables partis modernes qui structurent la vie politique alsacienne :

Edwin Freiherr von Manteuffel, le Statthalter de la main tendue... D’après un document du Cabinet des Archives de Strasbourg
Edwin Freiherr von Manteuffel, le Statthalter de la main tendue... D’après un document du Cabinet des Archives de Strasbourg

Les élections au Reichstag ont lieu au scrutin d'arrondissement uninominal à deux tours dans 11 circonscriptions. Les premières élections en 1874 sont un raz de marée anti-allemand (78% des voix). Puis l'opinion évolue vers l'acceptation et l'autonomie. Le vote confessionnel demeure très accentué, alors que les problèmes régionaux disparaissent après 1900 des campagnes électorales. Lors des dernières élections législatives en 1912, le Centre obtient 37% des suffrages et le parti socialiste 34%. Le personnel parlementaire est à forte composante cléricale : 11 prêtres dont 5 siègent plus de vingt ans (Delsor, Joseph Guerber, Simonis, Wetterlé et Winterer). Les laïcs sont surtout des gens de professions libérales et des industriels.

L’abbé Landolin Winterer
L’abbé Landolin Winterer

4. 1880-1910: L’essor économique

Sous le Reichsland l’Alsace connaît une période de formidable essor économique. Les capitaux venus d'autres états de l'Empire contribuent à une industrialisation solide de l'Alsace.

4.1. Strasbourg

Le chantier de l’avenue de la Forêt Noire en 1898. Au milieu des premiers immeubles qui surgissent de terre, l’église Saint Maurice, lieu de culte le la garnison allemande catholique. Archives municipales de Strasbourg
Le chantier de l’avenue de la Forêt Noire en 1898. Au milieu des premiers immeubles qui surgissent de terre, l’église Saint Maurice, lieu de culte le la garnison allemande catholique. Archives municipales de Strasbourg

En 1880 débutent des grands travaux de l’aménagement de nouveaux quartiers de Strasbourg dans le style « Wilhelminien » : Entre 1870 et 1918, Strasbourg passe de 85 000 à 180 000 habitants. Le tissu urbain s'e trouve considérablement changé et les conditions d'habitation tout autant. L'Allemagne tient à montrer sa puissance et ces capacités en premier lieu à Strasbourg, ville-symbole pour elle : celle-ci devra devenir une place forte militaire de premier rang, rayonner du savoir-faire architectural et urbanistique allemand, témoigner du souci de salubrité, doter la ville (qui en a bien besoin) de conditions de circulation modernes.

Symbole de la puissance impériale et guerrière de l’occupant prussien, le « Kaiserplatz » (Actuelle place de la République) et le Palais Impérial
Symbole de la puissance impériale et guerrière de l’occupant prussien, le « Kaiserplatz » (Actuelle place de la République) et le Palais Impérial

Quantité de bâtiments de prestige sont édifiés à Strasbourg en un laps de temps assez court : le Kaiserpalast (palais de l'Empereur) construit de 1883 à 1887, l'actuelle Bibliothèque Nationale et Universitaire, le Parlement, l'Hôtel des Postes, la Gare Centrale, ainsi que deux églises, Saint-Paul et Saint-Maurice. Sans oublier le Palais Universitaire, la gare, les Hospices Civils étendus et modernisés de façon tout à fait remarquable. Dès 1915, le tramway circule.

La porte de Pierre : dispositif de défense principal de la ville de Strasbourg construit par les Allemands en 1876
La porte de Pierre : dispositif de défense principal de la ville de Strasbourg construit par les Allemands en 1876

De ville essentiellement commerçante qu'elle est en 1870, Strasbourg devient ville portuaire et industrielle. La nouvelle gare relie Strasbourg à l'Allemagne, le port rhénan se développe sur le Rhin en voie de régularisation avec la création du port d'Austerlitz et du Port du Rhin. Le commerce s'en trouve évidemment stimulé, soutenu par les grandes banques. Le gaz et l'électricité éclairent la ville, fournissent l'énergie domestique et industrielle.

La ville aura beaucoup changé aussi en matière de population et de société. Une partie des Strasbourgeois a quitté la ville en 1872 ne voulant pas opter pour l'Empire germanique. Les allemands arrivent en gros « bataillons ». Vers 1900, ils représentent 40% de la population ! Les Allemands dotent aussi la ville d'une nouvelle université qu'ils souhaitent prestigieuse. Mais ce trop d'empressement à vouloir germaniser l'élite strasbourgeoise fait que la greffe prend mal..

Le château du Haut Koenigsbourg
Le château du Haut Koenigsbourg

Dans le même temps, les Allemands construisent aussi des forts destinés à défendre la ville de Strasbourg (14 rive gauche, et 3 rive droite).

En 1908, le Haut-Koenigsbourg reconstruit est inauguré par l'Empereur Guillaume II. La restauration de l'ancien château des Thierstein est l'oeuvre de l'architecte - archéologue Bodo Ebhardt assisté de centaines d'ouvriers. Il utilise aussi, pour son chantier, une technique révolutionnaire du XIXème siècle, le chemin de fer.

La ceinture fortifiée de Strasbourg : 1872-1918
La ceinture fortifiée de Strasbourg : 1872-1918

4.2. Les mutations économiques

Affiche publicitaire pour l’électricité de Strasbourg
Affiche publicitaire pour l’électricité de Strasbourg

L'annexion en 1871 modifie profondément le développement économique en coupant l'Alsace de son marché français et en l'obligeant à s'adapter à un marché allemand très différent. Or, les milieux d'affaires demeurent massivement hostiles au Reich. Il en résulte de nombreux départs, qui affaiblissent les grandes familles mulhousiennes, entraînant un grave affaiblissement en investissements et en savoir-faire. De 1871 à 1879, au moins 18 entreprises ont été créées par des Alsaciens en France. Pendant plusieurs décennies, la classe dirigeante industrielle continue à perdre une partie de sa substance du fait de l'émigration de ses fils. Quant aux Alsaciens restés sur place, ils adoptent une attitude réservée, refusant des concours financiers allemands, ce qui les prive des marchés contrôlés par l'État (secteur ferroviaire). D'autres créent une succursale en France (De Dietrich à Lunéville, SACM à Belfort, à l'origine d'Alsthom).

Jean Schlumberger (1829-1908), de la célèbre dynastie d’industriels de Guebwiller. Fils de Nicolas, industriel lui-même, il sera député puis plusieurs fois président du Landeausschuss entre 1870 et 1903. Il fut de plus un grand humaniste
Jean Schlumberger (1829-1908), de la célèbre dynastie d’industriels de Guebwiller. Fils de Nicolas, industriel lui-même, il sera député puis plusieurs fois président du Landeausschuss entre 1870 et 1903. Il fut de plus un grand humaniste

Certains secteurs déclinent après la perte du marché français : chaussons, corderie, chapeaux de paille et draps noirs de Bischwiller. À l'inverse, l'urbanisation et l'élévation du niveau de vie favorisent les branches qui tirent parti de l'accroissement de la consommation des classes populaires ou qui bénéficient d'une avance technologique sur les concurrents : c'est le cas des industries alimentaires. Grâce à la régularisation du Rhin jusqu'à Strasbourg, la ville redevient un port important qui attire plusieurs établissements industriels après 1900.

Ettore Bugatt
Ettore Bugatt

Les voies ferrées passent de 700 à 1900km en 40 ans ; le réseau d'Alsace-Lorraine est alors l'un des plus modernes et denses d'Europe.

Si l'industrie textile connaît un ralentissement dans les tissus imprimés et le coton, la SACM devient un géant européen pour les locomotives et les industries d'équipement se diversifient. Certains artisanats prennent une dimension industrielle, comme la minoterie et le foie gras de Strasbourg, alors qu'apparaissent des spécialités nouvelles : conserveries de Léon Ungemach et sucrerie à Erstein (1894).

Amélie Zurcher
Amélie Zurcher

La production d'électricité prend un essor précoce comme source de lumière et comme force motrice dans les usines et pour les tramways. Les municipalités des principales villes créent une régie dont certaines subsistent encore à l'heure actuelle, comme l'Électricité de Strasbourg et les Usines municipales de Colmar. Mais les équipements sont réalisés par des constructeurs allemands ou suisses.

L'Alsace s'ouvre aux nouvelles industries. L'automobile est développée par Ettore Bugatti, qui fabrique des voitures de sport à Molsheim et par Émile Mathis qui construit des voitures de petite taille à Strasbourg-Meinau. A Mulhouse-Bourtzwiller, deux ingénieurs fondent une firme aéronautique qui sera fermée en été 1914. Un ingénieur, W. Boeing, émigre alors aux États-Unis et, en 1916, fonde à Seattle l'entreprise Boeing.

Joseph Vogt, l’homme qui découvrit la potasse en Alsace
Joseph Vogt, l’homme qui découvrit la potasse en Alsace

À Mulhouse, Adolphe Braun crée une entreprise de photo qui devient vers 1900 une des plus grandes manufactures de travaux photographiques d'Europe.

En même temps, l'Alsace devient un pays minier. La découverte de pétrole suscite en 1882 une véritable fièvre pétrolière autour de Pechelbronn. Une firme allemande acquiert les entreprises et développe fortement la production, qui atteint 50 000 tonnes en 1913 : cette performance ne sera plus dépassée par la suite. En 1904 est découvert grâce à la ténacité d’une femme, Amélie Zurcher, et d’un homme, Joseph Vogt, un gisement de potasse à Wittelsheim, mais son exploitation demeurera modeste jusqu'en 1918.

Le site de Merckwiller Pechelbronn
Le site de Merckwiller Pechelbronn

Une spécificité régionale est constituée par l'active politique d'équipement des municipalités : avant 1914, elles équipent leur commune d'un réseau d'eau courante, d'électricité et de gaz dans les villes, grâce à des sociétés mixtes pour le gaz, l'électricité et les transports en commun. Il s'agit d'un système original qui s'avère bénéficiaire et qui a le mérite de limiter la pression fiscale.

De son côté, le monde agricole réussit une reconversion, malgré le maintien de petites structures, car les agriculteurs, dont le nombre demeure élevé, assimilent de nombreux progrès techniques, ce qui permet d'augmenter la productivité. La production agricole est réorientée : recul des céréales et de cultures industrielles comme le lin, le chanvre, les oléagineux et la garance, au profit de cultures plus rémunératrices (houblon, betterave à sucre, légumes, fruits, viticulture et élevage) pour un marché urbain en expansion rapide. Entre 1852 et 1910, la valeur de la production agricole double, ce qui permet aux agriculteurs d'améliorer leur niveau de vie moyen.

Les vendanges à Riquewihr fin du XIXè. Au fond, Zellenberg
Les vendanges à Riquewihr fin du XIXè. Au fond, Zellenberg
Les vendanges, fin du XIXè
Les vendanges, fin du XIXè
La Potasse : le puits Amélie à Wittelsheim au début du XXè
La Potasse : le puits Amélie à Wittelsheim au début du XXè

Le patronat alsacien

Dans les secteurs traditionnels, les familles fondatrices gardent le contrôle des entreprises malgré leur transformation en sociétés anonymes, grâce à une politique de sélection des héritiers. C'est ainsi qu'en 1913, les deux tiers des principales entreprises ont à leur tête des descendants, de la troisième, quatrième ou cinquième génération, des premiers industriels

Parmi eux Auguste Dollfus (1832-1911), longtemps président de la Société industrielle, qui joue un rôle actif au conseil municipal de Mulhouse, et Théodore Schlumberger (1840-1917), qui introduit en Alsace l'industrie de la soie artificielle. Député de 1900 à 1907, il intervient activement dans les débats relatifs aux transports et à la politique douanière.

La diversification industrielle favorise l'émergence de nouvelles familles et de quelques fortes personnalités. Alfred Herrenschmidt (1828-1917), acteur essentiel de la période, fonde en particulier la Société générale alsacienne de banque. Léon Ungemach (1844-1928) crée une grande entreprise de conserves et la cité Ungemach (pavillons pour personnes de revenus modestes ayant au moins trois enfants) à Strasbourg. Quant à André Kiener (1856-1928), il lance à Colmar l'un des plus vastes complexes textiles en Alsace.

4.3. Naissance d'un réseau bancaire régional

Alors qu'en 1870 le réseau bancaire demeure limité à quelques banques familiales et à deux succursales de la Société générale, le patronat, soucieux de préserver son indépendance face aux banques allemandes, crée dans les années 1870 plusieurs établissements importants : Banque de Mulhouse, Banque d'Alsace et de Lorraine, Sogenal (Société générale alsacienne de banque) et Crédit foncier et communal d'Alsace et de Lorraine, qui remplace la Caisse des dépôts et consignations. Ces banques connaissent un vif essor et soutiennent les entreprises régionales.

Ce réseau bancaire est bientôt complété par un puissant mouvement coopératif de crédit rural et de banques populaires venant d'Allemagne. À partir de 1882 se répandent les caisses Raiffeisen, qui s'inscrivent dans la mouvance du christianisme social catholique et qui prennent en 1945 le nom de Crédit mutuel. En 1914 on en recense 471 en Alsace, soit dans plus de la moitié des communes, auxquelles s'ajoutent 226 caisses d'une fédération concurrente, le « Revisionsverband », d'inspiration protestante. Ces deux mouvements aident le monde rural à régler le problème lancinant de l'endettement paysan.

Entre 1832 et 1840, l'Alsace était en tête pour la création de caisses d'épargne (elle en compte 18). Entre 1880 et 1914, celles-ci bénéficient d'une formidable vague de créations, leur nombre passant de 18 à 69 ; elles s'implantent dans un certain nombre de gros villages et de petites villes. Leur régime est modernisé par la loi de 1912, qui leur accorde le libre emploi total des fonds collectés. Après 1919, les caisses ne conservent jusqu’en 1999 que le libre emploi de la moitié des fonds collectés, en les mettant au service des collectivités territoriales et des particuliers, l'autre moitié allant à la Caisse des dépôts et consignations.

4.4. Les avancées sociales

Les Alsaciens bénéficient aussi d'avancées sociales sans précédent et sans équivalent pour l'époque: assurance maladie (1883), protection contre les accidents du travail (1885), assurance vieillesse (1885). Le régime des associations (1908), comme celui des assurances maladies est encore en vigueur de nos jours en Alsace et en Lorraine thioise, et est encore plus avantageux que le système français.

4.4.1. Lois particulières du Reichsland Elsaß-Lothringen

4.4.2. Principales dispositions administratives, issues des lois antérieures à 1870

Abrogées en France entre 1870 et 1918, elles restent en vigueur en Alsace comme faisant partie du droit local :

4.5. L’essor des villes

La population a connu une profonde mutation, avec d'importants flux migratoires vers la Fiance et les États-Unis et un exode rural provoqué par des campagnes surpeuplées et affectées par la longue dépression des années 1875-1895.

Les départs n'ont été compensés qu'en partie par une arrivée massive d'Allemands. Ceux-ci représentent, avec leurs enfants nés en Alsace, un sixième de la population en 1910. Ils se fixent en priorité dans les trois grandes villes et les cercles ruraux du Bas-Rhin.

L'essor urbain s'explique par le développement des activités industrielles, commerciales et tertiaires. Alors qu'en 1871 la population urbaine ne s'élevait qu'à 35,8% du total, elle dépasse la moitié (51,2%) en 1910. Strasbourg a plus que doublé, sa population passant de 85 654 habitants en 1871 à 178 891 en 1910. Celle de Mulhouse passe de 52 892 en 1871 à 95 041 en 1910 et celle de Colmar de 23 700 à 44 000.

Il en résulte une véritable fièvre architecturale, dont Strasbourg constitue le modèle, à travers une extension qui augmente la surface bâtie de la ville de 230 à 614 ha.

5. 1885-1911: le raidissement

5.1. 1885: la lutte antifrançaise

Le Statthalter Chlodwig Hohenlohe Schillingfürst
Le Statthalter Chlodwig Hohenlohe Schillingfürst

Succédant en octobre au maréchal von Manteuffel, le Statthalter Chlodwig von Hohenlohe-Schilligsfürst, ancien ambassadeur en France, prend ses fonctions. Il inaugure une période de véritable répression, particulièrement active à partir de 1887 : actions de police, expulsions, procès politiques, dissolution des associations n’acceptant pas d’Allemands comme les chorales, les sociétés de Gymnastique ou les fanfares, imposition de passeports étrangers pour les sortants et les rentrants sur le territoire. En février 1887, aux élections du Reichstag dissous pour insubordination, victoire des protestataires et des champions de l’opposition contre les candidats gouvernementaux : Kablé est élu à Saverne, Lalance bat Jean Dolfuss à Mulhouse, Siffermann remplace Zorn de Bulach à Benfeld... Mais cette élection marque le chant du cygne de la protestation. Kablé meurt en août 1887 et de nouvelles élections ramènent Petri et Zorn de Bulach, députés gouvernementaux. A partir de 1888, le régime se durcit encore lorsqu’arrive au pouvoir Guillaume II, qui n’entend pas grand chose aux subtilités locales et renvoie Bismarck en 1890, marquant sa volonté de gouverner seul.

Guillaume II, empereur d’Allemagne (1888-1918
Guillaume II, empereur d’Allemagne (1888-1918

5.2. 1893 : l’heure des gouvernementaux

Révolte des conscrits alsaciens en 1896. Page de titre du Petit Journal
Révolte des conscrits alsaciens en 1896. Page de titre du Petit Journal

Aux élections de 1893, net recul des protestataires qui n’obtiennent que 4 sièges : les abbés Landolin Winterer et Ignace Simonis, Joseph Guerber et Jacques Preiss ; les socialistes obtiennent 2 sièges avec Bueb et Bebel ; les « gouvernementaux » en obtiennent 5 : Zorn de Bulach à Erstein, Hoeffel à Saverne, Bostetter à Strasbourg campagne, Poehlmann à Sélestat et Alexandre de Hohenlohe-Schillingsfürst à Haguenau, ces deux derniers étant allemands. La chancellerie qualifie cette élection de « Bonne ». Mais le mouvement protestataire n’est par mort pour autant : il reçoit le renfort d’un militant de premier ordre : l’abbé Emile Wetterlé (1861-1931).

5.3. 1897: l’heure des autonomistes

Une nouvelle génération d’hommes politiques apparaît, tenants de l’autonomisme alsacien : ce sont les Preiss, Hauss, Ricklin, Charles Spindler, Laugel, Stoskopf dont les idées trouvent un formidable écho, beaucoup plus dans l’opinion que dans les arènes politiques.

Hormis Wetterlé qui reste indéracinablement français, ces hommes vont accentuer le côté alsacien de la région pour mieux se détacher de l’emprise allemande, ne pouvant pas réellement s’exprimer en français. Le théâtre alsacien, « D’r Herr Maire », « l’Ami Fritz », le « Hans im Schnokeloch » deviennent des armes protestataires et forgent la mentalité alsacienne d’opposition...

Charles Spindler : Sainte Odile au tombeau. Marqueterie. Strasbourg, Musée Alsacien
Charles Spindler : Sainte Odile au tombeau. Marqueterie. Strasbourg, Musée Alsacien
Gustave Stoskopf, le chantre de l’alsacianité et de la résistance à l’occupant
Gustave Stoskopf, le chantre de l’alsacianité et de la résistance à l’occupant

6. La vie artistique et culturelle

6.1. Une vie culturelle riche

Jean Jacques Waltz, « Hansi », qui fit les délices des enfants et des patriotes en fustigeant le Prussien par ses dessins
Jean Jacques Waltz, « Hansi », qui fit les délices des enfants et des patriotes en fustigeant le Prussien par ses dessins

Après l'annexion, la politique des autorités consiste à rétablir la culture germanique des Alsaciens et à les intégrer dans l'espace culturel allemand à travers une politique linguistique et scolaire. L'allemand devient la seule langue administrative, sauf dans quelques dizaines de communes francophones des vallées vosgiennes. Une politique de germanisation s'étend à divers secteurs de la vie courante : enseignes commerciales, toponymie et prénoms.

Le système scolaire est germanisé dans ses méthodes, son esprit et sa langue. L'enseignement primaire devient obligatoire dès 1871, c'est-à-dire dix ans plus tôt qu'en France, alors que la gratuité est proposée progressivement par les communes. L'enseignement secondaire, dispensé en allemand lui aussi, connaît un remarquable essor.

En 1872 est fondée une université impériale de haut niveau, installée dans un nouveau campus avec bâtiments neufs et fonctionnels et symbolisée par le Palais universitaire. Elle acquiert une grande notoriété scientifique et compte environ 2 000 étudiants en 1914. Elle devient une des toutes premières universités en Allemagne et bénéficie de nombreux maîtres de grande réputation, dont quelques-uns ont obtenu un prix Nobel. Mais le corps professoral, dans lequel les Alsaciens d'origine ne constituent qu'une petite minorité, demeure en marge de la société strasbourgeoise et de l'environnement régional.

La vie culturelle et artistique a connu deux décennies très calmes entre 1871 et 1890, en raison du départ de la majeure partie des élites en France. Le paysage littéraire est structuré par trois courants majeurs, chacun s'exprimant dans une langue spécifique, dont le choix est rarement neutre. Les publications en français restent en effet autorisées.