Nazisme : les opérations « T4 » et « 14F3 » (2ième guerre mondiale 1939-1945)

1. Fondements idéologiques et législation

1. Fondements idéologiques

L’« Euthanasie » telle qu’elle fut pratiquée sous le IIIè Reich tire sa source et ses justifications dans la notion fortement développée dans les années 1920 d’« hygiène raciale » et se situe dans le droit fil de l’idéologie nazie visant l’élimination de « vies indignes d’être vécues », « Vernichtung lebensunwerten Lebens ». Il ne s’agit évidemment pas d’euthanasie au sens contemporain du terme, qui fait du patient lui-même le propre auteur et maître de sa fin, dans le cas d’une maladie incurable, mais d’un euphémisme pour désigner l’élimination systématique des sois disant « Malades héréditaires et malades mentaux, handicapés physique, indésirables sociaux ou raciaux », « Erb- und Geisteskranken, Behinderten und sozial oder rassisch Unerwünschten ». Ce programme comporte également des mesures économiques, telles des allocations familiales, l'allègement des impôts et l'attribution de « colonies » (« Siedlerstellen ») et de fermes à certaines familles ; ces mesures visent à promouvoir « positivement » les familles nombreuses conformes aux critères raciaux. « Négativement », des mesures sont également mises en place pour diminuer la proportion de la population non conforme à ces critères raciaux par élimination des « vies sans valeur ».

Hitler et ses séides prônent la supériorité absolue de la race Aryenne. Ils sont guidés par des principes d'hygiène, de santé et de pureté raciale, reposant sur ces théories de l'eugénisme auxquelles tous les nazis adhèrent. L'un des buts des nazis est bel et bien d'améliorer la race Aryenne et de créer un homme nouveau, qui répondrait à l'« Idealtyp » nazi. Dans ces conditions, les humains souffrant de certaines maladies ou de troubles mentaux ne doivent pas survivre mais au contraire disparaître, afin de ne pas se reproduire. La race Aryenne ne peut absolument pas être entachée. De plus, en temps de guerre et de privations, ces êtres incapables de se battre ou de travailler, ne sont que des bouches inutiles à nourrir... Ce souci d'épuration raciale des hommes inférieurs ou des « aryens déficients », devient un véritable leitmotiv chez les nazis. L'introduction dès 1935 du concept de stérilisation des « Untermenchen » dans les lois raciales de Nuremberg (« Loi sur la protection du sang et de l'honneur allemand » et « loi du Reich sur la citoyenneté allemande » est le fondement même de l’Aktion T4. L’action T4 est donc d’abord inscrite dans la loi et est d’abord l’affaire des légistes du Reichsminister de l’Intérieur, Wilhelm Frick.

2. La législation

En juillet 1939 a lieu une réunion entre le chef de la Santé du Reich, le docteur Leonardo Conti, le chef de la chancellerie du Reich Hans Heinrich Lammers et le chef du Parteikanzlei, Martin Bormann. L'objet des discussions est la poursuite des mesures de « destruction des vies sans valeur » et l'intégration des malades psychiques dans le programme.

Dès 1er septembre 1939, par lettre, le Führer ordonne la mise en route de l’opération.

« Adolf Hitler, Berlin - le 1er septembre 1939 –

« Le Reichsleiter Bouhler et le docteur en médecine Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d'étendre les attributions de certains médecins à désigner nominativement ceux-ci pourront accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible.
Adolf Hitler. »
(In Eugen Kogon/Hermann Langbein/Adalbert Rückerl, « Les chambres à gaz, secret d'Etat » - Seuil, 1987, p. 28)

La Chancellerie met immédiatement et discrètement en place le programme de l’Aktion T4. Officiellement, T4 consiste à accorder une « mort miséricordieuse » à des patients incurables, mais à la demande des familles et uniquement avec l'accord de quatre médecins… Sont nommés responsables de l'Aktion T4 :

2. L’opération T4

1. Préparation

Tous ou presque les responsables de l’action sont des hommes de science. Ils devront agir directement sous la tutelle de la Chancellerie et des Ministères de la santé et de la justice (secrétariat d'état à la santé). Les SS de Himmler sont eux aussi mobilisés pour mettre en oeuvre le programme « Aktion T4 ». Ils assurent la construction des infrastructures et fournissent des véhicules, le monoxyde de carbone (via le Amt Nebe, RSHA KTI) et du personnel en provenance des camps de concentration. Ces gardes des KL sont sous les ordres du tristement célèbre Major SS Christian Wirth, surnommé « Christian le terrible »... Afin d’assurer la discrétion de l’action, on la cache à la population en créant créent 3 entités séparées :

Le R.A.G. emménage au numéro 4 de la Tiergartenstrasse à Berlin, d’où la désignation « Aktion T4 », désignation qui ne se trouve toutefois pas dans les documents de l'époque. On y trouve plutôt les notions et/ou les contractions « Aktion EU » ou « E-Aktion ».

Les hommes de Philipp Boulher se mettent très vite au travail, amoncellent des piles de dossiers médicaux et contactent les médecins et chefs d'établissements sanitaires de tout le pays. Ces derniers remplissent des formulaires (édités par le bureau « Amt IVG ») servant à recenser les « cas à traiter ». Sages-femmes et docteurs ont ordre de procéder à l'enregistrement des patients à traiter de tous les enfants, puis finalement dès octobre 1939, sur ordre d'Hitler, de tous les patients entrant dans les critères définis par le Ministère de la santé (à l'origine « T4 » ne devait porter que sur l'euthanasie des « enfants déficients » de 0 à 3 ans, qui seront 5.000 à être éliminés). Des listes de patients à éliminer sont établies. L'organisation est implacable. Rien n'est laissé au hasard. Trois groupes de patients sont constitués afin d'organiser les priorités :

Le vocable le plus souvent utilisé est celui de « Desinfizierung », « désinfection ».

2. Mise en œuvre

Les premières « campagnes de désinfection » débutent dès la chute de la Pologne, en Poméranie et en Prusse Orientale et dans les territoires polonais devant être intégrés au Reich. Rien que pour les dernières semaines de l'année 1939, le bureau de l'Aktion T4 annonce dans une note confidentielle au Führer le « règlement définitif de 8.765 cas »...

Puis dès le début de 1940, l’action démarre en Allemagne et en Autriche, selon un processus parfaitement mis au point : dans les cliniques psychiatriques, les sanatoriums, les hôpitaux pédiatriques, les hospices de vieillards et les institutions sociales du Reich, les patients sont sélectionnés uniquement sur dossier. Les « sélectionneurs » ne voient même pas les malades pour les ausculter. Ils se contentent collégialement (par groupe de trois), d'annoter les formulaires de petits signes «   » et « - », respectivement rouges et bleus. Deux «   » rouges signent l'arrêt de mort du patient... Une fois ainsi repérés et les dossiers envoyés au RAG, les victimes sont transportées, le plus souvent par les fameux autobus gris de la GETRAK dans les « centres de traitement », pudiquement nommés « instituts ». Ces établissements sont de véritables usines de mort, administrées en commun avec la SS qui prend à sa charge le transport des victimes. Les « sujets » sont gazés au monoxyde de carbone puis leurs corps brûlés. Il arrive aussi qu'on les élimine par injections mortelles ou par diverses privations (eau et nourriture).

Ces fameux instituts, au nombre de 6 dans le Reich sont identifiés par un code de lettres : « Be » pour Bernburg, « B » pour Brandenburg, « C » pour Hartheim, « A » pour Grafeneck, « D » pour Sonnenstein et enfin « E » pour Hadamar. A l'hôpital psychiatrique d'Hadamar, les camions amenant les patients à « l'institut », sont surnommés par la population locale « les boites à viande froide ». A ce sujet Himmler, inquiet, exige à de multiples reprises de ses hommes plus de discrétion, craignant de trop ébruiter la véritable tâche du R.A.G. et la nature réelle de l'Aktion T4. Mais déjà le bruit circule en Allemagne que le gouvernement du Reich procédait à des séries d'exécutions massives de malades.

3. La fin de T4

Himmler à raison de s’inquiéter. Personne ne peut empêcher la rumeur qui bientôt enfle et atteint tout le Reich, suscitant des réactions de plus en plus indignées : celle de la population, de plus en plus nombreuse, celle de l’as de l’aviation Werner Mölders, peu avant sa disparition, celle de l’évêque de Fribourg en Brisgau Konrad Gröber et surtout celle de l’évêque de Münster, le Cardinal Clemens Von Galen, qui lors d’un retentissant sermon le 3 août 1941, qualifie le programme T4 de « meurtre » :

« J'ai eu l'occasion, le 6 juillet, d’ajouter les commentaires suivants à ce passage de la lettre pastorale commune : depuis quelques mois nous entendons des rapports selon lesquels des personnes internées dans  des établissements pour le soin des maladies mentales, qui ont été malades pendant une longue période et semblent peut-être incurables, ont été de force enlevées de ces établissements sur des ordres de Berlin. Régulièrement, les parents reçoivent, peu après un avis selon lequel le patient est mort, que son corps a été incinéré et qu'ils peuvent recevoir ses cendres.

Il y a un soupçon général, confinant à la certitude, selon lequel ces nombreux décès inattendus de malades mentaux ne se produisent pas naturellement, mais sont intentionnellement provoqués, en accord avec la doctrine selon laquelle il est légitime de détruire une soi-disant "vie sans valeur" - en d'autres termes de tuer des hommes et des femmes innocents, si on pense que leurs vies sont sans valeur future au peuple et à l'état. Une doctrine terrible qui cherche à justifier le meurtre des personnes innocentes, qui légitime le massacre violent des personnes handicapées qui ne sont plus capables de travailler, des estropiés, des incurables des personnes âgées et des infirmes ! 

Comme j’en ai été bien informé, dans les hôpitaux et les hospices de la province de Westphalie  sont préparés des listes de pensionnaires qui sont classés en tant que "membres improductifs de la communauté nationale" et doivent être enlevé de ces établissements et être ensuite tués rapidement. La première partie des patients est partie de l'hôpital de malades mentaux de Marienthal, près de Münster, au cours de cette semaine. Des hommes et des femmes allemands !

L'article 211 du code pénal allemand est toujours en vigueur, et dit en ces termes : « Qui intentionnellement tue un homme, en ayant l’intention de donner la mort, sera puni de mort pour meurtre »… 

Aussi, le 23 août 1941, Hitler, qui ne veut pas se mesurer de front à la puissante et influente hiérarchie catholique allemande, qui d’ailleurs réagit peu à la guerre qu’il livre aux Juifs, ordonne de mettre fin à l’opération T4.

3. L’action « Sonderbehandlung 14f13 »

1. L’euthanasie sauvage

Mais c’est mal connaître le Führer pour croire qu’il a abandonné la partie… L’action continue officieusement, sous d’autres formes : de nombreux médecins continuent à assassiner leurs patients par des injections mortelles de morphine, de luminal, de lcopolamine ou de phénol directement dans le muscle cardiaque. D'autres privent les patients de soins et de nourriture jusqu'à la mort. Ils sont non seulement couverts par leur administration de tutelle et par le Ministère de la santé du Reich, mais encouragés dans leurs actions ! De plus, La partie du programme portant sur les nouveaux nés et les enfants de moins de 3 ans, est quant à elle totalement maintenue. Les médecins experts du « département spécial de pédiatrie » continuent de sillonner le pays en blouse blanche, allant de cliniques en hôpitaux, accomplir leur besogne. Cette phase, supervisée par le docteur Karl Brandt et nommée « euthanasie sauvage », coûte la vie à environ 30.000 personnes.

Surtout, une nouvelle action, qui prend le nom de « Sonderbehandlung 14f13 » prend le relais de T4 , tout en ayant déjà démarré : elle étend en fait l’action d’euthanasie aux camps de concentration du Reich, où les malades, incurables, handicapés et inaptes au travail doivent être sélectionnés et envoyés dans les chambres à gaz de T4. A ce moment en effet les chambres à gaz n’existent pas encore dans les camps… Après l’arrêt de T4 le 23 août, l’opération est relancée et le personnel de T4 mi à disposition de la nouvelle action « 14f13 », « 14 » signifiant dans le langage des SS « inspecteur des camps de concentration », « f » signifiant mort et « 13 » signifiant la méthode de mise à mort, le gazage. (Ainsi par exemple « 14f2 » signifie « mort par accident », « 14f3 » « mort au cour d’une tentative d’évasion », « 14f14 » « exécution de prisonniers de guerre russes…)

L’action 14f13 démarre dès avril 1941 : une commission médicale composéE de médecins impliqués dans l’action T4 parcourt les camps de concentration afin d’y entreprendre les sélections. Cette commission est composée des docteurs Werner Heyde, Hermann Paul Nitsche, Fritz Mennecke, Kurt Schmalenbach, Horst Schumann, Otto Hebold, Rudolf Lonauer, Robert Müller, Theodor Steinmeyer, Gerhard Wischer, Viktor Ratka, Hans Bodo Gorgaß, Coulon, pour ne citer que les principaux… Pour gagner du temps, les commandants des camps opèrent une présélection sur listes, en repérant des indications comme les maladies incurables, les blessures de guerre, délits et condamnations… constituant ainsi pour la commission une liste de « Ballastexistenzen », d’« existences fardeaux » dans laquelle elle opérerait une sélection… Les victimes ainsi choisies se présentent devant les médecins. Aucun examen médical, mais une série de questions sur l’état de santé ou le passé militaire ; le commission examine ensuite leur fiche d’internement et décide si oui ou non ils sont « affectés » à la « Sonderbehandlung 14f13 ». A la fin de la sélection, la liste des « choisis » est envoyée à la centrale T4 de Berlin…

Pour « gonfler les listes », l’administration du camp fait savoir aux détenus malades ou inaptes que leur passage devant la commission leur permettrait, en cas d’accord, de partir dans un camps de repos… Au début, beaucoup se présentent volontairement… Mais lorsque les bruits sur le sort des sélectionnés commencent à se répandre, le nombre des volontaires, mêmes très malades, fonc comme neige au soleil…

2. La première phase : avril 1941 – avril 1943

La première sélection connue a lieu en avril au camp de Sachsenhausen. Jusqu’à l’été 1941, 400 Häftlinge y sont sélectionnés. Dans la même période, 450 Häftlinge de Buchenwald et 575 d’Auschwitz sont envoyés dans la chambre à gaz de Sonnenstein alors que 1.000 autres de Mauthausen finissent à Hartheim. Entre septembre et novembre 1941, Dachau envoie à Hartheim 3.000 prisonniers et Mauthausen 1.000 supplémentaires, dont une partie de son commando de Gusen. Durant la même période les sélections sont opérées à Flossenbüg, Neuengamme et Ravensbrück. Par la suite suivent 1.000 Häftlinge de Buchenwald, 850 de Ravensbrück, 214 de Groß-Rosen qui sont envoyés à NS- Sonnenstein et Bernburg. En mars et avril 1942, 1.600 femmes sélectionnées à Ravensbrück sont assassinées à Bernburg.

Pour les gazages, seuls les établissements de Bernburg (Dr. Irmfried Eberl), Sonnenstein (Dr. Horst Schumann) et Hartheim (Dr. Rudolf Lonauer et Dr. Georg Renno) sont utilisés, les installetion de gazages de Grafeneck, Hadamar et Brandenburg ayant été démontées après l’arrêt de T4. Les victimes sont amenées des camps de concentration soit dans les autobus de la GEKRAT, soit par convoi de chemin de fer. Un rapide examen permet à un médecin de « marquer » d’une croix ceux qui possèdent des dents en or. Suit le gazage au monoxyde de carbone et l’extraction des dents en or des victimes marquées. Avant crémation, certains corps sont autopsiés. C’est le même personnel T4 des trois établissements qui réalise tout ce travail.

Au fil du temps, lors des sélection, on élargit le cercle des victimes aux politiques, à tous les détenus mal vus, aux Juifs, aux « asociaux », cette dernière catégorie comprenant les « Tziganes, vagabonds, mendiants, désœuvrés, prostituées, psychopathes et malades mentaux… » (Circulaire de la police bavaroise du 1 août 1936 définissant les asociaux…) Mais début 1942 le WVHA décide de restreindre fortement le nombre de victimes ainsi que les critères de la première sélection par les commandant de camps. En effet l’effort de guerre exige désormais la mise à disposition de tous les travailleurs capables de travailler quelqu’ils soient. Aussi en mars 1942 l’Inspection générale des camps dirigée par le SS-Brigadeführer Richard Glücks donne des instructions dans ce sens. Une année plus tard, le 27 avril 1943 Glücks restreint encore le cercle des « sélectionnables », le limitant aux véritables malades mentaux, et en excluant les tuberculeux ou grabataires, auxquels on peut confier un travail, même s’ils sont alités… Après ces directives, Bernburg et Sonnenstein sont fermés, et seules restent en activité les installations de Hartheim.

Ainsi s’achève la première phase de l’Aktion 14f13

3. La seconde phase : 11 avril 1944 – mai 1945

De nouvelles directives datées du 11. April 1944 relancent la seconde phase de l’« Aktion 14f13 » : mais désormais, il n’y a plus ni dossiers ni commission de sélection. Le choix des victimes dépend uniquement de l’administration du camp, ce qui signifie dans les fait au médecin chef du camp. Ce qui n’exclut en aucune manière que soient éliminés les malades « physiques » qui ne sont plus aptes au travail. La mise à mort est effectuée sur place dans les camps possédant des installations de gazage comme Mauthausen, Sachsenhausen ou Auschwitz, ou par transfert des victimes dans ces camps…

A Hartheim, en plus des victimes « traditionnelles » qui continuent à être gazées, arrivent aussi des prisonniers de guerre russes et des Juifs hongrois. Hartheim reçoit sont dernier chargement de victimes le 11 décembre 1944. A cette date s’achève l’opération 14f13. Les installation sont démontées et les traces effacées. Le château est transformé en home d’enfants…

4. Bilan de 14f3

Il est très difficile d’établir un bilan chiffré de l’action 14f3. Les chiffres varient jusqu’à la fin 1943 entre 15 et 20.000 victimes. Ont ne possède aucun chiffre précis sur la période 1944 – 1945.

L'action 14f13 représente une étape supplémentaire dans l’escalade de la discrimination et de l’élimination des indésirables et des « adversaires » du régime : contrairement à l'action T4 qui se base sur le principe fallacieux de « l'octroi d’une mort charitable », les nazis ont renoncé avec l'action 14f13 à toutes les justifications idéologiques et réduit leurs victimes à leur seule utilité de production au travail.

4. Les procédés techniques

1. Les chambres à gaz

C’est dans une lettre datée du 1er septembre 1939 que Hitler donne pouvoir à son médecin de campagne, le Docteur Karl Brandt et au Reichsleiter Philipp Bouhler de la Chancellerie du Führer, d’exécuter le projet dit d’« euthanasie ». Le Kriminaltechnische Institut (KTI, Institut criminel) du Reichssicherheitshauptamt (RSHA) est chargé d’expérimenter des procédés de mise à mort adaptés à la situation. Il en vient à la conclusion que c’est l’intoxication par CO qui convient le mieux. Un essai de gazage a lieu dans l’ancienne maison de réclusion de Brandebourg-sur-la-Havel, au début de janvier 1940 : dans une pièce hermétiquement fermée, on exécute des malades mentaux à l’aide de CO pur. Puis, ce procédé est étendu à toutes les « Euthanasie Anstalten » (établissements où se pratique l’« euthanasie »). La Chancellerie du Führer se fournit en CO à la suite d’un entretien entre Brack, chef de service, et Widmann, directeur du Referat V D2 (Chimie et biologie) agissant sous le couvert du KTI. Sur ordre d’Artur Nebe, directeur du bureau V (combat contre le crime) au RSHA, le SS-Untersturmführer August Becker va chercher les bonbonnes d’acier chez IG-Farben à Ludwigshafen et les livre aux différents établissements. Même le SS-Sturmbannführer Heess, directeur du KTI, est au courant des liens étroits qui unissent la chancellerie du Führer et le KTI.

2. Les camions à gaz

Mais l’aménagement et l’utilisation de chambres spécifiques dans les divers instituts n’est pas le seul procédé utilisé par les nazis pour l’élimination des « indignes de vivre ». Le mot « Gaswagen » désigne une invention propre au Troisième Reich : il s’agit d’un camion dont le châssis supporte une superstructure hermétiquement fermée dans laquelle des êtres humains sont tués par l’introduction de gaz d’échappement. Ce terme vit le jour après l’objet qu’il désignait. « Gaswagen : c’est la dénomination courante qu’on a adoptée par la suite ». Dans les documents de l’époque on ne le rencontre jamais. Il y est seulement question de « Sonder-Wagen », « Sonderfahrzeuge », « Spezialwagen » et de « S-Wagen ». Dans une lettre du 11 avril 1942, il est fait allusion, par souci de dissimulation, à des « Entlausungswagen », véhicules d’épouillage.

A partir de décembre 1939, dans des hôpitaux psychiatriques de Poméranie, de Prusse Orientale et de Pologne, plus tard à Soldau (Dzialdowo), des malades mentaux sont tués à l’aide d’une remorque hermétiquement fermée, portant l’inscription « Cafés Kaisers », que tirait un engin tracteur. Ce véhicule fonctionne selon le même principe que les chambres à gaz installées dans les « Euthanasie-Anstalten ». Au moyen de tuyaux, on introduit dans une remorque du CO provenant d’une bonbonne de gaz fixée sur le véhicule tracteur. C’est en fait une chambre à gaz montée sur roues. Ce travail « expérimental » est réalisé par le « Sonderkommando Lange », lequel porte le nom de son chef, Herbert Lange, SS-Obersturmführer et Kriminalrat. Une lettre du Höherer SS-et Polizeiführer Koppe au SS-Gruppenführer Sporrenberg décrit l’action de ce commando à Soldau : « Le Sonderkommando désigné sous le nom de Lange et placé sous mon autorité pour l’exécution de tâches particulières a été détaché et envoyé à Soldau en Prusse Orientale, conformément à l’accord passé avec le Reichssicherheitshauptamt pour la période du 21 mai au 8 juin 1940, et pendant ce temps il a évacué 1.558 malades du camp de transit de Soldau. » Il est vraisemblable que ces camions « Cafés Kaiser » aient été utilisés uniquement par le commando de Lange dans cette région de Pologne et de Prusse. Il est même possible que Lange lui-même ait conçu et fait construire ce type de camion en collaboration avec le RSHA de Berlin, et qu’il ait reçu l’ordre de procéder à l’expérimentation pratique de ces véhicules dans cette région.

Le Spezialkommando Lange fut congédié peu après son intervention à Soldau. On ne trouve plus trace alors de ces remorques « Kaiser's Kaffee Geschäft », qui ne semblent pas avoir fait leurs preuves. Sans doute que le système des bouteilles de CO est-il trop compliqué, surtout que ces bouteilles ne se trouvent pas facilement. Il faut trouver un autre procédé. Ce sera chose faite par l’adaptation aux remorques de camions des gaz d’échappement du moteur du véhicule. Les camions à gaz connaîtront alors une nouvelle « carrière », mais seront principalement utilisés par les Einsatzgruppen, alors que le personnel T4 se recyclera dans les chambres à gaz de l’action Reihard… en combinant d’ailleurs les deux procédés : chambres à gaz en dur, mais alimentées par des moteurs, en l’occurrence ceux de puissants tanks russes, car ce ne sont plus des dizaines, mais des centaines de personnes qu’il faut gazer en une seule fois. L’usage du Zyclon B à Auschwitz viendra donner la touche technique finale à cette industrie de mort…

C’est donc à ce programme d’euthanasie que l’on doit l’invention des chambres à gaz et les premiers gazages connus dans le Reich de 1.000 ans…

5. Les centres de T4 et de 14f3

1. Bernburg

A Bernburg près de Magdebourg est construit en 1875 un hôpital psychiatrique avec 132 lits. A la fin de l’été 1940 une partie de l’établissement est loué par la « Gemeinnützigen Stiftung für Anstaltspflege », mieux connue sous le nom d’ « Action T4 ». A partir de ce moment la clinique est divisée en secteur traditionnel et en secteur d’euthanasie

En l’espace de 4 semaines, en octobre – novembre 1940, sous l’ancien « bâtiment des homme N°2 », 80m² de la cave sont transformés en installation de mise à mort :

  1. Une petite pièce de 14m² est entièrement carrelée hormis le plafond (muni de pommeaux de douche), un regard est percé dans un de ses murs et elle est transformée en chambre à gaz. Dans cet espace, 8.601 personnes vont être gazées durant l’action T4 ;
  2. Une autre pièce est transformées en crématoire doté de deux fours ;
  3. Une troisième est aménagée en salle d’autopsie ;
  4. La quatrième devient une morgue.

Les meurtres commencent le 21 novembre 1940. Les 25 premières victimes sont des patients de l’établissement de Neuruppin, une annexe de Bernburg. A Bernburg le processus de mise à mort est exactement le même que dans les autres centres d’euthanasie :

A Bernburg, les victimes sont gazées dès leur arrivée. Les grands autobus gris de la GEKRAT les déposent dans le garage. On leur permet alors de descendre du bus, et par un corridor d’accéder aux rez-de-chaussée. Elles sont enregistrés et examinées dans plusieurs salles. Les personnes souffrant ou affligées de défauts physiques importants sont marquées par les médecins d’une croix rouge sur le dos. Par groupes de 60 à 75 personnes, les « soignants » les mènent alors dans la cave pour gazage. Après le gazage, la chambre reste close durant environ une heure, jusqu’à ce qu’elle soit bien aérée. A coté de la chambre à gaz, le local de dissection sert à autopsier les corps marqués d’une croix rouge. Les autres corps sont immédiatement incinérés.

Au total, d’après les statistiques retrouvées, le nombre des victimes de l’opération T4 à Bernburg entre le 21 novembre 1940 et le 1 septembre 1941 s’élève à 9.385 personnes.

Durant le « traitement spécial 14f13 » qui succède au T4, environ 5.000 personnes sont exterminées à Bernburg entre septembre 1941 et avril 1943, principalement des Juifs des camps de concentration de Buchenwald, Flossenbürg, Gross-Rosen, Neuengamme, Ravensbrück et Sachsenhausen. Durant toute l’action d’euthanasie, l’autre secteur de Bernburg continue à fonctionner comme un établissement psychiatrique tout à fait normal…

Suite à un ordre du WVHA daté du 27 avril 1943, les crématoires sont démontés et le personnel de l’action T4 est transféré en Pologne au service de l’« Aktion Reinhard ». En 1949 étaient encore visibles la table de dissection, les pommeaux de douche ainsi que les banc sur lesquels patientaient les victimes en attendant « la douche »…

Le directeur de l’opération à Bernburg, le « docteur » Irmfried Eberl est arrêté en janvier 1948. Il se soustrait au procès en se suicidant en février de la même année. Quelques autres meurtriers de l’action seront arrêtés. La plupart s’en tirera sans dommages…

De nombreux membres du personnel de Bernburg vont servir durant l’« Aktion Reinhard » : Rudolf Bär, Johannes Bauch, Max Biala, Helmut Bootz, Werner Borowski, Werner Dubois, Kurt D., Irmfried Eberl, Erwin Fichtner, Herbert Floss, Karl Frenzel, Erich Fuchs, Albert G., Siegfried Graetschus, August Hengst, Gottlieb Hering, Fritz Hirsche, Erwin Lambert, Willy Mätzig, Johann Niemann, Josef Oberhauser, Karl Pötzinger, Wenzel Rehwald, Gottfried Schwarz, Fritz Schmidt, Otto Stadie, Franz Stangl et Christian Wirth, les deux derniers étant sans doute les plus tristement célèbres....

2. Brandenburg

En 1790 la ville de Brandenburg sur la Havel près de Berlin fonde une institution pour les pauvres. A partir de 1820 le complexe de bâtiments est transformé en prison. En 1931 la prison est transférée à Brandenburg-Görden. Du 24 août 1933 au 2 février 1934 les établissements servent de camp de concentration et de centre d police. Le camp contient jusqu’à 1.200 détenus. Jusqu’en 1939 on y construit quelques bâtiments devant servir de « centre d’euthanasie » sous le nom de « Landespflegeanstalt Brandenburg an der Havel ». En plein milieu de la ville !

Dans l’ancienne ferme en briques on installe une chambre à gaz de 3m sur 5m, dont la situation exacte n’est pas connue, car seules restent encore visibles les fondations de la ferme. De même que ne restent que le sol de l’entrepôt et les fondations du dortoir et des ateliers, découverts en 1966.

La mise à mort se déroule à Brandenburg comme dans tous les autres centres d’euthanasie : arrivée en autobus, enregistrement, déshabillage, examen médical, gazage. Ici aussi la chambre à gaz est camouflée en douches ; ici aussi est utilisé le Co2. Les corps sont incinérés de nuit dans deux fours crématoires mobiles, d’abord dans un local voisin ou non loin de l’ancienne église de l’établissement, puis, à partir de juillet 1940, dans un bâtiment près de la route de Paterdamm hors de la ville, camouflé en « installation technique d’essais chimiques »…

Les premiers gazage ont lieu en janvier 1940: on « teste » la chambre à gaz avec 18 à 20 malades mentaux d’une établissement psychiatrique, test qui permet de choisir le CO2 comme gaz. Assistent au gazage le docteur Brandt, médecin personnel du Führer, le docteur Conti, patron du corps médical du Reich, Philipp Bouhler de la chancellerie du Führer et le docteur August Becker. Le gazage est assuré par un certain Christian Wirth, le futur patron de l’ « Aktion Reinhard. »

Les gazages vont durer jusqu’au 29 octobre 1940, date à laquelle sont tués les enfants de l’établissement de santé de Brandenburg-Görden. En l’espace de 9 mois, plus de 9.000 personnes perdent la vie à Brandenburg. Parmi eux, au moins 400 Juifs

Après la fin des gazages, Brandenbourg redevient prison, logement pour travailleurs forcés et centre de police. La guerre détruisit une partie des bâtiments, puis des programmes de construction achevèrent d’effacer les traces du complexe. Ce n’est qu’en 1997 que sera installé un petit mémorial.

De nombreux « soignants » de Brandenbourg seront affectés plus tard à l’Aktion Reinhard : Rudolf Bär, Kurt Bolender, Kurt D., Werner Dubois, Irmfried Eberl, Kurt Franz, Erich Fuchs, August Hengst, Willy Mätzig, Josef Oberhauser, Karl Pötzinger, Friedrich Tauscher, Max Biala, Christian Wirth...

3. Grafeneck

Sur le site d’un château médiéval à proximité de Marbach dans les Alpes Souabes (Bade-Wurtemberg), est érigé entre 1556 et 1560 un petit château renaissance, le burg Grafeneck. Entre 1762 et 1772, le comte Charles Eugène de Wurtemberg fait transformer le bâtiment dans le style baroque. En 1929, la fondation des Samaritains acquiert le lieu et le transforme en établissement pour handicapés physiques et mentaux…

Le 24 mai 1924 Grafeneck reçoit une première visite : des membres de T4 viennent examiner les bâtiment pour voir s’ils pourraient être « opérationnels » pour leur projet d’euthanasie… Ils repartent convaincus. Le 14 octobre, le château de Grafeneck est purement et simplement confisqué à ses propriétaires. Rapidement arrivent 10 à 15 artisans des environs pour opérer quelques transformations… A 300 mètres du château, plusieurs baraques sont construites, entourées d’une palissade de planches de 4 mètres de haut. Cet espace, le « centre de mise à mort », 68 x 7m, comprend plusieurs salles : la plus grande contient 100 lits couverts de paille. La chambre à gaz, camouflée en salle de douche, peut contenir jusqu’à 75 personnes. Une autre baraque sert de garage pouvant abriter 3 autobus et une ambulance. Une autre baraque abrite 2 fours crématoires mobiles. Une écurie ronde sert de morgue aux corps devant être incinérés. Dans le château même sont opérées de nombreuses transformation : ainsi on aménage au premier étage des bureaux et des logements pour des médecins, un bureau d’enregistrement, un bureau de police, un secrétariat destiné aux actes de décès et aux lettres de condoléances… Au second étage sont aménagés des logements et des dortoirs pour le personnel. Au pied de la montagne, la route d’accès est barrée par un poste de garde et une clôture en planches. L’ensemble de la propriété est ceint d’une clôture de barbelés et de postes de garde avec chiens.

Mi novembre arrivent des SS, du personnel de bureau et d’autres membres de T4. Ils sont rejoints début janvier par une équipe d’environ 25 infirmiers et infirmières. Autour du 15 janvier, les deux crématoires sont livrés. Le 18 janvier 1940 Grafeneck est « inauguré » avec l’arrivée et la mise à mort de 25 handicapés d’Eglfing-Haar près de Munich, sous la responsabilité du docteur Horst Schumann, nommé « patron » de Grafeneck par Viktor Brack de la chancellerie du Führer. Il sera nommé au début de l’été 1940 à Sonnenstein près de Dresde et remplacé par Ernst Baumhardt et Günther Hennecke. Le chef de bureau à Grafeneck est le commissaire de la police criminelle et SS-Obersturmführer Christian Wirth qui supervise les premiers gazages.

Le processus de mise à mort est immuable : la veille, les « soignants » reçoivent une liste des victimes. Tôt le lendemain, celles-ci sont livrées avec les bus peints en gris, vitres comprises. Les patients reçoivent un morceau de papier avec un numéro. Ils sont ensuite enregistrés, et le numéro qu’ils portent est transcrit sur leur dos à l’encre par les soignants. Puis ils sont menés par groupes de 75 à la chambre à gaz, dans un grand calme, car ils sont persuadés qu’ils vont être transférés ailleurs… Après incinération, les cendres sont dispersées alentour…

Grafeneck fonctionne jusqu’au 13 décembre 1940. A cette date, 10.824 personnes ont été assassinées et incinérées à Grafeneck, du Würtemberg, de Bade, de Bavière, de Hesse, de Rhénanie du nord - Westphalie… Ainsi en mai 1940, 1 119 personnes sont exécutées ; elles sont 1.300 en juin, 1.262 en juillet…

A la fin de l’action, certains hommes de T4 sont congédiés ; d’autres sont envoyés à Hadamar ; les autres restent à Grafeneck pour faire disparaître toutes les traces des meurtres. Certains hommes de Grafeneck se retrouveront plus tard dans les centres de mise à mort de l’Aktion Reinhard : Rudolf Beckmann, Helmut Bootz, Paul Bredow, Max Bree, Kurt D., Hermann Felfe, Kurt Franz, Karl Frenzel, Hans Girtzig, Heinrich Gley, Lorenz Hackenholt, Fritz Konrad, Fritz Kraschewski, Willi Mentz, Hermann Michel, August Miete, Josef Oberhauser, Karl Schluch, Erich Schulz, Hans-Heinz Schütt, Gottfried Schwarz, Heinrich Unverhau, Christian Wirth, Ernst Zierke…

Des 80 à 100 participants à l’action d’euthanasie de Grafeneck, seuls 8 seront accuses lors d’un procès qui se tint à Tubingen du 8 juin au 5 juillet 1949. 3 d’entre eux sont condamnés à des peines de prison allant de 18 mois à 5 ans.

4. Hadamar

En 1883 est ouverte à Hadamar près de Coblence une maison de redressement pour des prisonniers libérés. Comme il y avait de plus en plus de patients malades mentaux, l’établissement est transformé en 1906 en hôpital psychiatrique. Jusqu’en 1930 il accueille 320 patients. A partir de 1934, les conditions de vie dans le centre se dégradent nettement et rapidement il est surpeuplé : en 1939 il y a 600 patients dans l’établissement. A partir d’août 1939, beaucoup de patients sont transférés dans des établissements proches, car les nazis prévoient de transformer l’établissement en hôpital militaire. Mais entre novembre 1940 et janvier 1941 le centre est pris en main par le personnel T4 : les chambres sont réaménagées en logement pour le personnel, et dans la cave on installe une chambre à gaz et un crématoire avec deux fourneaux.

A Hadamar, le processus de mise à mort est exactement le même que dans les autres centres d’euthanasie : les victimes descendent du bus dans le garage, et de là se rendent à travers un « boyau », passage fait de clôtures barbelées (préfiguration des « Schläuche » de l’« Aktion Reinhard »), vers les installations d’accueil et d’enregistrement. Puis le processus suit son cours, immuablement :

Le premier transport de malades mentaux arrive à Hadamar le 13 janvier 1941 avec des patients de l’hôpital psychiatrique d’Eichberg. A partir de cette date, presque chaque jour arrivent de grands autobus gris, amenant leurs cargaisons de victimes de 9 établissements psychiatriques de nombreux district voisins du Land de Prusse (Hesse-Nassau, Westphalie, Hannovre, Rhénanie) et des Länder de Hesse, Bade et Wurtemberg : Herborn, Weilmünster, Eichberg-Kiedrich, Kalmenhof, Scheuern-Nassau, Galkhausen-Langenfeld, Andernach, Wiesloch, Weinsberg. Chaque jour, jusqu’en août 1941, environ 100 personnes sont ainsi « traitées »…

Les 24 août 1941, sur ordre de Hitler, l’action euthanasie est stoppée à Hadamar. A cette date, 10.072 personnes ont été gazées, « desinfiziert », « désinfectées » selon le vocabulaire en cours… Les installations de gazage et d’incinération sont démontées et les autres installations retransformées en chambres de malades. Une partie du personnel T4 est envoyé en Pologne pour un même type de mission, mais à une échelle beaucoup plus importante avec d’autres victimes, bien portantes mais juives…

Le 31 juillet 1942, le complexe de Hadamar est à nouveau confié au district de Nassau pour retrouver sa fonction première sous la direction du professeur Adolf Wahlmann et de l’administrateur Alfons Klein. Sous leur responsabilité, s’ouvre une seconde phase de meurtres à partir du 13 août, avec des méthodes plus discrètes que le gazage : médecins et soignants utilisent des injections de poison ou de surdoses de médicaments, ou alors planifient la mort des patients par la faim : 900 personnes sont ainsi exécutées en août et enterrées dans le cimetière de l’établissement. A partir de septembre, elles seront inhumées dans des fosses communes camouflées en tombes individuelles. En avril 1943, 34 enfants juifs « Mischlinge » sont assassinés par injection ; à partir de juillet 1944 arrive le tour de 468 « travailleurs de l’est » soupçonnés de tuberculose : 274 hommes, 173 femmes et 21 enfants (dont 375 Russes et 63 Polonais) ; en octobre 1944, plus de 700 patients sont parqués dans l’établissement, prévu pour 320 personnes. La plupart disparaît…

Ainsi, entre le 13 août 1942 et le 24 mars 1945, 4.817 handicapés mentaux ou physiques ont été transportés à Hadamar par la « Gekrat », l’organisation de transport de T4 : 4.422 d’entre eux sont morts d’une « mort naturelle » qui ne l’était en aucun façon… Le 26 mars 1945 les troupes américaines entrent à Hadamar. Dans la pharmacie de l’établissement, ils trouvent 10kg de véronal et de luminal, de très puissants somnifères…

Certains membres du personnel de T4 de Hadamar sont jugés en 1945 à Wiesbaden et en 1947 à Frankfurt/M. Ils sont jugés coupables du meurtre d’environ 10.000 personnes. Tous seront graciés en 1950.

A Hadamar, au moins 14.494 personnes ont été assassinées.

On retrouvera de nombreux « soignants » de Hadamar dans l’« Aktion Reinhard » : Kurt Arndt, Kurt Bolender, Max Bree, Kurt D., Werner Dubois, Karl Frenzel, Hubert Gomerski, Karl Gringers, Willy Grossmann, Gottlieb Hering, Josef Hirtreiter, Robert Jührs, Erwin Kainer, Johann Klier, Fritz Kraschewski, Erwin Lambert, Werner Mauersberger, Willi Mentz, August Miete, Philipp Post, Wenzel Rehwald, Karl Schluch, Erich Schulz, Hans-Heinz Schütt, Erwin Stengelin, Franz Suchomel, Heinrich Unverhau, Christian Wirth, Franz Wolf, Ernst Zierke…

5. Hartheim

Le château de Hartheim, près de Linz en Autriche, est construit à la fin du XVIème siècle et appartient jusqu’en 1793 aux comtes de Starhemberg. En 1898, la famille comtale fait don du bâtiment a une association sanitaire de Haute Autriche afin qu’il soit transformé en établissement pour enfant handicapés physiques et mentaux.

Dans la foulée de l’Anschluss, le bâtiment est confisqué en été 1938 et transformé début 1939 en établissement d’euthanasie avec chambre à gaz et crématoire. Sur l’aile ouest du château est greffé un bâtiment en bois destiné à recevoir les autobus d’où les « patient » peuvent être déchargés à l’abri des regards…

Les premières victimes, 95, sont gazées en janvier 1940, selon un rituel désormais immuable : deux autobus gris, totalement peints, les amènent à Hartheim où elles disparaissent dans le grand garage en bois de l’aile ouest… Après gazage, les « Incinérateurs » (Barbel, Bolender, Mertha, Nohel et Vallasta) extraient les dents en or, et après l’incinération, s’occupent de réduire les ossement restant dans un « moulin à os ». Une fois par semaine, un camion quitte Hartheim avec sa cargaison de cendres qu’il va déverser dans le Danube ou le Traun… Lorsqu’en août 1941 Hitler met fin à T4, Hartheim a englouti 18.269 personnes…

Victimes de Hartheim dans la phase “T4” :

1940
MaiJuinJuil.Août.Sept.Oct.Nov.Déc.Total
6339821.4491.7401.1231.4001.3969479.670
1941
Janv.Febr.MarsAvrilMaiJuinJuil.Août.Total
9431.1789741.1231.1061.3647351.1768.599
Total général: 18.269

La population alentour se doute bientôt de quelque chose : il y a beaucoup de circulation autour du château… chaque fois après l’arrivée d’un de ces bus gris, s’élève d’une cheminée invisible du château une drôle de fumée noire ; et les jours où le ciel est bas et gris, cette fumée s’étend sur la ville dégageant une odeur de chair et de cheveux brûlés… Trop de personnes entrent dans le château pour n’en sortir jamais… Devant les rumeurs qui s’amplifient, T4 réagit et menace : il n’est brûlé à Hartheim que de l’huile de moteur usagé, et chacun est prié de ne pas se montrer trop curieux et de cesser de répandre la rumeur…

Pour autant, l’activité de mort de Hartheim ne cesse pas avec l’arrêt de T4. Elle est reprise par la « Sonderbehandlung 14f13 », en fait le camouflage de T4, et va jusqu’en décembre 1944, faire encore au moins 12.000 victimes.Parmi elles, au moins 5.000 détenus des camps de concentration de Mauthausen, Gusen et Dachau, amenés ici sous couvert d’un « congé sanitaire » et exécutés : parmi eux, de nombreux politiques de toutes nationalités…

En 1944, Hartheim devient centre d’archive de la centrale T4, Berlin n’étant plus sûr. De décembre 1944 à janvier 1945, des détenus sont amenés de Mauthausen pour détruire les installations de mise à mort. Une grande partie des archives sont détruites.

En tout au moins 30.000 personnes ont été assassinées à Hartheim

On retrouvera de nombreux « soignants » de Hartheim dans l’« Aktion Reinhard » : Heinrich Barbl, Rudolf Beckmann, Kurt Bolender, Paul Bredow, Helmut Fischer, Kurt Franz , Anton Getzinger, Hans Girtzig, Hubert Gomerski, Karl Gringers, Ferdinand Grömer, Paul Groth, Gottlieb Hering, Fritz Hirsche, Franz Hödl, Erwin Lambert, Hermann Michel, Wenzel Rehwald, Franz Reichleitner, Karl Richter, Paul Rost, Ernst Schemmel, Franz Stangl, Karl Steubl, Friedrich Tauscher, Josef Vallasta, Gustav Franz Wagner, Arthur Walther, Christian Wirth…

6. Sonnenstein

Le château de Sonnenstein, situé à Pirna sur les rives de l’Elbe (près de Dresde) fut construit en 1460 à la place d’un château du Moyen Age. En 1811 le château est transformé en centre de soin pour maladies nerveuses. Le centre se forge rapidement une réputation internationale grâce à la qualité de ses soins et à ses méthodes d’avant-garde. Il sera imité par de nombreux autres établissements. En 1939, l’établissement est fermé.

Entre début 1940 et fin juillet 1940, une partie de l’établissement est transformée en centre d’euthanasie. L’espace réservé aux hommes est isolé des regards par un mur en brique et une clôture de planches. Il comprend 4 bâtiments, utilisés comme bureaux et logements. Dans la cave du bâtiment C16 on aménage une chambre à gaz et un crématoire, et au grenier les chambres des « incinérateurs ». D’autre salles, non camouflées seront utilisées pour l’action T4.

A Sonnenstein, le processus de mise à mort est exactement le même que dans les autres centres d’euthanasie :

De la fin du mois de juin 1940 jusqu’en septembre 1942, environ 15.000 handicapés sont éliminés dans le cadre de T4 et de 14f3. Le personnel compte environ 100 personnes, dont 1/3 sera réaffecté plus tard en Pologne pour l’Aktion Reinhard. En septembre 1942, les installations sont démontées, les traces effaces et Sonnenstein est transformé en hôpital militaire.

A l’été de 1947, quelques membres du personnel T4 de Sonnenstein sont traduits devant une cour de justice à Dresde : le professeur H. P. Nitsche, médecin responsable de T4 au centre, et deux « soignants » sont condamnés à mort. Il faudra malgré tout attendre 1989 pour que soit révélée l’histoire sanglante du centre d’euthanasie de Sonnenstein…

De très nombreux hommes de l’« Aktion Reinhard » : Johannes Bauch, Werner Becher, Max Beulich, Kurt Blaurock, Karl Böhm, Rudi Böhm, Heinz Kurt Bolender, Gerhard Börner, Arthur Dachsel, Erich Dietze, Johannes Eisold, Hermann Felfe, Alfred Forker, Kurt Franz, Heinrich Gley, Willy Grossmann, Emil Hackel, Lorenz Hackenholt, Haunstein, Gottlieb Hering, Otto Horn, Rudolf Kamm, Johannes Klahn, Walter Kloss, Fritz Konrad, Erwin Lambert, Arthur Le, Heinrich Arthur Matthes, Werner Mauersberger, Gustav Münzberger, Walter Nowak, Josef Oberhauser, Orliewski, Paul Räpke, Wenzel Rehwald, Karl Richter, Paul Rost, Herbert Scharfe, Ernst Schemmel, Karl Schiffner, Erich Schirmer, Fritz Schmidt, Erich Schulz, Ernst Seidler, Kurt Seidel, Friedrich Tauscher, Kurt Vey, Arthur Walther, Wilhelm Wendland, Hans Zänker, Fritz Zaspel, Ernst Zierke, Franz Zwingmann…

6. L’euthanasie en Pologne et Prusse orientale

1. Koscian

En Pologne, l’opération nazie d’euthanasie T4 est nommée souvent « pseudo-euthanasie ». L’objectif de l’opération du « nettoyage » des asiles psychiatriques polonais est sans doute de faire de la place pour l’installation d’établissements hospitaliers pour les blessés de guerre en ce début du conflit mondial.

Koscian, situé à 47km de Poznan, est un des premiers établissements polonais où a été menée une action d’euthanasie, avant même qu’elle n’eut lieu en Allemagne et en Autriche. Le couvent bénédictin de Koscian est fondé entre1603 et 1611. Se bâtiments sont utilisés à partir de 1827 pour soignent les maladies mentales, alors que la région appartenait encore à la Prusse. Les « patients » logeaient dans d’affreuses conditions : des cellules au sol en béton dans lesquelles ils vivaient sans absolument aucune hygiène. A partir d’octobre 1929, le directeur, le docteur Oskar Bielawski introduit dans l’établissement de nouvelles méthodes modernes de soin.

Début janvier 1940, l’établissement est placé sous l’autorité administrative nazie de Poznan. Le personnel infirmier polonais quitte le centre, laissant derrière lui 162 patients. L’établissement est placé sous la direction des docteurs en psychiatrie Johann Keste et Fritz Lemberger, de l’administrateur Hans Meding et du directeur des soins Wilhelm Haydn. Quelques jours plus tard arrive le « SS-Sonderkommando Lange », avec dans ses bagages une bouteille brun foncé contenant un mélange de morphine et de scopolamine destiné à calmer les patients par injection. Le 15 janvier selon toute vraisemblance, un premier groupe de victimes nues reçoit l’injection calmante et grimpe dans la remorque camouflée en remorque « Kaiser's Kaffee Geschäft », commerce de café Kaiser (cette firme au demeurant n’a rien à voir avec l’action…). L’intérieur de la remorque est constitué de plaques métalliques ; son sol est couvert d’un caillebotis de bois. Une lampe de plafond permet de regarder à l’intérieur par un regard aménagé dans la porte arrière de la remorque. Le chauffeur, un SS met le moteur en marche puis ouvre la vanne d’une bouteille de gaz fixée sur le tracteur. Les gaz pénètrent à l’intérieur du caisson et font leur œuvre en 15 à 20 minutes, le temps que le chauffeur mène son véhicule de Koscian au village de Jarogniewice, situé à 20kms sur la route de Poznan. Le temps que le véhicule arrive dans la forêt près du village, les hurlements et cris d’agonie des victimes se sont tus. Dans la forêt attend un commando, sans doute formé de Juifs du Fort VII de Poznan qui est chargé d’extraire les cadavres et de les enterrer dans des fosses qu’il a préalablement creusées.

Le 22 janvier 1940, un second groupe de patients est exterminé de la même manière. D’autres suivent durant la semaine : en tout, 534 patients sont ainsi gazés, 237 hommes et 297 femmes. Ce n’est qu’un début : le 9 février arrive un convoi de chemin de fer avec 2.750 personnes, juives et non juives, venant d’établissement des soins et d’hospice pour personnes âgées d’Allemagne. Toutes sont gazées de la même manière. Le dernier voyage du « camion à café » à Jarogniewice a vraisemblablement lieu le 24 février. Au moins 3.334 victimes. Le même camion est envoyé à Lodz où, de mars 1940 à août 1941 il liquide les patients de l’établissement psychiatrique de Kochanowka, ainsi que des enfants aveugles de la ville…

En juin 1940 arrivent à Koscian les employés de la « Zentrale für Krankenverlegung » de Kalisz. Ils sont chargés d’envoyer aux familles des victimes des faux certificats de décès afin de les apaiser en camouflant la véritable cause de la mort en infarctus, rupture d’anévrisme, attaque cérébrale etc. Sur le domaine de l’établissement, des centaines de fausses tombes sont aménagées, et l’administration va jusqu’à établir des facture de frais d’inhumation… L’hôpital de Pruszkow près de Varsovie est même censé avoir accueilli quelques patients, où ils sont décédés de « mort naturelle »…

Le 25 février 1944, 25 SS du « SS-Sonderkommando Bothmann » de Poznan arrivent dans la forêt de Jarogniewice. Parmi eux, les SS Frank, Grimm, Haase, Klaus, Rollmann, Rubner, Schneider, Schwarz et Zimmermann. Ils font exhumer les corps, puis les incinèrent ou les « dissolvent » dans la chaux vive. Puis ils éparpillent les cendres dans la forêt et plantent des sapins sur les fosses pour les dissimuler.

2. Owinska

Owinska est une ville située à environ 10km au nord de Poznan. Son hôpital psychiatrique est le plus ancien de la région de Wielkopolska. La Wehrmacht prend Owinska mi septembre 1939. L’établissement est pris en charge par l’administration du Gau à Poznan et un administrateur allemand est nommé à sa tête. Le nouveau directeur exige immédiatement une liste des patients à qui il interdit de quitter l’établissement. Au personnel soignant il est annoncé que la maison allait être fermée et les patients réinstallés dans d’autres centres.

Dans la seconde moitié d’octobre les premiers patients sont charges sur des camions militaires sous la surveillance des SS. Entre 1 et 3 de ces camions quitte quotidiennement l’établissement. Les hommes partent d’abord, suivis des femmes et le 11 novembre, les enfants, 78 en tout. L’hôpital est vide au 30 novembre. Les premiers patients sont gazés au fort VII de Poznan dans une chambre à gaz primitive. Les suivants sont tués dans des camions à gaz se rendant à Murowana Goslina.

Chaque fort qui arrive au Fort VII transporte environ 25 personnes. La chambre à gaz est aménagée dans un bunker de la cour dont la porte est rendue étanche avec de l’argile. Les patients attendent dans le bunker pendant que les SS installent les bouteilles contenant du CO près de l’entrée. Les corps sont ensuite sortis du bunker par un commando de détenus, chargés sur un camion et transportés vraisemblablement vers une fosse commune. Du 10 au 16 octobre 1939, c’est le fameux SS Herbert Lange qui commande le Fort VII.

Pendant la guerre le centre d’Owinska sert de pied à terre aux SS. Entre le 15 octobre et 20 décembre 1939, 1.100 patients d’Owinska ont été exterminés…

3. Kobierzyn

Il y a plus de 1.000 patients dans l'hôpital Babinski à Kobierzyn quand la guerre éclate. La ville prise, les Allemands installent à la direction de l’hôpital un certain Zweck (un commerçant) jusqu'en à octobre 1940 puis Aleksander Kroll (un fonctionnaire du service de santé de Varsovie) jusqu'en septembre 1942. Dès que Kroll prend la direction en main, les patients voient leurs rations habituelles de nourriture diminuer de moitié. En septembre 1941, la moitié des patients sont morts de dénutrition. A cette date, les Allemands déplacent tous les patients juifs, plus de 90 personnes, dans l'hôpital Zofiowka àOtwock près de Varsovie. Ces patients subissent le même destin que les autres Juifs d'Otwock : ils sont gasés le 19 août 1942 à Treblinka.

Les préparations de la liquidation finale de l’hôpital démarrent en mai 1942. Les SS-Obergruppenführer Wilhelm Krüger et le chef de la Hitlerjugend Axmann visitent l’hôpital : Axmann en a en effet besoin pour le transformer en home pour sa « Hitlerjugend »… Rapidement, un lieu pour la fosse commune est choisi dans le cimetière. Les 18 juin, les médecins polonais travaillant à l'hôpital reçoivent ordre de partir pour l’hôpital de Drewnica près de Varsovie et se voient interdire l’accès aux dossiers de leurs patients. Le 23 juin arrive le docteur Werner Beck en compagnie de SS commandés par le SS-Sturmbannführer Karl Meyer et le SS-Standartenführer Max Hammer. Le reste du personnel polonais est enfermé dans les bâtiments du vieux théâtre durant toute l’action. 30 patients, qui se trouvent en séjour de réadaptation dans un couvent catholique tout proche, sont chargés sur un camion et transférés les premiers à la gare de de Swoszowice. Puis les SS s’occupent des autres : transférés eux aussi à la gare, ils sont envoyés avec les 30 à Auschwitz-Birkenau où ils sont gazés dans le Bunker I. Soit en tout 535 personnes. 30 autres patients, incapables de marcher, sont tués par injections mortelles, probablement par Beck lui-même, et enterrés dans le cimetière, ainsi que 25 juifs de Skawina, exécutés par balles. Une patiente, Maria Szames, qui travaillait comme employée de maison au service de Kroll, est plus tard assassinée dans le cimetière par un SS aidé de Kroll et de Zipper.

Des 700 victimes assassinées de l'hôpital de Kobierzyn, seul a survécu Wanda Bialonska, qui s'est cachée derrière les toilettes pendant l'action. La demande du transport a été retrouvée dans les dossiers de la gare de Swoszowice ainsi que la facture de l’Ostbahn pour le transport de 535 passagers de Skawina vers Auschwitz. Kroll n'a été jamais été jugé. Son cas a été écarté par le bureau du procureur de Munich en 1971 pour insuffisance de preuves.

4. Les autres actions en Pologne

D’autres actions de ce type ont lieu dans d’autres établissements polonais : Warta, Owinska, Poznan Fort VII, Tworki près de Varsovie, Kobierzyn près de Cracovie, Dziekanka près de Gniezno, Otwock près de Varsovie, Kocborowo près de Danzig, Kochanowka près de Lodz, Chelm Lubelski, Choroszcz près de Bialystok, Lubliniec en Silésie, pour ne citer que les principaux…

Les massacres ne sont pas toujours tenus secrets. Le 12 janvier 1940, dans l’hôpital de Chelm, 128 femmes, 304 hommes et 18 enfants sont tout simplement massacrés à la mitraillette sous les yeux du personnel hospitalier et enterrés dans deux fosses. Les SS ont en effet besoin d’une partie des bâtiments pour y loger… En janvier 1940 ils massacrent de même 23 patients de la clinique privée de Iwonicz appartenant au monastère saint Jean, dans une forêt près de Warzyce (région de Jaslo), pour installer une partie du bataillon SS « Galicie » dans les locaux…

Au moins 13.000 patients polonais ont été ainsi éliminés. Sans compter de nombreux patients que les Allemands ont tout simplement laissé mourir de faim sur place. Le Pologne fut aussi utilisée pour éliminer un nombre important, mais mal connu, de patients Allemands. Ont sait qu’outre les 2.750 patients allemands de Koscian, 1.200 autres ont été éliminés à Piasnica près de Wejherowo, sur la frontière allemande… Il en alla de même avec les patients de Stralsund, Ueckermünde, Treptow et Lebork.

Tableau des actions d’euthanasie en Pologne, d’après le professeur Stanislaw Batawia :

DatesEtablissementVictimes
15/9/20/12/1939Hôpital d’Owinska près de Poznan1.100
9-10/1939Hôpital de Swiecie1.350
29/11-20/12/1939Hôpital de Kocborowo2.342
12/1939, 1/1940, 6/1941Hôpital de Gniezno1.201
12/1/1940Hôpital de Chelm440
1-2/1940Hôpital de Koscian3.334
3/2-3/7/1940, 9/7/1940Hôpital de Gostynin près de Varsovie107
13-15/2/1940, 27-28/3/1940, 7-8/1940Hôpital de Kochanowka629
2-4/4/1940Hôpital de Warta près de Sieradz499
1941Hôpital de Choroszcz près de Bialystok464
23/7/1942Hôpital de Kobierzyn près de Cracovie500
8/1942Hôpital de Otwock près de Varsovie?
8/11/1942Hôpital de Lubliniec*221
? date incoonnueHôpital de Wilno900

* Toutes les victimes sont des enfants

7. Documents

1. Récit du Docteur August Becker, chimiste à l´Institut Technique Criminel (KTI)

« Brack (Directeur administratif de la Chancellerie du Führer.) me donna l’ordre d´assister à la première séance d’euthanasie à l’asile de Brandenburg près de Berlin. Je me rendis dans cet asile dans la première moitié de janvier 1940. On avait construit un bâtiment spécial à cet effet. Il y avait une pièce de trois mètres sur cinq environ et de trois mètres de haut, carrelée et semblable à une salle de douche. Autour de la pièce, des bancs ; à dix centimètres du sol courait le long du mur une canalisation d’environ trois centimètres de diamètre. Ce tuyau était percé de petits orifices, par lesquels se répandait le monoxyde de carbone. A l’extérieur étaient placées des bouteilles de gaz, reliées au tuyau. C’était le bureau central des Bâtiments de la S.S qui avait procédé à l´installation (...) Dans l’asile il y avait déjà deux crématoires mobiles qui devaient servir à brûler les cadavres. Sur la porte d´entrée, construite comme une porte d´abri antiaérien, était fixé un judas rectangulaire permettant d’observer les délinquants.

C’était le Dr Widmann (Chef du département "Chimie" du KTI, c´est-à-dire l´Institut Technique Criminel) en personne qui effectua le premier gazage. Il ouvrit le tuyau de gaz et régla la quantité de gaz (...) Pour ce gazage il amena dix-huit à vingt hommes dans cette "salle de douche", conduits par les infirmières de l´établissement. Ils se déshabillèrent entièrement dans une première salle. Une fois nus, ils se rendirent tranquillement dans la salle de douche sans manifester le moindre signe d´inquiétude. On ferma les portes, puis le Dr Widmann actionna le gaz. Je pus voir à travers le judas qu’au bout d’une minute environ tous s’étaient affaissés ou gisaient sur les bancs. Au bout de 5 minutes, l'air fut vidangé et la porte d'accès ouverte...Les infirmiers sortirent les cadavres et les placèrent sur des brancards spéciaux pour les porter aux crématoires. Si je précise brancards spéciaux, c’est qu´il s´agissait de brancards construits pour cet usage particulier. On pouvait les placer directement dans les fours et décharger les corps grâce à un système évitant de les toucher. Ces fours et ces brancards avaient été également construits dans le service de Brack (...) A la suite de cet essai couronné de succès, Brack prononça quelques paroles (...) Le Dr Brandt (Le médecin personnel d´Hitler) parla à son tour pour redire que seuls les médecins devaient procéder au gazage. Pour finir on considéra ce début comme une réussite et les opérations se poursuivirent à Brandenburg... »

E.Klee, « Euthanasie » im NS-Staat. Die "Vernichtung lebensunwerten Lebens" », Francfort, 1986, pp. 110-112.

2. Lettre-type de « condoléances » adressée au père d'une victime

« Monsieur,

Comme vous l'avez certainement appris en son temps, votre fille, Mademoiselle X...a été transférée sur décision ministérielle dans notre établissement. Nous avons le pénible devoir de vous annoncer que votre fille est décédée chez nous le ... d'une grippe avec abcès au poumon. Tous les efforts entrepris par les médecins pour maintenir la malade en vie ont malheureusement échoués.

Nous vous exprimons nos très sincères condoléances. Vous trouverez une consolation dans la pensée que la mort de votre fille l'a libérée de souffrances pénibles et incurables.

Nous conformant aux instructions de la police, nous avons dû procéder immédiatement à l'incinération du corps. Cette mesure qui s'impose à nous de la manière la plus stricte, a pour but de protéger la patrie contre la propagation de maladies infectieuses qui présentent en temps de guerre un grave danger.

Si vous souhaitez recevoir l'urne funéraire (dont l'envoi est gratuit), veuillez nous le faire savoir et nous envoyer l'accord écrit de l'administration du cimetière. A défaut de réponse de votre part dans les quinze jours, nous procèderons nous-même à l'inhumation de l'urne. Vous trouverez ci-joint deux actes de décès pour usage administratif. Nous vous prions de les conserver avec soin.

Heil Hitler ! »
Source: E.Kogon, H.Langbein, A.Rückerl et al., Les chambres à gaz secret d'Etat, Ed.Minuit/Le Seuil, éd.1987,p.45.

3. Lettre du Docteur Hölzel au professeur Pfannenmüller

Schartzsee, Kitzbühl, le 20/8/1940.

« Mon cher directeur

« Je vous suis très reconnaissant pour l'amabilité que vous avez eue de me donner le temps de réfléchir. Les nouvelles mesures sont si convaincantes, que je pensais pouvoir jeter par-dessus bord toutes considérations personnelles. Mais une chose est d'approuver avec conviction les mesures de l'Etat, et une autre chose est de les appliquer soi-même jusqu'aux dernières conséquences. Je pense à la différence entre le juge et l'exécuteur. C'est pourquoi, malgré toute la compréhension intellectuelle et la bonne volonté de ma part, je ne puis éviter la constatation que ma nature personnelle ne convient pas à ce travail. Aussi vif que soit souvent mon désir de porter remède au cours naturel des événements, aussi répugnant est-il pour moi de le faire systématiquement, après délibération de sang-froid et conformément aux principes objectifs de la science, sans être animé de sentiments médicaux envers le patient. Ce qui m'a rendu cher le travail dans la maison d'enfants n'était pas l'intérêt scientifique, mais le désir du médecin d'aider et d'apporter quelque amélioration... Je me sens émotivement lié aux enfants, en qualité de leur gardien médical, et je pense que ce contact affectif n'est pas nécessairement une faiblesse du point de vue d'un médecin national-socialiste. Il m'empêche cependant d'adjoindre cette nouvelle tâche à celle que j'ai accomplie à ce jour !

Si ceci vous conduisait à placer la maison d'enfants entre d'autres mains, cela serait certainement une perte pénible pour moi. Cependant, il est préférable que je voie et reconnaisse que je suis trop doux pour ce travail, plutôt que de vous décevoir par la suite. Je sais que votre offre est un signe de confiance spéciale, et ne puis mieux honorer celle-ci que par une honnêteté et une franchise absolues.

Heil Hitler !
Votre dévoué, F. Hölzel »

4. Action 14f13 : Lettre du docteur Fritz Mennecke à son épouse lors d’une « sélection » au KL Buchenwald

Weimar, le 25/111941 – 20h58

Hotel Elephant

« … Il a fallu d'abord terminer 40 dossiers d'une première liste d’« Aryens », à laquelle les deux autres collègues ont déjà travaillé hier. De ces 40, j’en ai fait environ 15… A suivi ensuite « l’examen » des patients, à savoir une présentation individuelle et la comparaison avec les données fournies à l’enregistrement (à l’arrivée dans le camp). A midi, nous n’avions pas encore terminé, car les deux collègues n’ont travaillé hier que l’aspect théorique, de sorte que j’ai « réexaminé » ceux que Schmalenbach (et moi-même ce matin) avaient préparés, et Muller les siens. A midi seulement nous avons fait la pause. Ensuite nous avons « examiné » jusqu’à 16 heures, de mon côté 105 patient, et Muller 78 patients, de sorte que les 183 dossiers de la première liste ont été définitivement clos. Puis suivit une seconde série de 1 200 Juifs, qui eux ne sont pas examinés complètement, mais avec lesquels il suffit de transcrire les motifs des arrestations (souvent très compliquées), sur les dossiers à partir des dossiers d’enregistrement. C’est donc uniquement un travail théorique qui va nous prendre exclusivement jusqu’à lundi, et peut être encore plus longuement ! De cette seconde série (de Juifs), nous avons encore fait aujourd’hui, moi 17 et Muller 15 dossiers. A 17 heures précises, nous avons « jeté la truelle » et sommes partis souper. Comme je l’ai écrit plus haut, nous allons passer les prochains jours avec exactement le même programme et le même travail. Après les Juifs va suivre une troisième série de 300 « Aryens » qui devront à nouveau être examinés…

8. Quelques médecins participant à l’action T4

9. Nombre de victimes de T4 en 1940 et 1941

1940GrafeneckBrandenburgBernburgHartheimSonnensteinHadamar
Janvier95-- - -
Février234105- - -
Mars500495- - -
Avril410477- - -
Mai1.119974633- -
Juin1.3001.43198210-
Juillet1.2621.5291.4491.116-
Août1.4111.4191.7401.221-
Septembre1.2281.3821.1231.150-
Octobre7611.1771.400801-
Novembre971-3971.396947-
Décembre548-387947698-
Total 19409.8398.9897849.6705.943-
1941GrafeneckBrandenburgBernburgHartheimSonnensteinHadamar
Janvier--788943365956
Février- - 9391 1786081.298
Mars- - 1.0049747601.056
Avril- - 1 0841.123273889
Mai- - 1 3161.1061.3302.063
Juin- - 1 4061.3641.2971.687
Juillet- - 1.4267352.5371.783
Août- - 6381.176607700
Total 1941--8.6018.5997.77710.072
Total général9.83989899.38518.26913.72010.072
Total T4: 70.724

10. Le personnel de l’opération T4 et de l’Aktion Reinhard

NomService T4Action Reinhardt
Arndt KurtHadamarTreblinka
Bär RudolfBernburgBelzec , Treblinka
Barbl HeinrichHartheimBelzec, Sobibor
Bauch ErnstBernburg, SonnensteinSobibor
Bauer Hermann ErichSobibor
Baumann, MaxBelzec
Becher WernerSonnensteinSobibor
Beckmann RudolfHartheim?Sobibor
Beulich MaxSonnensteinSobibor
Biela MaxBernburg, BrandenburgTreblinka
BoelitzTreblinka
Blaurock KurtSonnensteinSobibor
Bolender KurtBrandenburg, Hadamar, Hartheim, SonnensteinSobibor, Lublin flugplatz
Bootz, HelmutBernburg, GrafeneckTreblinka ?, Sobibor ?
Börner GerhardtSonnensteinSobibor ?
Borowski WernerBernburgTreblinka , Belzec
Bredow Paul;Grafeneck, HartheimSobibor, Treblinka
Bree, MaxGrafeneck, HadamarSobibor, Treblinka
Dachsel ArthurSonnensteinBelzec, Sobibor
Dietze, ErichDittoSobibor
Dubois, WernerBernburg, HadamarBelzec, Sobibor
Eberl Irmfried (Dr)Bernburg, BrandenburgSobibor, Treblinka
Eisold, JohannesSonnensteinTreblinka
Feix, ReinholdBelzec
Felfe, HermannGrafeneck, SonnensteinTreblinka
Fichtner ErwinBernburgBelzec
Floss HerbertBernburgBelzec, Sobibor, Treblinka
Forker AlbertSonnensteinTreblinka, Sobibor
Franz Kurt Brandenburg, Grafeneck, SonnensteinBelzec, Sobibor Treblinka
Frenzel Karl Bernburg, Grafeneck, HadamarSobibor
Fuchs ErichBernburg, BrandenburgBelzec, Sobibor, Treblinka
Gentz ErnstTreblinka, Sobibor
Getzinger AntonHartheimSobibor
Girtzig HansGrafeneck, Hartheim Belzec, Sobibor
Gley HeinrichGrafeneck, SonnensteinBelzec
Gomerski HerbertHadamarSobibor
Graetschus SiegfriedBernburgTreblinka, Sobibor
Gringers MaxHartheim Belzec
Grömer FerdinandHartheimSobibor
Grossmann WilliHadamar, SonnensteinTreblinka
Groth PaulHartheimBelzec, Sobibor
Hackel EmilSonnensteinSobibor
Hackenholt LorenzGrafeneck . SonnensteinBelzec, Sobibor, Treblinka
Hengst AugustBernburg , BrandenburgTreblinka,
Hering GottliebBernburg, Hadamar, Hartheim, SonnensteinBelzec
Hiller RichardTreblinka, Sobibor
Hirche FritzHartheimBelzec
Hirtreiter Josef HadamarTreblinka, Sobibor
Hödl FranzHartheim Sobibor
Horn OttoSonnensteinTreblinka, Sobibor
Jirmann Fritz Belzec
Ittner JakobT4-HQ BerlinSobibor
Jührs RobertHadamarBelzec, Sobibor
Kainer ErwinHadamarTreblinka
Kamm RudolfSonnensteinBelzec, Sobibor
Chelminski Otto Belzec
Klahn JohannesSonnensteinTreblinka, Sobibor
Klier JohannHadamarSobibor
Kloß WalterSonnensteinBelzec
Konrad FritzGrafeneck, SonnensteinSobibor
Kraschewski FritzGrafeneck, Hadamar ?Belzec
Küttner Kurt Treblinka
Lachmann ErichSobibor
Lambert ErwinBernburg, Hadamar, Hartheim, SonnensteinSobibor, Treblinka
Lindenmüller AlfonsTreblinka
Löffler AlfredTreblinka, Majdanek
Ludwig KarlT4-HQ BerlinSobibor, Treblinka
Matthes HeinrichSonnensteinTreblinka, Sobibor
Mätzig WilliBernburg, BrandenburgTreblinka, Sobibor
Mentz WilliGrafeneck, HadamarTreblinka, Sobibor
Meidkur KurtTreblinka
Michel HermannGrafeneck, HartheimSobibor
Miete AugustGrafeneck, HadamarTreblinka
Möller MaxTreblinka
Müller AdolfSobibor
Münzberger GustavSonnensteinTreblinka
Niemann Johann BernburgBelzec, Sobibor
Nowak WalterSonnensteinSobibor
Oberhauser JosefBernburg, Brandbg, Grafeneck, SonnensteinBelzec
Plikat Karl- Heinz Treblinka
Post PhillippHadamarTreblinka, Sobibor ?
Pötzinger KarlBernburg, BrandenburgTreblinka, Sobibor
Rehwald WenzelBernburg, Hadamar, Harteim, SonnensteinSobibor
Richter KarlHartheim, SonnensteinSobibor, Treblinka
Reichleitner FranzHartheimSobibor
Rost PaulHartheim, SonnensteinSobibor, Treblinka
Rum FranzT4-HQ BerlinTreblinka, Sobibor ?
Schäfer Herbert Sobibor
Scharfe HerbertSonnensteinSobibor
Schemmel ErnstHartheim, SonnensteinSobibor, Treblinka
Schiffner KarlSonnensteinBelzec, Sobibor, Treblinka
Schluch KarlGrafeneck, HadamarBelzec
Schmidt FritzBernburg, SonnensteinTreblinka
Schulz ErichGrafeneck, Hadamar, SonnensteinSobibor, Treblinka
Schütt Hans-HeinzGrafeneck, HadamarSobibor
Schwarz GottfriedBernburg, GrafeneckBelzec
Seidel KurtSonnensteinTreblinka
Sporleder ErichBrandenburgBelzec, Sobibor
Stadie OttoBernburgTreblinka
Stangl FranzBernburg, HartheimSobibor, Treblinka
Steffl ThomasT4-HQ BerlinSobibor
Stengelin ErwinHadamarTreblinka, Sobibor
Steubel KarlHartheimSobibor
Suchomel FranzHadamarTreblinka, Sobibor
Sydow FranzTreblinka, Sobibor
Tauscher FriedrichBrandenburg, Hartheim, SonnensteinBelzec
Thomalla RichardBelzec, Sobibor, Treblinka
Unverhau HeinrichGrafeneck, HadamarBelzec, Sobibor
Vallaster JosefHartheimBelzec, Sobibor
Vey KurtSonnensteinBelzec, Sobibor
Wagner GustavHartheimSobibor
Walther ArthurHartheim, SonnensteinSobibor
Weiss OttoSobibor
Wendland, WilhelmSonnensteinSobibor
Wirth ChristianBrandenburg, Grafeneck, Hadamar, HartheimBelzec
Wolf FranzHadamarSobibor
Wolf JosefSobibor
Zänker HansSonnensteinBelzec, Treblinka
Zaspel FritzSonnensteinSobibor
Zierke ErnstGrafeneck, Hadamar, SonnensteinBelzec, Sobibor

1. Prélude

« Au nom de la race... » L’idéal nordique
« Au nom de la race... » L’idéal nordique
Affiche de propagande du mensuel « Neues Volk », « Peuple nouveau » : « 6 000 Reichsmarks coûte de malade « héréditaire » à la communauté raciale… Camarade, c’est aussi ton argent !... 
Affiche de propagande du mensuel « Neues Volk », « Peuple nouveau » : « 6 000 Reichsmarks coûte de malade « héréditaire » à la communauté raciale… Camarade, c’est aussi ton argent !... 

2. Prémisses : de l’eugénisme à l'euthanasie étatique : l’hygiène raciale

L'euthanasie de plus de 150 000 patients allemands dans le cadre des opérations T4, l’Aktion Brandt et 14f13 a pu se dérouler sans difficultés sur le plan médical, grâce à la collaboration, à l'adhésion ou à la tolérance de la majorité des psychiatres et du corps médical allemand, sans lesquelles elle n'aurait pas été possible. Aucun psychiatre ni médecin n'a jamais été obligé de participer directement aux différentes actions d'euthanasie : il ne s'agissait pas d'un « ordre » (Befehl) mais d'une « autorisation » (Ermächtigung) avec dotation de « pleins pouvoirs » (Vollmacht). Mais nombreux sont les scientifiques qui se jettent sur les « matériaux humains » fournis par l'euthanasie : non seulement des cerveaux, mais aussi des victimes encore vivantes servant de matériel d’expérimentation avant d’être éliminées… A commencer par les «chercheurs » des deux plus prestigieux instituts allemands, l'Institut Kaiser-Wilhelm de Recherche sur le Cerveau de Berlin et l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique de Munich. Les cas de résistance de la part des médecins et psychiatres ont été extrêmement rares. T4 ne fut donc en aucun cas le fait de quelques SS sadiques, médecins illuminés ou « pseudo-scientifiques », illuminés, mais de l'ensemble de la profession psychiatrique, de psychiatres normaux, habituels et représentatifs de leur science.

Le Kaiser-Wilhelm Institut de Berlin, fondé en 1912. Haut lieu de Science… mais pas toujours de Conscience
Le Kaiser-Wilhelm Institut de Berlin, fondé en 1912. Haut lieu de Science… mais pas toujours de Conscience

Les psychiatres furent massivement impliqués et jouèrent un rôle considérable dans la « biocratie » du IIIè Reich et le bilan est effrayant, allant des 360 000 stérilisations de malades « héréditaires » (96% des stérilisés sont des patients psychiatriques) à l’« euthanasie sauvage » de psychotiques jugés « incurables » et handicapés mentaux, euthanasie laissée à la libre initiative des psychiatres ayant pleins pouvoirs, en passant par la castration des homosexuels, la déportation des « asociaux », l'extermination des criminels et des Tziganes… C’est le professeur Ernst Rüdin et ses collaborateurs de l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (actuel Max-Planck Institut für Psychiatrie) qui légitiment scientifiquement la loi sur l’eugénisme (6 des 8 maladies entrant dans le cadre de cette loi relèvent du secteur psychiatrique) ; la presque totalité des professeurs de psychiatrie siège dans les « Tribunaux de santé héréditaire » statuant sur les stérilisations ; l'un des principaux artisans de la loi sur le mariage est le professeur de psychiatrie Weygandt ; la direction scientifique du « traitement » des homosexuels est confiée à un psychiatre, le docteur Rodenberg, par ailleurs expert de l’opération T4 ; le sort des « asociaux » et des criminels dépend des travaux et décisions communs entre les services de police et les psychiatres généticiens spécialisés en « biologie criminelle », alors que le responsable scientifique de l'extermination des Tziganes est le pédo-psychiatre-généticien R. Ritter… Ainsi la « banalité du mal » s'intègre elle aussi sans heurt dans la « normalité psychiatrique » et le « quotidien médical banal » (Alltägliche Medizin).

Chaque hôpital psychiatrique, chaque université, chaque institut de recherche est concerné et participe, qu'un tel degré de collusion ne pouvait pas être « uniquement le fruit de l'égarement de quelques individus, mais qu'il avait pour origine des défaillances de la psychiatrie (…) elle-même » (Benno Müller-Hill). La dictature politique seule, pas plus que la psychopathologie de tel ou tel, ne suffisent à expliquer tout ce qu'ont fait les psychiatres, médecins et chercheurs. Si le crime a été possible, c’est que la science psychiatrique l’a rendu possible, par une lente dérive remontant bien avant l’apparition du nazisme…

2.1. L’eugénisme (Eugenik) ou « hygiène raciale » (Rassenhygiene)

Alfred Ploetz (1860-1940), le fondateur de l'hygiène raciale en Allemagne, définit dès 1895 l’eugénisme comme « la tentative de maintenir l'espèce en bonne santé et de perfectionner ses dispositions héréditaires » (A. Ploetz, Die Tüchtigkeit unserer Rasse und der Schutz der Schwachen, Berlin, 1895). Comme à l’époque la science ne pouvait agir directement sur les variations du matériel génétique, il ne reste à l'eugénisme néo-darwinien que la possibilité d'agir sur l'autre variable de l'évolution : la sélection : il s’agit de contrôler la reproduction afin de sélectionner les variations génétiques qui lui semblent favorables et éliminer avant la fécondation par interdiction de mariage ou stérilisation, ou après la fécondation par avortement, voire infanticide, celles qui lui semblent défavorables. Ainsi l’eugénisme en allemand possède des synonymes comme « Fortpflanzungshygiene » (hygiène de la reproduction), « Erbgesundheitslehre » (étude de la santé héréditaire) ou « Erbpflege » (entretien de l'hérédité).

Alfred Ploetz
Alfred Ploetz

Rapidement, l’eugénisme devient « militant » (gestion biologique de la société) et se dote d’un programme de recherche scientifique. Peu à peu, les « médecins de l'hérédité » (Erbärzte) se constituent, sur le plan académique en une discipline autonome, consacrée à « l'étude de l'hérédité humaine » (menschliche Erblehre), dont la psychiatrie génétique (Erbpsychiatrie) forme une des branches. Trois disciplines médicales se révèlent particulièrement actives dans le mouvement eugéniste: les hygiénistes, les anthopologues-anatomistes et les psychiatres.

« Le bon choix d’un époux… ». La « biologisation » des qualités humaines est un des éléments fondamentaux de l’eugénisme et de l’hygiène raciale nazie. De telles affiches largement diffusées devaient contribuer à des unions maritales dans le sens de l’hygiène raciale telle qu’entendue par les idéologues.
« Le bon choix d’un époux… ». La « biologisation » des qualités humaines est un des éléments fondamentaux de l’eugénisme et de l’hygiène raciale nazie. De telles affiches largement diffusées devaient contribuer à des unions maritales dans le sens de l’hygiène raciale telle qu’entendue par les idéologues.
L’Allemagne est mise en danger par le nombre trop important des enfants de population de moindre valeur comme les criminels, les asociaux ou les malades mentaux
L’Allemagne est mise en danger par le nombre trop important des enfants de population de moindre valeur comme les criminels, les asociaux ou les malades mentaux
Affiche expliquant la loi sur le mariage tel que le conçoit l’idéologie nazie, dans le sens de l’hygiène raciale basée sur la biologie
Affiche expliquant la loi sur le mariage tel que le conçoit l’idéologie nazie, dans le sens de l’hygiène raciale basée sur la biologie
Ce genre de tableau illustrant la politique d’hygiène raciale était très fréquent dans l’Allemagne nazie
Ce genre de tableau illustrant la politique d’hygiène raciale était très fréquent dans l’Allemagne nazie

Dès 1905, Ploetz créé la « Société d'Hygiène Raciale », à laquelle adhèrent rapidement d’éminents psychiatres allemands, comme le professeur Emil Kraepelin de Munich (1908) qui s’inquiète de cette civilisation qui « maintient en vie les inférieurs mentaux et les malades et leur permet le cas échéant de se reproduire » ou le professeur Aloïs Alzheimer (1864-1915). Dans les années 1920 les théories de l’eugénisme font de plus en plus d’adeptes, comme Robert Gaupp (1870-1953), professeur titulaire à l'Université de Tübingen qui recommande de stériliser les criminels récidivistes et les retardés mentaux pour « épurer le peuple de ses éléments inférieurs » et se fait acclamer. Sous la République de Weimar, l'enseignement de l'hygiène raciale se diffuse dans toutes les facultés de médecine allemandes et les psychiatres y apportent leur contribution. Dans le domaine de la recherche, la génétique psychiatrique est exclusivement motivée par des préoccupations eugénistes, comme l’« Institut Allemand de Recherche Psychiatrique » de Munich, centre mondialement réputé fondé en 1917 par Kraepelin et dirigé depuis 1931 par un eugéniste militant, le professeur Ernst Rüdin (1874-1952). Pionnier de l'approche génétique en psychiatrie, avec son étude de 1916 sur l'hérédité de la schizophrénie, ce psychiatre suisse est un des membres fondateurs de la « nouvelle Société d'Hygiène Raciale » de Ploetz, puis membre du comité directeur jusqu'en 1933, date à laquelle il devient président et coéditeur de la revue eugéniste « Archiv für Rassen- und Gesellschafts-Biologie » (ARGB). De même, la psychiatrie asilaire se rallie à l'eugénisme, militant pour associer l'ouverture des asiles à une stérilisation prophylactique.

Ce genre de tableau illustrant la politique d’hygiène raciale était très fréquent dans l’Allemagne nazie
Ce genre de tableau illustrant la politique d’hygiène raciale était très fréquent dans l’Allemagne nazie
Ce genre de tableau illustrant la politique d’hygiène raciale était très fréquent dans l’Allemagne nazie
Ce genre de tableau illustrant la politique d’hygiène raciale était très fréquent dans l’Allemagne nazie

Ainsi dès avant 1933 la psychiatrie allemande s'est massivement convertie aux théories eugénistes, et ses tenants, pratiquement tous les psychiatres allemands, ne sont pas tous, et de loin, des nazis convaincus à cette époque : ainsi le célèbre professeur Ernst Kretschmer (1888-1964), militant eugéniste depuis 1919, est un antinazi notoire ; à Hambourg, le professeur Weygandt, membre du parti de gauche DDP, développe un programme eugéniste beaucoup plus radical que la législation nazie ; le psychiatre F. Kallmann, eugéniste convaincu et partisan de stériliser 10% de la population allemande, devra fuir en raison de ses origines juives… En 1933, en Allemagne, il n'y a plus débat sur le principe de l'eugénisme, mais seulement sur ses modalités d'application (stérilisation obligatoire ou volontaire, etc.). A la veille de l’arrivée de Hitler au pouvoir, Ligue de l'Association des Médecins Allemands et le principal syndicat professionnel des médecins réclament au gouvernement une loi de stérilisation…

Ernst Kretschmer, militant eugéniste, mais antinazi
Ernst Kretschmer, militant eugéniste, mais antinazi

2.2. Une autre problématique : l'euthanasie

Ce qui vaut pour l’eugénisme est loin de s’appliquer à l’euthanasie avant 1933. Si le débat sur l’eugénisme est pratiquement réglé et aurait sans doute fait l’objet d’une loi sans le nazisme, la question de l'euthanasie reste encore relativement confidentielle entre 1913 et 1933 : moins d'une dizaine de psychiatres (dont une bonne moitié contre) et à peine plus d'autres médecins non psychiatres prennent publient leur opinion sur l'euthanasie avant 1933.

Comparativement, la défense de l'euthanasie en Allemagne avant 1933 mobilise, sur le plan professionnel, surtout des juristes et des psychiatres. Les acteurs médicaux de l'euthanasie des années 1939-1945 sont essentiellement des psychiatres, des pédiatres et de très jeunes médecins « idéalistes » et sans spécialité. Professionnellement, le champ d'intersection entre eugénisme et euthanasie concerne donc en premier lieu la psychiatrie.

En 1921, l'assemblée des médecins allemands rejette encore à l'unanimité un projet de loi autorisant la « suppression des vies indignes d'être vécues ». Sous la république de Weimar, le terme « euthanasie » possède deux significations principales :

Le débat sur l’euthanasie oppose alors trois grandes tendances :

A ce moment, euthanasie et eugénisme ne sont pas liés : de tous les arguments avancés pour l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif, aucun ne se réclame généralement ni ne relève directement de l'eugénisme. Les deux arguments majeurs et récurrents de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif ressortent plutôt de l'évaluation bio-médicale du niveau d'humanité d'un individu et du coût économique « faramineux » des « existences fardeaux » (« Ballastexistenzen ») pour la collectivité. D'ailleurs, dans le langage des psychiatres nazis, l'euthanasie des adultes s'appelle « mesure de planification économique » et non « mesure d'hygiène de l'hérédité ». Dans la pratique, le critère le plus important n’est pas l'éventuelle propagation d'une maladie héréditaire, mais la curabilité, l'aptitude au travail et la productivité des patients.

Extrait d’un document statistique de Hartheim retrouvé par les Américains en 1945. Il fait état de gains réalisés par l’état allemand grâce à la « désinfection » de 70 723 handicapés lors de T4
Extrait d’un document statistique de Hartheim retrouvé par les Américains en 1945. Il fait état de gains réalisés par l’état allemand grâce à la « désinfection » de 70 723 handicapés lors de T4

D’ailleurs les principaux partisans de l’eugénisme se prononcent en général contre l’euthanasie : c’est le cas du professeur Rüdin qui en 1923 se prononce contre l'euthanasie des vies « sans valeur » mais « dotées de sentiments » ; en 1931, le psychiatre-généticien Luxemburger, principal collaborateur de Rüdin, publie un catalogue des mesures « psychiatriques-eugénistes » où il condamne comme « indigne d'un peuple civilisé l'euthanasie des ‘vies indignes d'être vécues’ » et rappelle « le respect inconditionnel de la vie de l'être humain » ; en 1933 même l'anthropologue hygiéniste racial nazi L. Loeffler condamne l’euthanasie, ou encore le professeur Karl Bonhoeffer (1868-1948), dont deux fils résistants seront exécutés par les nazis.

Le professeur Karl Bonhoeffer et son épouse Paula
Le professeur Karl Bonhoeffer et son épouse Paula

Tous par contre sont unanimes à vouloir la mise en place d’une politique eugéniste et approuveront la Loi de stérilisation promulguée par le gouvernement de Hitler en juillet 1933, la considérant comme une « étape importante dans la thérapie psychiatrique » du point de vue de la « prophylaxie » (Karl Bonhoeffer).

2.3. Eugénisme et euthanasie des nouveau-nés infirmes

La faille apparaît avec la question des nouveau-nés et jeunes enfants difformes ou handicapés. Outre la recommandation de l’avortement sur indication eugéniste, quelques eugénistes envisagent l’euthanasie pour ces cas précis : ainsi Ploetz lui-même envisage dès 1895 la décision d’euthanasie par un collège de médecins en cas de naissance d’un enfant « fable ou contrefait »…En 1904 le professeur W. Weygandt (1870-1939) réclame que l'État intervienne dans le droit au mariage et envisage l'exposition « à la spartiate » des enfants trop faibles comme « mesure d'hygiène sociale » ; de son côté Rüdin approuve dès 1905 les thèses de son maître, A. Forel (1848-1931) prônant l’élimination « grâce à une narcose charitable », avec l'accord des parents et après un examen médical approfondi, des « nouveau-nés crétins, idiots, hydrocéphales, microcéphales et autres du même genre ».

En 1931, dans son manuel d'hygiène raciale, le professeur Fritz Lenz (1887-1976), le pape de l'eugénisme et titulaire de la seule chaire « d'hygiène raciale » en Allemagne avant 1933 (Munich), prend position sur la question de l'euthanasie. Il y estime que l'euthanasie « n'entre pas en considération comme moyen essentiel de l'hygiène raciale ». À ses yeux, l'euthanasie est essentiellement une « question d'humanité », car du point de vue de l'hygiène raciale, les patients concernés par l'euthanasie ne risquent guère de se reproduire et lorsque c'est le cas, une simple stérilisation suffit à les en empêcher. Toutefois, Lenz semble assez favorable à l'euthanasie des nouveau-nés handicapés du point de vue de l'hygiène raciale. Les parents, en effet, n'étant plus entièrement absorbés par l'éducation d'un seul enfant handicapé, oseraient alors faire autant d'autres enfants sains qu'ils le désireraient, au lieu de s'arrêter par peur de mettre au monde un deuxième handicapé. Ainsi, tout en rejetant l'euthanasie, car le « respect de la vie individuelle forme un pilier essentiel de notre ordre social », Lenz laisse théoriquement la porte ouverte à l'euthanasie des enfants en cas de changement du contexte politique.

Fritz Len
Fritz Len

La brèche était ouverte, et rapidement les plus éminent psychiatres allemands vont s’y engouffrer : en 1920 les professeurs Robert Gaupp (1870-1953) à Tübingen et Alfred Hoche à Fribourg dénoncent la « fausse humanité qui protège les vies sans valeur ». Le livre de Hoche « La liberté de destruction des vies indignes d'être vécues » écrit en collaboration avec le juge Karl Binding et publié à Leipzig en 1920, rencontre un tel succès qu’il est réédité en 1922. En 1925, Gaupp estime « énorme » la charge imposée à l'Allemagne « par les inférieurs mentaux et moraux de toutes classes » et envisage à nouveau l’euthanasie ; Haenel, le rapporteur de l'Association de Psychiatrie Légale, juge dans l'« Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie » que la suppression des « existences sans valeur » ne peut être qu'un « gain » pour la société… Désormais, ces « existences sans valeurs » sont certes celles des handicapés, mais aussi des criminels… En 1928, le professeur de psychiatrie Wilhelm Weygandt (1870-1939) de Hambourg justifie la peine de mort pour les criminels, car elle permet une élimination « radicale » des « éléments les plus nuisibles » du point de vue eugéniste… En 1931, le professeur de psychiatrie et de neurologie Berthold Kihn, titulaire de la chaire à Iéna regrette qu'une « sensibilité un peu trop cultivée « empêche » que l’annihilation des vies indignes d'être vécues puisse faire partie des moyens médicaux d'influencer qualitativement notre peuple »…

Karl Binding et Alfred Hoche
Karl Binding et Alfred Hoche

2.4. La psychiatrie au service du projet hitlérien

Avec le lien entre eugénisme et euthanasie, le pas était franchi, et lorsque le projet hitlérien se met en place, à quelques exceptions près, tous les grands médecins psychiatres d’Allemagne y apportent leur contribution. Avant 1933 en Allemagne et après 1933 dans les autres pays, la majorité des eugénistes n'a en effet jamais évolué jusqu'à l'euthanasie. Des pays démocratiques comme la Suède ou les États-Unis, qui mettent en place des lois de stérilisation eugénique, n'en arriveront jamais à l'euthanasie étatique. Mais en Allemagne, la conjonction des théories eugénistes de la psychiatrie allemande et de l’évolution politique allemande entre 1933 et 1939 débouche irrémédiablement sur l’euthanasie. Il existe des liens indéniables entre la logique eugéniste de la psychiatrie allemande et la logique nazie de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif.

Tübingen 1937 : le 9è congrès de la « Société allemande d’anthropologie physique » voit se réunir entre autres les docteurs Eugen Fischer, Otmar von Verschuer, Alfred Ploetz et Josef Mengele qui posent avec d’autres congressistes. Durant ce congrès, les participants décident de changer le nom de leur organisation : elle s’appellera désormais « Société allemande pour l’hygiène raciale ». Mengele se trouve à gauche du second rang.
Tübingen 1937 : le 9è congrès de la « Société allemande d’anthropologie physique » voit se réunir entre autres les docteurs Eugen Fischer, Otmar von Verschuer, Alfred Ploetz et Josef Mengele qui posent avec d’autres congressistes. Durant ce congrès, les participants décident de changer le nom de leur organisation : elle s’appellera désormais « Société allemande pour l’hygiène raciale ». Mengele se trouve à gauche du second rang.

Il y a donc d’incontestables liens entre eugénisme et euthanasie étatique, liens qui tiennent à la proximité de leurs matrices idéologiques respectives. Le cadre conceptuel nazi de l'euthanasie au nom de l'intérêt collectif partage cinq éléments essentiels avec l'eugénisme :

Ainsi, pour la majorité des psychiatres allemands, la « suppression des existences indignes d'être vécues » apparaît comme une forme extrême et radicalisée de l'eugénisme négatif dans un contexte politique où tout ce qui semble bénéfique pour la collectivité nationale est autorisé. Pour le Prof. Pohlisch, en 1941, le problème est simple : « Que vise l'eugénisme à la fin ? Que notre peuple possède autant d'hommes de valeur que possible et aussi peu d'hommes inférieurs que possible. » Mais les eugénistes allemands sont conscients que la stérilisation n'apporte qu’une solution lente et incomplète. Ils savent, d’après une loi de génétique des populations établie par W. Weinberg, statisticien médical renommé, nazi convaincu et fondateur de la Société d'Hygiène Raciale de Stuttgart… qu’il faudra cinq siècles pour réduire de 1% à 0,1% l'apparition d'une maladie génétique récessive dans une population en stérilisant les seuls malades homozygotes… Pour tous, les Schneider, les Nitsche, les Politsch, l'euthanasie vient donc remédier à la lenteur de la stérilisation - solution à très long terme. À court terme, l’élimination immédiate des « lebensunwerten Lebens » permet à l'État de réaliser de substantielles économies.

2.5. L’engagement des psychiatres, biologistes et médecins au coté du pouvoir

L’action T4 illustre ce qui se passe si le pouvoir confisqué est confié aux médecins, psychiatres, généticiens et biologistes rêvant d'une utopie biologique en harmonie avec l’idéologie étatique. Comme dans le système totalitaire nazi il n'y a pas de contre-pouvoir, en particulier judiciaire face à la caste médicale et scientifique décisionnaire, celle-ci peut faire à peu près ce qu'elle veut vis-à-vis des êtres humains dont elle a la charge, dans le cadre de règles qu'elle à elle-même édictée, dans le droit fil de ce que demande le pouvoir en place. Comparativement, en France, un eugéniste comme Alexis Carrel peut bien raconter ce qu'il veut, son pouvoir reste totalement limité et il n’a aucun moyen légal de passer aux actes…

Le nazisme a radicalisé l'eugénisme, c’est incontestable. Mais avec le consentement du corps médical allemand, c’est tout aussi incontestable. Les médecins sont le groupe professionnel le plus fortement nazifié dans l'Allemagne de Hitler. Un médecin sur deux est inscrit au NSDAP entre 1925-1945, et 69% des médecins font partie de la SA, de la SS et de la Ligue des médecins nazis. Dans les universités, le taux d'adhésion au NSDAP des professeurs de la faculté de médecine dépasse souvent les 80%. Cet engagement politique joue un rôle déterminant pour le passage à l'acte de nombreux médecins, en particulier chez les plus jeunes, idéalistes et fanatisés. Ces médecins nationaux-socialistes se considèrent comme « les soldats politiques de notre conception du monde et de notre Führer » et font la guerre aux « inférieurs biologiques ».

Arrivés au pouvoir, les nazis poursuivent délibérément la politique de réduction des dépenses pour les handicapés et malades mentaux initiée sous la république de Weimar. Les directeurs des asiles et instituts pour malades mentaux sont « invités » à opérer un tri parmi les patients et concentrer les moyens thérapeutiques les plus modernes (électrochocs, etc.) sur les patients présentant une chance de guérison pour accélérer leur sortie, et euthanasier les incurables improductifs, afin de réaliser des économies.

De 1943 à avril 1945 le docteur Emil Gelny élimina plusieurs centaines de patients des établissements psychiatriques de Maria Gugging et de Mauer-Öhling en Autriche par surdoses de médicaments mais aussi avec ce appareil à électrochocs…
De 1943 à avril 1945 le docteur Emil Gelny élimina plusieurs centaines de patients des établissements psychiatriques de Maria Gugging et de Mauer-Öhling en Autriche par surdoses de médicaments mais aussi avec ce appareil à électrochocs…
Les théories eugénistes pénètrent jusque dans les manuels scolaires : ainsi l’exercice N°95 de ce livre de calcul est éloquent : « La construction d’un asile d’aliénés coûte 6 millions de Reichsmarks. Combien aurait on pu construire d’appartements à 15 000 Reichsmarks l’appartement avec cette somme ? »
Les théories eugénistes pénètrent jusque dans les manuels scolaires : ainsi l’exercice N°95 de ce livre de calcul est éloquent : « La construction d’un asile d’aliénés coûte 6 millions de Reichsmarks. Combien aurait on pu construire d’appartements à 15 000 Reichsmarks l’appartement avec cette somme ? »
Situation encore aggravée par la guerre dans laquelle le Reich va rapidement être plongé : d’une part, en situation de guerre, les malades incurables et autre « bouches inutiles » sont généralement les derniers servis ; d’autre part, psychologiquement, la guerre altère le sens de la valeur absolue de la vie d'un individu et « brutalise » les médecins ; enfin il y a dans le cadre d'une pensée eugéniste un lien direct entre guerre et euthanasie. Ce n'est pas un hasard si Hitler qui envisageait l'euthanasie en 1935 a attendu la guerre pour passer à l'action et s'il a daté rétrospectivement son autorisation d'euthanasier, rédigée en octobre, au 1er septembre 1939, date d'entrée en guerre de l'Allemagne : non seulement, les asiles doivent être « vidés » des « inférieurs » pour être transformés en hôpitaux militaires, mais pour les eugénistes, la guerre est une des situations les plus « dysgéniques » qui soient : elle fait en effet tomber les « meilleurs » sur le champ de bataille, les jeunes de « bonne race, en bonne santé et vigoureux, qui à cause de leur mobilisation n’ont souvent pas le temps de se reproduire… alors qu'elle épargne les « inférieurs » physiques et mentaux de toute sorte qui, eux, peuvent continuer à se reproduire à l'arrière du front. Cette "sélection sociale négative" constitue le plus grand danger de la guerre pour les eugénistes. Et si la guerre ne peut être évitée, alors ce gâchis de « bon sang » sur les champs de bataille doit être « équilibré » par l'augmentation du quota d'élimination des « inférieurs » réfugiés à l'arrière… C’est bien ce qu’exprime le docteur. Pfannmüller, expert T4 et directeur de l'asile d'Eglfing-Haar où il euthanasie lui-même les enfants handicapés en les faisant mourir de faim : « Pour moi, l'idée que la fleur de la meilleure jeunesse doive laisser sa vie au front afin que des asociaux abrutis et des antisociaux irresponsables vivent en sûreté dans leurs asiles, est insoutenable ».

Affiche de propagande de 1936 : « jusqu’à 60 ans, un malade « héréditaire » coûte en moyenne 50 000 Reichsmarks »
Affiche de propagande de 1936 : « jusqu’à 60 ans, un malade « héréditaire » coûte en moyenne 50 000 Reichsmarks »

Le passage à l'acte des psychiatres allemands résulte ainsi de la conjonction d'une psychiatrie ultra biologisante et déshumanisée par l'eugénisme, au service, non de l'individu, mais de l’idéologie nazie privilégiant la communauté raciale biologiquement saine et pure, basée sur le darwinisme social, l’éliminationnisme des plus faibles et l’agressivité guerrière. Sans le nazisme, l'Allemagne se serait sans doute limitée à une législation eugéniste, réclamée par le corps médical et analogue à celle des États-Unis ou des pays scandinaves. Mais inversement, sans cette dimension biomédicale, le nazisme ne se serait pas autant démarqué d'un fascisme à l'italienne (comparativement très bénin), du génocide archaïque à la turque contre les Arméniens, voire du goulag à la soviétique. Nazisme et médecine eugéniste se sont mutuellement, modernisés, épaulés et radicalisés, dans un commun souci d'efficacité. Certes, sans ces technocrates médicaux, il y aurait eu les Einsatzgruppen, les fusillades de Juifs en masse et les camps de concentration. Mais sans l'euthanasie psychiatrique, il n'y aurait peut-être pas eu les chambres à gaz : c’est la psychiatrie allemande et ses techniciens de l'euthanasie qui a mis en place les premières chambres à gaz et qui a introduit les premières « sélections médicales » dans les camps de concentration. C’est elle qui a fourni aux camps d’extermination, Belzec, Treblinka, Sobibor notamment, les spécialistes de l’extermination industrielle, dont Wirth, « Christian le terrible », qui a débuté sa carrière à Grafeneck…

Christian Wirth (1885–1944) est en 1940 chef de police de l’établissement d’euthanasie de Hartheim. Il y gagne son surnom de « Christian le terrible ». Par la suite, il devient inspecteur en chef de tous les établissements d’euthanasie du Reich. En septembre 1941 il devient un des responsables de l’Aktion Reinhard comme commandant de Belzec et de Sobibor. En 1943 il part avec son équipe pour nettoyer la zone de Triste de ses Juifs… Il est tué en mai 1944 par les partisans
Christian Wirth (1885–1944) est en 1940 chef de police de l’établissement d’euthanasie de Hartheim. Il y gagne son surnom de « Christian le terrible ». Par la suite, il devient inspecteur en chef de tous les établissements d’euthanasie du Reich. En septembre 1941 il devient un des responsables de l’Aktion Reinhard comme commandant de Belzec et de Sobibor. En 1943 il part avec son équipe pour nettoyer la zone de Triste de ses Juifs… Il est tué en mai 1944 par les partisans