Alsace : l’Alsace au temps des « malgré nous »

1. Préliminaires

On débaptise à tour de bras… le nouveau nom de la Place Broglie à Strasbourg… ce même nom sera attribué à Mulhouse à la rue du… Sauvage 
On débaptise à tour de bras… le nouveau nom de la Place Broglie à Strasbourg… ce même nom sera attribué à Mulhouse à la rue du… Sauvage 
Le 6 décembre 1938 à Paris, un accord est conclu entre la France et le Reich, signé par les ministres des Affaires étrangères, von Ribbentrop et Bonnet, spécifiant entre autres chose que:

  1. Les gouvernements Allemands et Français sont tous deux convaincus que les relations pacifiques et de bon voisinage entre la France et l'Allemagne constituent un élément essentiel…
  2. Les deux gouvernements constatent qu'aucune question de nature territoriale ne reste en suspens entre leurs pays et reconnaissent solennellement, comme définitive, la frontière entre leurs deux pays dans leurs limites actuelles…
« Les Alsaciens sont, sauf votre respect, un peuple de cochons (Schweinvolk). Ils s’étaient déjà imaginés que les Français et les Anglais allaient revenir. C’est pourquoi ces jours-ci, puisque les représailles ont commencé, ils sont particulièrement hostiles et méchants. Mon Reichsführer, je crois que nous devrions en faire partir la moitié, n’importe où. Staline les accepterait certainement. »
(Lettre du Général SS Berger, chef d’état Major du Reichsführer SS, à HeinrichHimmler, 21/6/44)

2. Avant les hostilités

2.1. L’évacuation des zones frontalières

Instructions à la population en vue de l
Instructions à la population en vue de l'évacuation (septembre 1939)
A partir de 1930 est construite la Ligne Maginot le long des frontières du Nord et de l’Est, destinée à arrêter toute attaque ennemie. Mais cette ligne de défense est plus psychologique qu’efficace.

C’est en Alsace du Nord et dans les Vosges du Nord (Alsace et Lorraine) que les plus puissants ouvrages sont construits, parmi lesquels les ouvrages de Schoenenbourg, du Hochwald et du « Four à Chaux » à Lembach, la casemate Esch à Hatten, ou les fortifications de la vallée du Schwartzbach à Dambach-Neunhoffen…

1939 : aux premiers jours de la guerre, l’évacuation pour plus de 100 000 Alsaciens… 30kg de bagages par personne !
1939 : aux premiers jours de la guerre, l’évacuation pour plus de 100 000 Alsaciens… 30kg de bagages par personne !
Fin août 1939, la menace de guerre se précise. Le gouvernement français décide d’évacuer les civils sur une bande de 5 à 8 km le long du Rhin. A partir du 2 septembre 1939, 374.000 Alsaciens sur un total de 1.219.000 habitants quittent leur maison avec 30kg de bagages et 4 jours de vivres, laissant tous leurs autres biens sur place. Parmi eux, 115.000 Strasbourgeois. Ils sont acheminés par train vers le Sud-ouest de la France où ils arrivent après deux à trois jours de voyage. Les Bas-Rhinois de 106 communes s’installent principalement en Dordogne, Haute Vienne et Indre ; les Haut-Rhinois de 66 communes en Haute Garonne, Landes et Gers.

2.2. L’installation des évacués

Alsaciens évacués dans le Limousin.
Alsaciens évacués dans le Limousin.
Dans chaque région d’accueil, le nombre de réfugiés ne doit pas excéder les 35%. Chaque adulte reçoit 10 francs par jour (5 francs pour les enfants de moins de 13 ans) pour vivre.

Pour les évacués, le choc est brutal. Pour les « accueillants »,il en est de même, car personne ne s’attend à une telle marée de réfugiés. Dans l’immédiat, tout manque : logis, lits, couvertures, draps… L’accueil tient de l’improvisation ou fait totalement défaut…

Le premier contact avec la population autochtone est souvent rude, fait d’incompréhension. Les arrivants ne parlent pas français ou le parlent mal ; entre eux, ils ne conversent qu’en dialecte… S’ensuivent des malentendus et des frictions, souvent ponctués d’injures de type « Sales boches »…

L’inconfort de l’habitat rustique offusque les réfugiés, habitués à davantage d’aise ; mais en revanche leurs exigences agacent les gens du pays qui s’estiment « envahis » par des intrus dont ils ignorent tout, jusqu’à leur nationalité !

La propagande nazie se fera fort d’exploiter plus tard cette situation… d’autant plus que les évacués, dans leur immense majorité, n’ont qu’un but : rentrer chez eux…

Peu à peu cependant, la vie s’organise. Périgueux devient un second Strasbourg, où s’installe la municipalité. Saint Junien, en Haute Vienne compte plus d’habitants de Schiltigheim que d’autochtones… l’Université de Strasbourg, quant à elle, s’est repliée à Clermont Ferrand.

3. La guerre : Septembre 39 – Juin 40

3.1. La drôle de guerre

Septembre 1939 : Strasbourg vidé de ses habitants. Dès la déclaration de la guerre, le 3 septembre 1939, Strasbourg et de nombreuses localités situées à 3km de la frontière sont évacuées principalement vers le Sud-Ouest et le Centre de la France. Durant de longs mois la capitale alsacienne reste une ville vide où seuls circulent des patrouilles militaires et des animaux errants.
Septembre 1939 : Strasbourg vidé de ses habitants. Dès la déclaration de la guerre, le 3 septembre 1939, Strasbourg et de nombreuses localités situées à 3km de la frontière sont évacuées principalement vers le Sud-Ouest et le Centre de la France. Durant de longs mois la capitale alsacienne reste une ville vide où seuls circulent des patrouilles militaires et des animaux errants.
Jusqu’en mai 1940, il ne se passe pratiquement rien, sinon une guerre d’intoxication et de propagande, de tracts anti-britanniques, de slogans par hauts parleurs… Les opérations militaires sur le front franco allemand se bornent à une petite incursion française en Sarre en septembre 39, stoppée dès le 27 octobre (l’état major veut absolument éviter de verser le sang, comme en 1914), les Allemands étant de leur coté occupés en Pologne…

3.2. La débâcle

Ligne Maginot : secteur fortifié d’Altkirch et des Trois Frontières.
Ligne Maginot : secteur fortifié d’Altkirch et des Trois Frontières.
L’offensive allemande, déclenchée en Belgique et dans les Ardennes le 10 mai 1940 surprend les Alliés. En Alsace, le front ne bouge pas, mais les Allemands bombardent terrains d’aviation, voies ferrées et dépôts de munitions. Le 13 juin, le commandement français ordonne le repli dans les Vosges des 5è et 8è armées qui défendent le Rhin, laissant aux seules unités retranchées dans la ligne Maginot le soin de contenir l’ennemi.

Le 14 juin, le front français du nord de la France s’effondre ; l’Est se trouve totalement isolé et les blindés allemands foncent à travers Ardennes et plateau lorrain vers la frontière suisse pour encercler la Ligne Maginot. Ce même jour, les Allemands attaquent de front par bombardement la ligne Maginot en Lorraine, dans les Vosges du Nord et en plaine d’Alsace.

Lembach : l’ouvrage du Four à Chaux de la ligne Maginot.
Lembach : l’ouvrage du Four à Chaux de la ligne Maginot.
Le 15 juin 1940, la Wehrmacht déclenche l’opération « Klein Bär » : après un bombardement d’artillerie contre les casemates du Rhin, la Wehrmacht franchit le fleuve à Rhinau, Marckolsheim, Neuf-Brisach et Geisswasser sans rencontrer de grande résistance. Le 16, ordre est donné aux troupes françaises restantes de se replier. Les Allemands entrent dans Colmar et Sélestat le 17, dans Mulhouse, Belfort, Cernay le 18 et dans Strasbourg sans un coup de feu le 19. Seuls résistent encore les gros ouvrages du secteur de Haguenau et du Hochwald, très durement bombardés mais invaincus. Ils ne se rendront que le 25 juin, soit trois jours après la signature de l’armistice de Rethondes…

3.3. L’armistice

Les troupes allemandes entrent le 18 juin dans la vallée de Munster après avoir pris Colmar.
Les troupes allemandes entrent le 18 juin dans la vallée de Munster après avoir pris Colmar.
Le 22 juin est signé l’armistice à Rethondes. La convention ne parle pas de l’Alsace Lorraine. Le « problème » de l’Alsace Lorraine n’est pas abordé, d’autant plus que le Führer avait déclaré avant les hostilités que le peuple allemand pourrait « pour sauver la paix », renoncer à ces deux provinces qui « faisaient partie de l’Empire allemand ». Vichy, de son côté, considère que l’Alsace-Lorraine est française.

Le 28 juin Hitler parcourt rapidement l’Alsace, à Strasbourg, Sélestat et au Col de la Schlucht. Il fait entendre que l’Alsace Lorraine sera incorporée au Reich.

4. Le retour au Reich

4.1. Une annexion de fait

La France et l’Alsace sous le régime de Pétain.
La France et l’Alsace sous le régime de Pétain.
Le 4 juillet 1940, l’ancienne frontière franco-allemande telle qu’elle avait été tracée par Bismarck en 1871 est rétablie. L’Alsace est isolée du reste de la France par un cordon douanier et policier.

Le 2 août 1940, l’Alsace et la Lorraine cessent d’être un territoire français militairement occupé et deviennent provinces d’origine allemande recouvrées par le IIIè Reich en raison de leurs ethnies germaniques. Cependant, les Alsaciens – Lorrains sont considérés par Berlin comme des « Volksdeutsche » (membres de la communauté du peuple allemand) et non comme des « Reichsdeutsche » qui eux, sont de véritables Allemands.

Le Gauleiter Robert Wagner.
Le Gauleiter Robert Wagner.
L'ancien Reichsland « Elsass – Lothringen » n'est pas reconstitué. Le département de la Moselle se retrouve dans le « Gau Westmark » (Moselle et Sarre), l'Alsace est intégrée dans le « Gau Oberrhein » avec le Pays de Bade. Leur administration passe aux mains des chefs de l’administration civile respectifs, les « Gauleiter »

Tous les deux sont nantis de pouvoirs spéciaux et sont responsables uniquement devant le Führer.

L’administration française est supprimée, les préfets et sous préfets démis de leurs fonctions. Désormais, l’administration allemande en Alsace, l’économie, les finances, la police, la justice, l’enseignement, la poste, les communications, la construction, la propagande sont dirigés par des hauts fonctionnaires venus de Bade. Ces fonctionnaires coiffent en Alsace les services dans lesquels les Alsaciens restés sur place ou revenus d’évacuation pourront occuper des postes subalternes. Tous les fonctionnaires alsaciens désirant conserver leur emploi sont soumis à l’obligation de signer une déclaration d’allégeance au Führer.

Juillet 1940, place Kléber à Strasbourg : retour des prisonniers de guerre alsaciens : ils sont libres puisque désormais allemands !
Juillet 1940, place Kléber à Strasbourg : retour des prisonniers de guerre alsaciens : ils sont libres puisque désormais allemands !
En septembre, écoles, collèges et lycées sont adaptés au système scolaire allemand. Les écoles confessionnelles sont interdites, les séminaires fermés, les religieux enseignants licenciés, les facultés de théologie supprimées à Strasbourg au profit de Heidelberg et Fribourg en Brisgau. Le Concordat est aboli, la cathédrale de Strasbourg est fermée au culte et destinée à devenir un monument national du Reich.

Ainsi l’Alsace est « fondue » dans le Gau du pays de Bade, subdivisé en 39 « Kreise » (districts) sous la direction de Wagner qui reçoit en octobre 1940 le titre de « Gauleiter » du Gau Oberrhein groupant Alsace et Pays de Bade.

4.2. Le retour d’évacuation

Le retour des réfugiés alsaciens se fait à grand renfort de propagande… L’accueil de ces « Volksdeutsche » est particulièrement soigné
Le retour des réfugiés alsaciens se fait à grand renfort de propagande… L’accueil de ces « Volksdeutsche » est particulièrement soigné
L’armistice prévoit que le retour des évacués de 1940 soit pris en charge par le gouvernement français en lien avec les services Allemands.

Le premier convoi de réfugiés arrive à Strasbourg le 6 août. Il est accueilli en grande pompe par les nazis qui veulent marquer l’événement. Au total, plus de 400 convois ramènent au pays 320.000 évacués sur un total de 374.000. Les nazis les aident financièrement à se réinstaller, particulièrement les paysans, car la terre est restée en friches et le cheptel a été dispersé.

Retour des réfugiés alsaciens en gare de Strasbourg.
Retour des réfugiés alsaciens en gare de Strasbourg.
Le nombre élevé de retours s’explique par le fait que la plupart des Alsaciens ont mal vécu leur évacuation et leur séjour « forcé » dans les régions d’accueil. L’assimilation « culturelle » ne s’est pas faite, car ni les mentalités des évacués ni celles des accueillants n’y avaient été préparées. Par ailleurs, pour les Alsaciens, le souvenir de la précédente occupation sous le second Reich était plutôt positif, alors que le retour à la France après la victoire de 1918 avait laissé des traces très pénibles à cause de la rigidité de l’administration française…

Entre 50 et 60.000 Alsaciens – Lorrains ne reviennent pas. La plupart par choix volontaire. Mais beaucoup parce que la nouvelle administration allemande refuse leur retour. A commencer par les Juifs, au nombre d’environ 16.000. Ne peuvent de même rentrer au pays les militaires de carrière, les « Français » émigrés d’autres départements depuis 1918, les Alsaciens francophiles anciens militants de mouvements patriotiques, les Alsaciens ayant combattu le Reich et les mouvements autonomistes par presse et par radio, les déserteurs de l’armée allemande de la Grande Guerre, les personnes de race étrangère, les condamnés de droit commun récidivistes, les asociaux (mendiants, clochards…), les gitans et romanichels…

La NSV « Nationalsozialistische Volkswohlfahrt », organisme nazi de solidarité, au secours des Alsaciens revenus d’évacuation.
La NSV « Nationalsozialistische Volkswohlfahrt », organisme nazi de solidarité, au secours des Alsaciens revenus d’évacuation.
Enfin la nouvelle administration allemande expulse du territoire toute une série de personnes « indésirables » qui n’ont rien à faire dans le territoire nouvellement annexé : en Lorraine, Bürckel expulse en France quelques 100.000 Lorrains « francophones » (pour la plupart des paysans) ; 22.000 Juifs alsaciens de la zone non évacuée sont « expédiés » en France où ils seront internés par le gouvernement de Vichy avant d’être « livrés » à Auschwitz ou Treblinka… suivent tous les autres dont il a été question plus haut…

Quant aux soldats alsaciens faits prisonniers de guerre lors de la campagne de France, ils sont libérés des camps de prisonniers, étant désormais considérés comme des Allemands.

4.3. Les réactions du régime de Pétain

L’annexion de l’Alsace n’est cependant pas une intégration pure et simple au Reich. Ainsi les Alsaciens sont des « Volksdeutsche » et non des « Reichsdeutsche ». Hitler veut sans doute dans un premier temps ménager le maréchal Pétain, duquel il entend obtenir la collaboration d’une France elle aussi mise au pas par un régime « de Vichy » aux bottes des Allemands.

Vichy, parfaitement au courant de ce qui se passe en Alsace, proteste contre cette annexion de fait. Le 3 septembre, le général Paul Hunzinger chef de la mission officielle auprès de la Commission d’Armistice à Wiesbaden, remet une note officielle du gouvernement de Vichy protestant contre la politique d’annexion du Reich en Alsace-Lorraine.

Note remise le 3 septembre 1940 au général von Stülpnagel, président de la commission allemande d'armistice, par le général français Hunzinger. (In « La délégation française auprès de la commission allemande d'armistice, t. 1, Paris, 1947, pp. 239-241 »).

«Mon Général,

D'ordre de mon Gouvernement, j'ai l'honneur de vous transmettre la déclaration suivante :
Depuis l'entrée des forces allemandes dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, les autorités allemandes d'occupation ont pris un grand nombre de mesures qui ont pour effet de priver la France de ses droits de souveraineté sur ces territoires.

Parmi ces mesures, le Gouvernement français ne veut citer que les suivantes:

  1. Les Préfets, Sous-Préfets et Maires, ainsi que nombre de fonctionnaires d'origine non locale ou dont les tendances passaient pour suspectes, ont été évincés de leurs sièges respectifs ;
  2. Monseigneur Heinz, évêque concordataire de Metz, a été chassé .de son diocèse. Plusieurs membres du clergé, tant séculier que régulier, ont été également expulsés sous le prétexte qu'ils étaient de langue ou de mentalité française;
  3. Monseigneur Ruch, évêque concordataire de Strasbourg, s'est vu interdire l'accès de son diocèse et, par voie de conséquence, la reprise de son ministère
  4. M. Joseph Burckel a été nommé, le 7 août dernier, Gauleiter de Lorraine, et M. Robert Wagner, Gauleiter d'Alsace. La première de ces provinces a été rattachée au Gau de Sarre-Palatinat, et la seconde à celui de Bade;
  5. L'Alsace et la Lorraine ont été intégrées dans l'Administration civile de l'Allemagne. La frontière et la police douanière ont été portées à la limite occidentale de ces territoires;
  6. Les chemins de fer ont été incorporés dans le réseau allemand;
  7. L'administration des Postes, Télégraphes et Téléphones a été prise en mains par les Postes allemandes, qui substituent graduellement au personnel en place leur propre personnel;
  8. La langue française est éliminée tant de la vie administrative que de l'usage public;
  9. Les noms des localités sont germanisés;
  10. La législation raciale de l'Allemagne est introduite dans le pays et, à la faveur de cette mesure, les Israélites sont expulsés, ainsi que ceux des nationaux que l'Autorité allemande tient pour des intrus;
  11. Seuls, les Alsaciens et les Lorrains qui consentent à se reconnaître comme étant de souche allemande sont admis à réintégrer leur foyer;
  12. Le patrimoine des associations de caractère politique et des Juifs est frappé de confiscation, de même que les biens acquis, postérieurement au 11 novembre 1918, par les Français.

Rien n'illustre mieux l'esprit qui anime ces mesures, en elles-mêmes arbitraires, que les paroles prononcées publiquement le 16 juillet, à Strasbourg, par M. Robert Wagner. Faisant état de l'élimination en cours de tous éléments de souche ou de nationalité étrangère, ce haut fonctionnaire affirmait que le dessein de l'Allemagne était de régler une fois pour toute la question d'Alsace.

Une pareille politique, qui ne saurait être le fait d'organes d’occupation subordonnés, équivaut à une annexion déguisée, et est formellement contraire aux engagements souscrits par l'Allemagne à Rethondes.

En effet :

C'est avec la France entière, dans ses frontières de l'état de 1939 que l'Allemagne a signé la Convention du 22 juin 1940. C'est l'intégrité de la France entière que l'Allemagne a comprise dans la Convention d'Armistice, en précisant que le Gouvernement français avait le droit d'administrer les territoires occupés et non occupés, sans limitation territoriale aucune.

Fort de son droit, le Gouvernement français élève une protestation solennelle contre les mesures prises, en violation de la Convention d'Armistice, à l'égard des départements Alsaciens et Lorrains et leurs populations, et qui constituent une annexion de fait de ces territoires...

Veuillez agréer, mon Général, l’assurance de ma haute considération.

Hunzinger »

Il n’y aura aucune réaction de la part des autorités allemandes. Ni à cette démarche, ni aux démarches entreprises ultérieurement, d’ailleurs de plus en plus faibles…

5. La germanisation

5.1. Les mesures

Timbres-poste surchargés utilisés sous l
Timbres-poste surchargés utilisés sous l'occupation ; « Molsheim ville d'Alsace romantique et pittoresque au pied des Vosges » (cachet de l'Administration allemande des postes). Dès juillet 1940, toute l'Administration allemande est en place en Alsace. Les timbres-poste avec "Elsaß" (Alsace) ou "Lothringen" (Lorraine) en surcharge remplacent les timbres français.
Pour le Reich et les nazis, l’Alsace est un pays germanique que des décennies d’occupation française ont souillé et avachi. Il s’agit de faite remonter le fonds germanique des Alsaciens – Lorrains, et de les débarrasser du « Welscher Plunder » (« bric à brac français »). Wagner a carte blanche de Hitler pour transformer le Alsaciens en bons allemands nazis. Aussi pleuvent sur le pays décrets et mesures de toutes sortes :

Le 16 août 1940 un décret interdit de parler français. Les populations « welsches » des vallées vosgiennes ont 5 ans pour apprendre et parler l’allemand. En attendant, elles sont munies d’une carte spéciale les autorisant provisoirement à parler patois entre eux…

Les noms des villes et villages sont germanisés, de même que ceux des rues ou avenues : Obernai devient Ober-Ehnheim ; Masevaux, Marmünster ; Lièpvre, Leberau ; Sainte Marie aux Mines, Markirch… La Place Broglie de Strasbourg devient « Adolf Hitler Platz » ; la Place Kléber « Karl Roos Platz » ; la rue du Sauvage à Mulhouse aurait du se nommer « Adolf Hitler Straße », mais devant les rires Mulhousiens, l’occupant choisit un autre nom…

Page d
Page d'un livre de lecture utilisé sous l'occupation. À l'école, la seule langue autorisée est l'allemand. La propagande nazie s'infiltre même dans les livres de classe. L'écriture utilisée est celle de la méthode Sütterlin.
Tout ce qui est « français » dans les lieux publics disparaît : ainsi en est-il des statues de Jeanne d’Arc ou des statues de français célèbres : Kléber, Kellermann, Desaix, Rapp, Bruat… Les monuments commémoratifs des batailles de 1793 ou de 14-18 sont démolis (Wissembourg, HWK , Lingekopf…) Les cartes postales portant une légende françaises sont interdites à l’expédition ; l’anneau nuptial devra être porté à la main droite et non plus à la gauche, conformément à l’usage allemand…

Le 23 novembre 1940 un décret interdit le port de certains prénoms et fait obligation à la germanisation des noms : Roger devient Rudiger ; Jean devient Hans ; Guillaume, Wilhelm ; Claire, Klara… Les Didierjean deviennent Diderhans, les Lagarde, Wachmann ; les Dupont Brückner… Ceci jusque sur les pierres tombales…

En août 1940, la presse est mise au pas : les 14 journaux régionaux sont réduits à 4 quotidiens, tous sous contrôle du Parti Nazi : le « Straßburger Neueste Nachrichten », organe du NSDAP dans le Bas Rhin, le « Elsässer Kurier » à Colmar, le « Mülhauser Tagblatt » et le « Mülhauser Volksblatt » à Mulhouse. L’abonnement à un journal d’opinion nationale-socialiste est rendu obligatoire.

Le 1 octobre 1940, à la rentrée des classes, il n’y a plus aucune école confessionnelle ni aucune école privée en Alsace. Il y a des Volksschulen, des Mittelschulen et des Oberschulen. Innovation : les « Hauptschulen », écoles primaires supérieures à enseignement professionnel. Les enseignants alsaciens enseignent en allemand et ont été formés à se familiariser avec le système éducatif national-socialiste. Ils sont encadrés par des enseignants allemands. A la tête de l’Université est placé un recteur allemand. Les enseignants peuvent être mutés dans tout le Reich.

Affiche « invitant » les Alsaciens à parler « comme le bec leur a poussé… »
Affiche « invitant » les Alsaciens à parler « comme le bec leur a poussé… »
Le dialecte alsacien est interdit, car il est interprété comme une langue protestataire. De même sont interdites les manifestations et fêtes typiquement alsaciennes comme les kilbes, « messti » ou fêtes folkloriques, car elles sont l’expression d’une identité culturelle spécifique. Par contre les loisirs sont germanisés, et toutes les manifestation allemandes grandement fêtées, au premier rang desquelles le 20 avril, anniversaire du Führer.

Le port du béret est strictement interdit, car il obscurcit le cerveau et abêtit les gens (« Gehirnverdunkelungskappe »)…

5.2. Les autonomistes

Le procès des autonomistes alsaciens à Colmar, 1928.
Le procès des autonomistes alsaciens à Colmar, 1928.
Le mouvement autonomiste alsacien, né dans les années 1920 s’est très vite heurté au centralisme français, et en septembre 1927 est créé le « parti autonomiste d’Alsace-Lorraine » à Strasbourg, dont le secrétaire général est Karl Roos. En novembre, le parti fusionne avec le « Bloc de l’opposition » du Baron Claus Zorn de Bulach, violemment anti-français, et donne naissance au « Parti régional indépendant » qui dispose de deux organes de presse, la « Volksstimme » et la « Wahrheit ». Ces journaux sont rapidement interdits. En décembre 1927, La police arrête une certain nombre de militants autonomistes : l’abbé Fashauer, Paul Schall, René Schlaegel, Charles Philippe Heil, Conrad Schneider, Thomann, Hertling, Joseph Rossé, le baron Zorn de Bulach...

Karl Roos. Fusillé par les Français pour haute trahison le 27 février 1940, il va devenir un martyr nazi. Les SS lui feront à Hunebourg des funérailles wagnériennes en juin 1941
Karl Roos. Fusillé par les Français pour haute trahison le 27 février 1940, il va devenir un martyr nazi. Les SS lui feront à Hunebourg des funérailles wagnériennes en juin 1941
Le 1 mai 1928 s’ouvre à Colmar le procès des autonomistes : ils sont 21, dont sept en fuite. Le procès est d’ampleur nationale, l’accusation défendant la thèse du complot et soupçonnant les autonomiste de vouloir à terme rattacher l’Alsace à l’Allemagne. Le 28 mai, le verdict tombe : Ricklin, Rossé, Fashauer et Schall sont condamnés à 1 an de prison et à 5 ans d’interdiction de séjour. Les autres sont acquittés au bénéfice du doute. L’élection de Ricklin et Rossé est invalidée. Le 23 juillet, Mr Gaston Doumergue gracie les quatre condamnés. Quant aux sept accusés absents ou en fuite, il sont condamnés à de lourde peines : 20 ans pour René César Ley, 15 pour Karl Roos, Robert Ernst, Emile Pinck, 10 ans pour Schmidlin, le pasteur Hirtzel et Eugène Zadok. Roos vient se livrer et sera acquitté lors d’un second procès, le 22 juin 1929.

En 1938, une partie des autonomistes jette le masque en se déclarant ouvertement germanophile et bientôt nazie : Karl Roos, Bickler, Schall, Mourer, Charles Hueber (maire de Strasbourg de 1929 à 1935)... Lorsque la guerre est déclarée, 17 autonomistes alsaciens et lorrains sont arrêtés et emprisonnés à Nancy, soupçonnés de connivence politique avec l’Allemagne hitlérienne. Ils rejoignent Karl Roos, arrêté depuis le 4 février 1939. Roos est fusillé à Nancy le 7 février 1940 en tant qu’agent travaillant pour la Gestapo.

Transférés dans le sud de la France lors de l’offensive allemande de mai 1940, ces autonomistes sont recherchés après la défaite par un détachement de l’Abwehr, hébergés dans un hôtel aux Trois Epis et fêtés comme « Martyrs de Nancy »: parmi eux Marcel Sturmel, député d’Altkirch ; J.P. Mourer, député ; Antoni, conseiller général de Moselle ; l’abbé Brauner, directeur des Archives municipales de Strasbourg ; Joseph Oster, directeur des Hospices civils ; René Hauss, ancien député de Haguenau ; Paul Schall, secrétaire général du parti autonomiste ; René Schlegel, Hermann Bickler, Rudolf Lang, Edmond Nussbaum, Pierre Bieber, Jean Keppi ; Joseph Rossé, député de Colmar, Camille Meyer... Ils deviennent d’inconditionnels nazis. Sur une initiative de Robert Ernst, ils demandent officiellement à Hitler le 18 juillet 1940 l’annexion au Reich de l’Alsace.

1942 : parade à Strasbourg devant le vice Gauleiter Röhn. Derrière lui, le « Kreisleiter » de Strasbourg Herrmann Bickler. Au premier plan, le général Traut, un allemand né en Alsace.
1942 : parade à Strasbourg devant le vice Gauleiter Röhn. Derrière lui, le « Kreisleiter » de Strasbourg Herrmann Bickler. Au premier plan, le général Traut, un allemand né en Alsace.
Les nazis vont exploiter à fond ces autonomistes et en faire de fidèles collaborateurs :

6. La mainmise économique

15 juin 1941 : le Dr Ley, ministre du travail, lors d’un meeting à Mulhouse.
15 juin 1941 : le Dr Ley, ministre du travail, lors d’un meeting à Mulhouse.
La germanisation de l’administration s’accompagne de celle de l’économie. Celle ci est complètement réorganisée et tournée d’abord vers la reconstruction du pays relativement touché par la campagne. La lutte contre le chômage est prioritaire (pas de chômeur avec Hitler !) et rapidement l’économie se tourne vers l’économie de guerre.

Economiquement, les Allemands se comportent comme en pays conquis et « pillent » la région à leur profit. Le franc perd toute sa valeur (il faut 20 francs pour un mark), ce qui ruine tout un secteur de l’économie et de nombreuses entreprises que les Allemands rachètent à très bas prix… suscitant un mécontentement général.

13 octobre 1941 : manifestation nazie à Strasbourg (Place Kléber ou Karl Roos Platz) : Tous les moyens sont mis en oeuvre pour germaniser l
13 octobre 1941 : manifestation nazie à Strasbourg (Place Kléber ou Karl Roos Platz) : Tous les moyens sont mis en oeuvre pour germaniser l'Alsace. De grandes manifestations sont organisées par les Nazis afin de démontrer leur force, comme ici sur la place Kléber rebaptisée "Karl Roos Platz"
Les grandes firmes alsaciennes passent sous contrôle allemand, les directeurs sont limogés ou expulsés et sont remplacés par des gestionnaires allemands : c’est une colonisation déguisée. En février 1941, il y a en Alsace plus de 11.000 Allemands « colons », cadres dans l’économie alsacienne.

Avec la poursuite du conflit, l’économie alsacienne participe à l’effort de guerre. En novembre 1941, la semaine de travail passe de 48 à 68 heures, et on travaille les jours fériés. Dès juillet 1940 le rationnement est instauré en Alsace et il faut une carte pour les denrées alimentaires (pain, viande, légumes) puis pour les vêtements, les chaussures, le savon…

7. La nazification

L’annexion de l’Alsace Lorraine s’accompagne parallèlement de la Nazification des Alsaciens-Lorrains. Embrigadement idéologique racial ; lutte contre les juifs, le communisme, le catholicisme ; expulsion des indésirables, des inaptes ou des « indignes » ; aryanisation, politique de répression, formation militaire sont les éléments essentiels de cette nazification.

7.1. Les mouvements

Strasbourg : défilé des Jeunesses Hitlériennes. Toujours dans le but de germaniser rapidement, les nazis organisent des activités politiques et paramilitaires dans les jeunesses hitlériennes (H.J.: <a class=Hitler Jugend et B.D.M. : Bund Deutscher Mädel).'>
Strasbourg : défilé des Jeunesses Hitlériennes. Toujours dans le but de germaniser rapidement, les nazis organisent des activités politiques et paramilitaires dans les jeunesses hitlériennes (H.J.: Hitler Jugend et B.D.M. : Bund Deutscher Mädel).
Dans un premier temps, dès le 19 juin 1940 est créé à Colmar le « Elsässischer Hilfsdienst » (« service de secours alsacien »), organisme précurseur de la NSDAP en Alsace.

Dès juillet, la NSDAP créé en Alsace des groupements locaux de toutes ses formations, regroupées dans l’équivalent alsacien du Parti, l’ « Opferring » :

7.2. Le quadrillage du pays

Octobre 1941 : affiche annonçant la fête du parti nazi à Molsheim (Arrondissement de Molsheim).
Octobre 1941 : affiche annonçant la fête du parti nazi à Molsheim (Arrondissement de Molsheim).
Administrativement, le pays est rapidement quadrillé sur le modèle du « Gau » nazi : L’Alsace fait partie avec le Pays de Bade du Gau Oberrhein à la tête duquel est placé le Gauleiter Robert Wagner.

Les deux départements sont dissous et remplacés par des « Kreise », ou districts à la tête desquels se trouve un « Kreisleiter », responsable de district chargé de la nazification. Immédiatement au-dessous des « Kreisleiter », se trouvent les « Ortsgruppenleiter », responsables des communes puis les « Zellenleiter », responsable de quartiers et enfin les « Blockleiter », responsables de rues ou de blocs de maisons…. Les ordres et les instructions émanent de la Direction du Parti pour le Reich. Les Gauleiter ont pour fonction d'interpréter ces ordres et de les transmettre aux échelons inférieurs.

Les « Kreisleiter » ont un certain pouvoir discrétionnaire quant à l'interprétation des ordres, mais les « Ortsgruppenleiter » n'en ont pas et reçoivent des instructions précises. Les « Blockleiter » et « Zellenleiter » reçoivent généralement des instructions verbales. A tous les échelons du Corps des chefs du parti, les membres sont volontaires.

La loi municipale allemande est introduite, les maires et conseillers sont nommés. On fusionne les communes, on modifie les limites des arrondissements. Parallèlement à la législation et réglementation administrative, les lois d'exception nazies viennent rapidement s'appliquer.

7.3. Conséquences

Extrait d’un livre de lecture utilisé en Alsace après 1940.
Extrait d’un livre de lecture utilisé en Alsace après 1940.
Dès fin 1940 toute littérature non autorisée est systématiquement éliminée, particulièrement les œuvres marxistes ou juives ; la jeunesse est embrigadée dans les divers mouvements nazis, Hitlerjugend et BdM principalement, rendues obligatoires pour tous les lycéens et élèves d'écoles professionnelles.

Eglises catholique et protestante sont vivement combattues : prêtres et pasteurs perdent leur statut concordataire et son étroitement surveillés alors qu’on assiste à une tentative de mise en place d’un « christianisme allemand ».

Les Juifs ayant été chassés en France ou s’étant exilés, les synagogues sont mises à sac et détruites (Grande Synagogue de Strasbourg sur l’emplacement de l’actuel « Centre Halles ») et les cimetières saccagés. Les biens juifs sont aryanisés.

Par ailleurs, comme vu plus haut, tous les indésirables sur critères idéologiques sont expulsés du territoire : ils sont au nombre de 45.000 en Alsace (Juifs, communistes, tziganes, asociaux, malades mentaux, vagabonds…)

Mais les principaux faits qui vont marquer cette tentative de nazification de l’Alsace sont l’instauration du RAD, l’enrôlement de force dans la Wehrmacht et la création des camps de Schirmeck et de Struthof.

7.4. Le Reichsarbeitsdienst, R.A.D

Tous les jeunes alsaciens sont enrôlés dans le RAD et doivent prêter serment au Führer.
Tous les jeunes alsaciens sont enrôlés dans le RAD et doivent prêter serment au Führer.
A partir de février 1941, tous les Alsaciens âgés de 18 ans sont « invités » au service du travail obligatoire du Reich (« Reichsarbeitsdienst ») à l’instar du reste du Reich. C’est, pour les nazis le meilleur moyen de « germaniser » et de « nazifier » le pays. Le « Reichsarbeitsdienst » dure un an et est destiné aux jeunes hommes et aux jeunes filles de 17 à 25 ans. Ce n'est pas neutre : au R.A.D., on « prête serment » au Führer et on reconnaît donc son appartenance à la Grande Allemagne.

Pour les jeunes gens, ce service constitue de fait une préparation militaire intensive. Ils sont mélangés avec les Allemands nationaux pour accélérer le brassage et encadrés par les anciens de la première guerre mondiale.

Quant aux jeunes filles, elles accomplissent 6 mois dans des camps spéciaux d’où elles sont envoyées comme aides au foyer ou comme manœuvres agricoles. Puis elles accomplissent encore une période de 6 mois, le « Kriegshilfsdienst », comme auxiliaires de l’armée, soit dans la défense antiaérienne, soit dans l’industrie de guerre, soit dans les services municipaux…

Dans un premier temps, on fait appel aux volontaires, et partout des campagnes de recrutement battent le rappel. Cet appel au volontariat est un échec cinglant, tant en Lorraine qu'en Alsace. Aussi, le 8 mai 1941, devant la réticence des Alsaciens, le RAD devient obligatoire. Les réticents ou ceux qui créent des incidents (certains très violents) au moment de la circonscription, sont envoyé à Schirmeck-Vorbrück, dans le camp de rééducation.

Pour les jeunes filles aussi, le RAD est une obligation
Pour les jeunes filles aussi, le RAD est une obligation
Au départ, il n'est pas question d'incorporer ces classes d'âge dans la Wehrmacht: celle-ci est assez méfiante envers ces « nouveaux Allemands des Marches de l'Ouest », dont on craint le manque de discipline, voire l'insoumission, notamment à cause de mauvais souvenirs concernant le comportement anti-allemand de certains Alsaciens - Lorrains lors de la guerre de 14-18.

8. L’incorporation de force

8.1. Introduction

Alsaciens ! le front vous appelle… Une invitation très largement déclinée
Alsaciens ! le front vous appelle… Une invitation très largement déclinée
Fin 1941 à l’Est, c’est l’échec de Barbarossa. Début 1942, le front de l’est s’étend de plus en plus, ainsi que les autres fronts. La guerre exige de plus en plus d’hommes. Du recrutement de volontaires pour le R.A.D., on passe aux campagnes de recrutement de volontaires pour la Wehrmacht. Mais l’échec est toujours aussi patent, même si la propagande se charge de camoufler la maigreur des effectifs ainsi recrutés. Seuls 2.100 Alsaciens répondent favorablement aux sollicitations allemandes de partir à l’Est pour « combattre le Bolchevisme »…

8.2. Le décret

Jeunes Alsaciens devant le Conseil de révision avant leur incorporation dans l
Jeunes Alsaciens devant le Conseil de révision avant leur incorporation dans l'armée allemande.
Cet échec conduit Wagner à demander à Hitler l’introduction du service militaire obligatoire. L’entrevue a lieu le 9 août 1942 à Winnitza, en Ukraine, en présence des deux autres Gauleiter, Bürckel pour la Moselle et Gustav Simon pour le Luxembourg, ainsi que de Keitel, Ribbentrop, Bormann et Himmler. Hitler donne son consentement pour la mise en œuvre de cette mesure, même si les autorités allemandes hésitent : les Gauleiter veulent accélérer la germanisation, mais en haut lieu, on craint l’effet négatif de mesures obligatoires.

Le 23 août 1942 paraît le « Décret du Ministère de l'Intérieur du Reich sur la nationalité en Alsace, en Lorraine et au Luxembourg », accordant la nationalité allemande aux habitants de ces régions : sont considérés comme Allemands les personnes de souche allemande, c’est à dire dont les deux grands parents sont allemands, sont nés en Alsace, en Lorraine ou ailleurs dans le Reich.

L’ordonnance de Robert Wagner sur l’incorporation des jeunes alsaciens dans la Wehrmacht, le 24 août 1942.
L’ordonnance de Robert Wagner sur l’incorporation des jeunes alsaciens dans la Wehrmacht, le 24 août 1942.
Le 25 août1942 pour l'Alsace et le 29 pour la Moselle sont publiées les ordonnances sur le service militaire obligatoire dans l'armée allemande pour les Alsaciens – Mosellans.

« En vertu des pouvoirs qui m’ont été conférés par le Führer, j’ordonne :

1°- Le service militaire obligatoire dans l’armée allemande est introduit pour les jeunes gens de race allemande en Alsace appartenant à des classes qui seront déterminées par une ordonnance spéciale.

2°- Les hommes appelés sous les drapeaux seront soumis aux mêmes prescriptions en vigueur que les soldats allemands, ils jouissent aussi des mêmes droits que ceux-ci.

3°- Les hommes soumis à l’obligation militaire, mais non appelés au service actif dans l’armée sont soumis aux prescriptions en vigueur pour cette catégorie.

4°- Cette ordonnance entre en vigueur le 25 août 1942.

Ce décret est totalement contraire à toutes les lois internationales, car la convention de La Haye du 18 octobre 1907 concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre, contient une disposition visant à codifier les droits de l'occupant sur la population occupée. Elle stipule qu'un droit de réquisition au profit de l'occupant est prévu dans les articles 52 et 56, mais « qu'il est également interdit à un belligérant de forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre dirigées contre leur pays » (article 23 alinéa 2).

Prestation du serment des « Malgré Nous ».
Prestation du serment des « Malgré Nous ».
Pour prévenir la fuite des mobilisables, les nazis mettent en place dès le 21 septembre 1942 un cordon de gardes frontières dans une zone interdite de 3km de profondeur le long des Vosges et de la frontière suisse. Quiconque est repéré dans cette zone est considéré comme déserteur.

Naturellement, Vichy proteste, mollement et sans effets.

8.3. Résistances et désertions

Quelque part sur le front en 1943 au sud de Leningrad : des Malgré Nous alsaciens.
Quelque part sur le front en 1943 au sud de Leningrad : des Malgré Nous alsaciens.
Cette incorporation de force ne se passe pas sans mal : si l'obligation de servir au R.A.D. heurtait les sentiments pro-français, elle ne présente cependant pas trop de risques ; l'incorporation forcée dans la Wehrmacht implique par contre le risque bien plus important de devoir laisser sa vie pour un pays qui n'est pas le sien. Aussi, de très nombreuses manifestations se produisent lors des départs des jeunes vers les conseils de révision ; bientôt, des incidents de plus en plus violents se multiplient, et des passages clandestins de frontières, concernant quelques fois des groupes très importants, se terminent par des échanges de coups de feu, des arrestations, des morts, puis, courant février 1943, par les premiers jugements et les premières exécutions, qui ont lieu au Struthof, le premier camp de concentration français qui vient d'entrer en service.

Jusqu’en novembre 1942, 12.000 jeunes gens prennent la fuite, et l’hémorragie continue malgré les terribles représailles exercées en cas de capture. Ainsi, le 10 février 1943,quelque 180 jeunes sundgauviens de Riespach et de 7 villages environnants passent la frontière Suisse ; le 11, ils sont suivis par 80 conscrits de la région d’Oltingue ; le 12, ce sont 18 jeunes gens de Ballersdorf, qui malheureusement tombent dans une embuscade et sont pris : un seul réussit à échapper, 3 sont abattus sur place, 13 sont emmenés au camp du Struthof, condamnés à mort et fusillés le 17 février ; le dernier décèdera dans le camp. Leurs parents, internés à Schirmeck-Vorbrück après l'assassinat de leurs enfants, sont déportés en Allemagne et leurs biens confisqués…

Outre ces tentatives de fuite collective, les évasions individuelles se multiplient, les réfractaires utilisant souvent les filières des résistants mises en place pour l’aide aux prisonniers de guerre français.

Pour stopper cette hémorragie, Wagner décrète le 1er octobre 1943 une ordonnance (« Verordnungsblatt ») consacrant la responsabilité collective de la famille en cas de défaillance d'un appelé : transplantation en Pologne et en Silésie, confiscation des biens, comparution devant le « Sondergericht » (Tribunal d'exception), tel est le sort réservé aux parents et à la famille d'un jeune qui se soustrait à l'ordre d'appel dans la Wehrmacht, sans compter les travaux forcés pour les parents qui n'auraient pas dénoncé leurs propres enfants. Même incorporés, certains furent fusillés dans leur unité pour rébellion. Près de 5.000 personnes seront ainsi déportées, et 14.000 partiront dans les camps de rééducation, dont le principal est celui de Schirmeck-Vorbrück.

La répression extrêmement brutale qui frappe tous ceux qui se sont opposés à l'incorporation de force et les mesures de transplantation prises à l'égard des familles des réfractaires incitent la plupart des « Malgré-nous » à répondre à l'ordre d'appel. Mais beaucoup d'entre eux partent avec le secret espoir de passer dans les lignes alliées à la première occasion possible.

En Alsace, on incorpore 21 classes d'âges (1908 à 1927), alors qu'en Moselle, seules les classes 1914 à 1927 sont concernées et au Luxembourg uniquement les classes 1920 à 1927. Les Alsaciens sont donc les plus nombreux à être incorporés de force. En juillet 1944, ils sont déjà près de 100.000 à être mobilisés avec 30.000 Mosellans et 10.000 Luxembourgeois. Ces effectifs forment l’équivalent de plus de dix divisions, ce qui est loin d'être négligeable.

Les « Malgré-nous » partent pour le front Russe
Les « Malgré-nous » partent pour le front Russe
La situation matérielle des familles des incorporés de force est par contre correctement assurée jusqu'en novembre 1944. Elles touchent des allocations militaires (« Familienunteralt ») qui les met à l'abri des besoins, contrairement à celles payées en 1939-1940 par les autorités françaises au taux ridiculement bas. Le loyer leur est aussi intégralement remboursé. Elles touchent l'aide médicale gratuite et peuvent percevoir, en cas de nécessité, des secours spéciaux. Les grands blessés de guerre réformés et les familles de ceux qui ont été tués bénéficient de pensions tout aussi correctes.

L'OKW (« Oberkommando der Wehrmacht »), qui fait à juste titre preuve de méfiance vis-à-vis des Alsaciens-Mosellans interdit dès décembre 1942 leur envoi à l'ouest (France, Belgique et Pays-Bas) et les dirige vers l’est. Sur le front russe où une propagande particulière est faite à leur égard, les désertions sont plus difficiles. En général, les incorporés de force sont dispersés par petits groupes dans des unités combattantes d’Allemands nationaux. Dans une telle situation, le dilemme des incorporés de force devient tragique : souvent ils n’ont d’autre choix que de combattre, car la désertion signifie la mort : repris, ils sont fusillés sur le champ par les Allemands ; pris par les Soviétiques, ils sont soit fusillés car considérés comme traîtres français à l’image des combattants de la LVF (Légion des Volontaires Français), soit internés dans des camps dont le plus sinistre est celui de Tambow.

Les désertions se font cependant de plus en plus nombreuses. Encore limitées en 1943, elles atteignent leur maximum en 1944 surtout après le débarquement en Normandie. Bon nombre de « malgré-nous » vont alors se cacher en Alsace à la suite d'une permission. L'OKW interdit toute permission à destination de l'Alsace-Moselle à partir du 6 septembre 1944 (« Urlaubsperre ») pour éviter une fuite encore plus massive. Les insoumis et les déserteurs sont activement recherchés par la « Feldgendarmerie » et toutes les forces de police.

Après avoir vécu une guerre qui n’étaient pas la leur, certains jeunes alsaciens finissent dans les camps de l’armée de Staline: photo de détenus à Tambov, le « bagne – goulag » des « Malgré nous » alsaciens...
Après avoir vécu une guerre qui n’étaient pas la leur, certains jeunes alsaciens finissent dans les camps de l’armée de Staline: photo de détenus à Tambov, le « bagne – goulag » des « Malgré nous » alsaciens...
Sur le front de l’est, 20.000 incorporés recensés se retrouvent aux mains de l’Armée Rouge : 37% ont déserté, 20% se sont laissé prendre, les 43% restant ont été fait prisonniers par les Soviétiques avec leurs frères d’armes de la Wehrmacht. Malgré les avertissements et informations répétés de la France Libre envers les Soviétiques sur le cas de ces incorporés de force, très peu sont reconnus comme tels par l’Armée Rouge, et seuls 1.500 d’entre eux, internés au camp de Tambow, sont relâchés en juillet 1942 et transférés à Alger pour être incorporés dans la nouvelle armées française libre. La plupart des incorporés sont considérés par les Soviétiques comme des Allemands et traités comme tels, fusillés ou enfermés dans des camps de prisonniers.

8.4. Tambow

Prisonniers alsaciens « Malgré nous » au camp de Tambov (U.R.S.S.) : distribution de soupe. Les nombreux Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht sont envoyés, pour une grande partie, sur le front russe. Ceux qui sont faits prisonniers par l
Prisonniers alsaciens « Malgré nous » au camp de Tambov (U.R.S.S.) : distribution de soupe. Les nombreux Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht sont envoyés, pour une grande partie, sur le front russe. Ceux qui sont faits prisonniers par l'Armée Rouge sont regroupés pour la plupart dans le camp de Tambov (U.R.S.S.). Ce dessin d'un ancien montre la distribution de la soupe aux prisonniers abrités dans les baraques souterraines.
Le camp le plus célèbre est celui de Tambow, aussi connu comme le camp N° 188, situé à 430 km au sud est de Moscou. Au début, les prisonniers Français, comme les Allemands sont envoyés dans une centaine de camps répartis en Biélorussie, en Sibérie, en Prusse de l'Est et autres camps d'Asie Centrale. Ultérieurement s’opère un regroupement sur Tambow après intervention de la France Libre auprès des Soviétiques. Tambow devient alors un camp ou sont regroupés des prisonniers Français, Polonais, Tchèques, Belges, Luxembourgeois, Italiens, Roumains, Hongrois…

Le camp ressemble à tous les autres camps des dictatures, avec ses 4 rangées de barbelés, ses 5 miradors, ses baraques surpeuplées, destinées chacune à recevoir en principe 120 prisonniers, mais en comptant jusqu’à 350…

Prisonniers de guerre alsaciens au camp de Tambov.
Prisonniers de guerre alsaciens au camp de Tambov.
Travaux exténuants, conditions sanitaires effroyables, nourriture insuffisante, désespoir devant l’injustice absolue de la situation, sensation de trahison, propagande communiste, tel est le lot quotidien des prisonniers dans ce camp ou cohabitent les « Malgré nous », les soldats de la Wehrmacht, les volontaires du LVF… Plus de 18.000 incorporés de force disparaîtront derrière le rideau de fer, sans doute tous morts dans les camps soviétiques…

La guerre finie, débute la lente et difficile procédure de rapatriement. Malgré l'accord franco-soviétique signé en 1945 et l'envoi d'une mission française à Moscou, les blocages se multiplient, qu'ils soient liés à la complexité du dossier pour les Soviétiques (comment trier les Alsaciens-Lorrains des Allemands, les « Malgré-Nous » des collaborateurs ?), à la rétention d'informations, aux réticences à se séparer d'une utile main d'oeuvre quasi gratuite, ou aux enjeux diplomatiques. Moscou exige en effet le rapatriement réciproque des citoyens soviétiques (mais bien souvent émigrés « blancs » ou originaires de territoires récemment annexés par l'URSS, baltes et polonais notamment) qui se trouvent en France ou dans la zone française d'Occupation en Allemagne et en Autriche, et qui, s'appuyant sur une résolution de l'ONU, refusent ce retour forcé. D’autre part, à la Libération, le Général de Gaulle n’intervient que mollement en leur faveur, ne voulant mécontenter ni les communistes français très puissants, ni Staline avec qui il envisage certaines alliances politiques.

Le camp de Tambov.
Le camp de Tambov.
Le rapatriement s’opère donc lentement : le premier convoi part d’Odessa le 31 mai 1945, et 6 autres suivent de septembre à octobre de la même année. D’autres suivront en 1946 et en 1947. Le dernier prisonnier ne rentrera que le 16 avril 1955.

Des « malgré nous » ont également été faits prisonniers par les Américains, Anglais et Français des Forces Françaises Libres. Certains ont été prisonniers au camp de La Flèche dans la Sarthe, dans des conditions difficiles mais qui n'avaient rien à voir avec les camps Soviétiques.

Ceux qui ont survécu aux camps et sont rentrés en France  subirent, en plus, une terrible humiliation, étant assimilés par certains aux volontaires de la LVF, donc à des traîtres,  et surtout diffamés par le parti communiste qui ne tolérait pas qu'ils puissent dénoncer les souffrances subies dans les camps soviétiques !

Il faut enfin signaler les 3.000 jeunes filles alsaciennes, elles aussi incorporées de force comme auxiliaires dans les formations allemandes de la DCA. Près de 1.000 d’entre elles, enrôlées comme opératrices radio dans les villes allemandes soumises aux bombardements alliés, ne sont pas revenues.

8.5. L'incorporation dans la Waffen SS

Sennheim - Cernay en Alsace : le centre de formation des SS français.
Sennheim - Cernay en Alsace : le centre de formation des SS français.
C'est également au Gauleiter Wagner que l'on doit l'incorporation des Alsaciens dans la Waffen SS. La guerre, à partir de 1943 se fait de plus en plus dure pour l’Allemagne et l’issue en est totalement incertaine. A la suite d'un accord avec Himmler fin 1943, la moitié de la classe 1926 est incorporée d'office dans les Waffen SS en février 1944. La proportion sera encore plus importante pour les classes 1908 à 1910 incorporées en avril-mai et la classe 1927 incorporée en novembre. Le comportement des Alsaciens dans la Wehrmacht, en particulier celui des classes qui ont déjà effectué leur service militaire, n'est vraisemblablement pas étranger aux décisions d'envoyer les nouvelles recrues dans la Waffen SS, où la discipline est plus stricte et les possibilités de déserter restreintes. Cette tragédie dans la tragédie aura des conséquences particulières pour ceux qui sont incorporés dans la Waffen SS, où les pertes sont beaucoup plus lourdes que dans la Wehrmacht.

De nombreux prisonniers SS sont en effet systématiquement abattus lorsqu'ils tombent aux mains des Russes. D'autres sont abattus sur le front de l'ouest par les Américains. Il faudra attendre mars 1945 pour que le préfet du Haut-Rhin, Jacques Fonlupt-Esperaber attire l'attention du gouvernement sur cette situation tragique afin que celle-ci soit signalée aux Alliés, qui considèrent tous les SS comme des volontaires fanatiques. Les survivants vont rester durablement marqués d'avoir fait partie de ce type d'unité dont les membres ont tous été qualifiés collectivement de « criminels de guerre » par le tribunal international de Nuremberg. Ce sera le cas de l’affaire d’Oradour sur Glâne.

8.6. Bilan

Sur les 130.000 incorporés de force Alsaciens et Mosellans, environ 88.000 vont revenir au pays. 42.500 sont morts, dont près de 32.000 Alsaciens. 40.000 ont été blessés. Parmi les morts, 22.000 sont morts dans l’armée Allemande, les autres sous les balles de l’armée rouge, immédiatement fusillés, ou dans les divers camps soviétiques.

Le nombre de tués sur le front augmenta notablement à partir de l'été 1944 ; les annonces de décès seront de plus en plus nombreuses dans la presse alsacienne. Près de 15.000 décès sont ainsi notifiés aux familles, jusqu'à la veille de la libération avec l'indication « gefallen für Gross-Deutschland » (« mort pour la grande Allemagne »).

A la fin du conflit, le bilan sera encore plus lourd, en raison de la violence des derniers combats et des conditions de détention extrêmement dures dans les camps de prisonniers soviétiques comme à Tambow.

Le nombre des évadés de la Wehrmacht est particulièrement impressionnant. Plus de 15 % des Alsaciens qui ont été incorporés ont déserté d'une manière ou d'une autre. Si on y rajoute les réfractaires, on constate que près du quart des effectifs concernés par l'obligation militaire sous toutes ses formes s'est soustrait à la Wehrmacht, ce qui constitue incontestablement un record.

« Les incorporés de force d'Alsace et de Moselle se trouvèrent du mauvais côté et ne purent donner de sens à leur combat. »(Alfred WAHL, introduction du colloque Mémoire de la Seconde Guerre Mondiale organisé à Metz les 68/10/1983) L'inadéquation entre la cause de l'événement (victimes de la conscription allemande) et de ses effets (avoir servi de chair à canon pour un pays qui n'était pas le leur) a engendré chez de nombreux incorporés de force dans l'armée allemande des séquelles psychologiques et post-traumatiques. Un congrès médical a eu lieu à Rouffach en 1988, visant à établir la nature des troubles post-traumatiques chez les incorporés de force, car nombreux furent les survivants qui ne parvinrent pas à intégrer cette aventure.

Prisonniers de leur vécu, devant la difficulté de communiquer avec l'entourage et l'incompréhension, quand n'est pas manifestée une certaine indifférence, voire de la désapprobation, nombre d’incorporés de force trouveront refuge dans l'association des Anciens Combattants.

9. La résistance

Quelques chefs de la Résistance. La Résistance alsacienne, active dès juin 1940, fournit à beaucoup de jeunes appelés le moyen de se cacher et de quitter l
Quelques chefs de la Résistance. La Résistance alsacienne, active dès juin 1940, fournit à beaucoup de jeunes appelés le moyen de se cacher et de quitter l'Alsace. Ici, quelques chefs de la Résistance alsacienne : MM. Foehr, Kiefer, Eschbach, Freiss et Kiebler.
L’Alsace ne s’est jamais ralliée au nazisme. Il y eut naturellement des collaborateurs à l’ordre nouveau, des fanatiques qui dès avant la guerre avaient opté pour le nazisme et milité pour la cause brune, au premier rang desquels une grande fraction des autonomistes. Ainsi eut lieu au palais des Fêtes de Strasbourg le 25 janvier 1942 une cérémonie d’admission des 400 premiers Alsaciens dans la NSDAP…Ces « Parteigenossen » sont tous sans exception d’anciens autonomistes.

Il y a eu plus de collaborateurs dans le Bas Rhin que dans le Haut Rhin, plus parmi les Protestants que parmi les Catholiques, ce qui s’explique par le passé culturel et historique de la province. Parmi eux, beaucoup étaient convaincus de la victoire finale de l’Allemagne. Mais dans son ensemble, l’Alsace en est très vite arrivée à prendre ses distances avec le nazisme et à lui devenir très nettement hostile.

En 1940, la Résistance est une nébuleuse, un ensemble varié d'engagements personnels, d'aventures uniques qui grossissent les rangs face à « l'oppresseur nazi ». Dans une atmosphère fortement patriotique, la même volonté de « faire quelque chose » a généré diverses résistances, grandes, moyennes et petites, régulières ou sporadiques, immédiates ou plus tardives. Des hommes et des femmes se sont élevés contre la situation du pays. Ouvriers, cheminots, gendarmes, hommes d'Eglise, intellectuels, lycéens, étudiants, paysans, ménagères…

Suite à l'Appel du 18 juin 1940, des Alsaciens organisent la résistance. Filières d'évasions vers la Suisse ou la France non occupée, refus de l'incorporation de force dans l'armée allemande, actes de sabotage, obstructions à la germanisation de l'Alsace et engagement dans les Forces Françaises Libres sont les armes utilisées.

Mai et août 1944 : bombardements de Mulhouse par les Alliés. Avant les combats de la Libération, l
Mai et août 1944 : bombardements de Mulhouse par les Alliés. Avant les combats de la Libération, l'Alsace occupée subit des bombardements. La vue montre Mulhouse après une attaque aérienne américaine, en mai 1944.
Un des hauts faits de la résistance alsacienne est le passage de la frontière Suisse par le général Henri Giraud, échappé de la Prison de Koenigsstein le 17 avril 1942 grâce à la filière alsacienne commandée par Paul Winter. Ce qui coûta la vie à deux des passeurs, le curé Stamm de Liebsdorf et René Ortllieb, abattus le 17 avril 1944 à Wolfach en Allemagne, et la déportation de 17 membres de la famille de Giraud, dont une des filles mourra en camp de concentration.

Il faut citer plusieurs mouvements de résistance, tel le « Front de la Jeunesse alsacienne » créé par Alphonse Adam et le curé de Schiltigheim qui mourront fusillés et le réseau « 7ème colonne d’Alsace » de Paul Dungler, membre de l’Action Française, qui deviendra le « réseau Martial ». Il fonctionnera d’abord sous l’aile de Vichy (renseignements) pour s’en détacher et lutter pour la libération nationale. La « Main Noire » est un autre mouvement de résistance nationaliste formé d’une trentaine de jeunes. Le 8 mai 1941, Marcel Weinum de Strasbourg, 17 ans, place une bombe dans la voiture du Gauleiter Wagner. L’attentat échoue, et les membres de la Main Noire sont pris et le réseau démantelé le 18 juillet 1941. 20 de ses membres seront exécutés en mars 1942.

La résistance communiste se fait surtout dans les milieux des cheminots ou des mines de potasse dans le Haut Rhin. La figure emblématique en est le cheminot Georges Wodli, membre du PC, arrêté en octobre 1942 et mort sous la torture le 2 avril 1943 dans les geôles de la Gestapo, rue Sellénick à Strasbourg. En juin 1943, 8 communistes alsaciens sont exécutés à la hache à Stuttgart pour acte de résistance. Plus de 300 communistes alsaciens, dont 180 Haut-Rhinois seront internés dans le camp de Schirmeck.

A l’approche de la libération, la résistance se fait plus vive. Enrôlés dans les FFI, plus de 6.500 alsaciens (3.500 dans le Bas Rhin et 3.000 dans le Haut Rhin) participent à la libération de l’Alsace.

Le « colonel Berger », André Malraux, « Patron » de la brigade Alsace – Lorraine.
Le « colonel Berger », André Malraux, « Patron » de la brigade Alsace – Lorraine.
Mais la résistance existe aussi parmi les Alsaciens réfugiés dans le zone sud : ils forment les « Groupes mobiles d’Alsace », qui seront en butte aux coup de filet des Allemands et des auxiliaires de Vichy (800 étudiants et professeurs seront arrêtés à l’Université de Strasbourg à Clermont Ferrand le 25 novembre 1943 et déportés à Auschwitz et Buchenwald). Ces maquisards Alsaciens de la zone sud montent le projet de créer une « Brigade Alsace-Lorraine » dont l'action ne s'arrêtera qu'avec la libération totale du territoire français. Ce projet va trouver un homme providentiel qui lui donne corps et organisation : le « colonel Berger », alias André Malraux, qui en prend le commandement en septembre 1944. Les 2.000 volontaires, maquisards, indisciplinés, mal équipés, font souffler un esprit d'Espagne sur cette brigade qui s'intègre dans l'armée du maréchal De Lattre. Pendant 5 mois, de Septembre 1944 à Février 1945, la brigade Alsace Lorraine participe aux violents combats d'Alsace et s’illustre lors de la prise de Dannemarie, de la défense de Strasbourg lors de la contre offensive de von Rundstedt et de la marche sur Colmar. André Bord, le Chanoine Pierre Bockel (qui sera l’aumônier de la Brigade), Germain Muller, Antoine Diener Ancel, Jean Claus, Bernard Metz en font partie…

10. La répression

10.1. Introduction

Colmar : la célèbre « voiture verte » dans les rues de la ville en 1942 : elle servait aux arrestations.
Colmar : la célèbre « voiture verte » dans les rues de la ville en 1942 : elle servait aux arrestations.
La répression de la part des nazis est à la mesure de la résistance des Alsaciens. Ce sont d’abord les condamnations à mort : Wagner avouera lors de sont procès avoir refusé la grâce à 70 Alsaciens condamnés à mort pour motifs politiques sur les 72 qu’on lui a présentés lors de son « gouvernement »… 112 Alsaciens furent exécutés « officiellement » par les nazis. 13.000 autres furent déportés ou internés en Allemagne ou en Alsace même, ou l’administration du Reich édifia deux camps et leurs kommandos : Schirmeck – Vorbrück et Natzwiller – Struthof.

10.2. Schirmeck-Vorbrück

Photo clandestine du camp de redressement de Schirmeck-Vorbrück.
Photo clandestine du camp de redressement de Schirmeck-Vorbrück.
Le 15 septembre 1940 les nazis ouvrent à Schirmeck-Vorbrück, (Vorbrück est le nom allemand de La Broque) dans des baraquements que l’armée française avait mis à la disposition de réfugiés civils, un camp de « rééducation » spécialement destiné à recevoir des Alsaciens récalcitrants détenus pour raisons politiques.

Ce camp est confié non pas aux SS, mais à la Police de Sécurité (SD ou « Sicherheitsdienst ») fonctionnant sous l’autorité directe du Gauleiter Wagner, du Dr Scheel, commandant du SD de Strasbourg, et du capitaine Buck, commandant du camp et ancien de la Wehrmacht.

Dans le camp de Schirmeck-Vorbrück.
Dans le camp de Schirmeck-Vorbrück.
Les internés, hommes et femmes, devront y subir un endoctrinement intense pour être transformés après une cure de durée appropriée, en nationaux-socialistes convaincus. En août 1941, le camp compte 650 occupants, et en septembre 1942, 1.400. Il ne désemplira pas jusqu’à la fin de la guerre.

En novembre 1944, devant l’avance des Alliés, il est précipitamment évacué en Bade, dans une carrière souterraine désignée sous le nom de « Vulkan ».

Plus de 10.000 Alsaciens ont passé par le camp pour une durée allant de quelques jours à plusieurs mois.

10.3. Struthoh Natzweiler

10.3.1. Construction

Le Struthof : baraquements du camp, cimetière et mémorial. Deux camps, l
Le Struthof : baraquements du camp, cimetière et mémorial. Deux camps, l'un d'internement à Schirmeck-La Broque ; l'autre de concentration à Struthof-Natzwiller (le seul sur territoire français) sont installés par les occupants. Après la guerre, un mémorial fut érigé au Struthof en souvenir du grand nombre des victimes des bourreaux de ce camp.
Le KZ Struthof-Natzweiler domine les petites cités des Vosges alsaciennes de Schirmeck et Rothau, à 60 km de Strasbourg, dans la vallée de la Bruche. Situé sur le ban de la commune de Natzwiller, c’est une ancienne petite station de ski à 850m d’altitude, comprenant notamment un hôtel qui sera réquisitionné par les SS. Toute proche, une carrière.

Le 21 mai 41, 150 « droits communs » de Sachsenhausen, suivis bientôt par 286 autres effectuent les travaux de terrassement et d’aménagement du camp, disposé en paliers sur le versant nord de la montagne. Le palier du bas comporte le Bunker avec cellules, salles de tortures et d’autopsie, et le four crématoire (construit à l’automne 1943), à l’intérieur même de l’enceinte du camp. Sur les autres paliers sont édifiées 14 baraques où logent les détenus et une quinzième servant de cuisine… Vers le haut, une seconde zone comporte les bâtiments administratifs et les habitations des SS, et 500m vers l’ouest, un petit complexe comporte les ateliers et une chambre à gaz. Le camp est entouré par une double enceinte de fils barbelés et électrifiés, haute de 4 mètres, contenant un chemin de ronde dominé par les tourelles des miradors. Dans le chemin de ronde, balayé la nuit par des projecteurs, circulent des SS accompagnés de chiens.

Natzweiler – Struthof : plan de situation générale du camp.
Natzweiler – Struthof : plan de situation générale du camp.
Le Camp a une capacité de 3.000 places. Il en recevra de fait près de 7.000… Il est prévu pour accueillir quatre groupes de détenus :

  1. les condamnés de droit commun;
  2. les politiques;
  3. les objecteurs de conscience:
  4. les Juifs.

Au départ les droits communs et asociaux venant de Sachsenhausen et de Dachau construisent le camp et en constituent l’administration interne. Peu à peu arrivent des détenus de tous horizons : des Alsaciens, des Français, des Polonais, des Russes, des Norvégiens, des Néerlandais, des Luxembourgeois et des Allemands, ainsi que quelques Tziganes, et naturellement des Juifs. Des femmes aussi, mais qui se retrouvent dans les kommandos extérieurs.

Le camp se spécialise rapidement pour accueillir les « Nacht und Nebel Häftlinge », politiques destinés à disparaître dans la « Nuit et le Brouillard ». Les premiers convois NN, dont 168 Français, arrivent au début de juillet 1943. Dès la quarantaine, les détenus sont divisés entre NN et les autres. Les NN ne doivent plus avoir de contacts avec les autres. Une grande croix rouge est peinte sur leur veste et une bande latérale sur chaque jambe du pantalon.

La garnison compte environ 200 SS et 30 administratifs. Au commandement du camp se succèdent Huttig, de mai 1941 à février 1942, Zill, de mai à octobre 1942, Josef Kramer du 25 octobre 1942 au 4 mai 1944, Hartjenstein, venant d’Auschwitz, du 5 mai au 23 novembre 1944, et à nouveau Kramer du 24 novembre 1944 à la fin.

10.3.2. La vie quotidienne

FR67STRU0023|Struthof.
« Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent,
Nus et maigres, tremblants dans ces wagons plombés,
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants,
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers… » Jean Ferrat Nuit et brouillard. } La vie quotidienne des déportés se déroule toujours de la même façon. Le réveil a lieu à 4 heures du matin en été et à 6 heures en hiver, par les journées les plus courtes. Aussitôt levés, les déportés passent aux lavabos ; torse nu ils se lavent à l'eau glacée, tant qu'il y a de l'eau. Ils s'habillent et reçoivent un demi-litre de tisane ou d'un semblant de café, puis se rendent, en rang par cinq, sur les plates-formes où se fait le premier appel de la journée.

Les SS comptent les déportés de chaque baraque et les morts de la nuit sortis avec eux pour le premier appel. Les appels se prolongent parfois pendant des heures; les déportés debout, par rang de taille, immobiles, en hiver dans la neige, en été sous la pluie et les orages ou le soleil brûlant. L'appel terminé, les déportés se rendent aux plates-formes 1 et 2 pour la formation des commandos de travail, puis sont emmenés vers les différents lieux de travail forcé : carrière de granit, atelier de réparations des moteurs d'avions, carrière de sable, construction de la route, ou au « Kartoffelkeller » (silo à pommes de terre) situé à 100 mètres de l'entrée du camp.

FR67STRU0015|Struthof : une des baraques témoins. } Par temps de brouillard, propice à d'éventuelles évasions, les commandos de travail ne sortent pas. Les déportés « NN » et les punis restent immobiles, en colonnes par cinq, a proximité de la porte d'entrée, parfois pendant des heures. À midi, bref arrêt de travail suivi du second appel. On sert rapidement une maigre ration de soupe aux déportés, et c’est à nouveau le rassemblement. À 18 heures, troisième appel, dans les mêmes conditions que celui du matin, plus long encore et plus pénible. La distribution du repas du soir se fait dans les baraques. La ration du déporté consiste en un demi-litre d'ersatz de café ou de tisane, avec environ 200 grammes de pain et quelques grammes de graisse synthétique. En 1943, les rations de pain sont réduites à 100 grammes.

10.3.3. Les sévices

L’appel, terrible épreuve. Dessin de Henri Gayot interné au Struthof.
L’appel, terrible épreuve. Dessin de Henri Gayot interné au Struthof.
Les sévices quotidiens sont multiples : bastonnade, cellules durant des jours (niches ou un homme ne peut s’allonger ni se tenir debout...), agressions des chiens des SS, poussette dans les barbelés ou à l’extérieur du cordon de surveillance... Un des gardes SS, Fuchs, de souche alsacienne (Mulhouse), est particulièrement connu pour sa cruauté. Lorsqu’arrive un nouveau convoi de « bleus » et que ces derniers parviennent sur les lieux de travail, Fuchs prend la casquette de l’un des détenus et la jette à l’extérieur du cordon de surveillance en disant : « Si ce soir tu n’as pas ta casquette à l’appel, tu sais ce qui t’attend. » Le bleu essaye de chercher son couvre-chef et c’est alors que Fuchs le descend à la mitraillette. Motif : « A essayé de s’évader. »

Debout dans le froid durant des heures… Dessin de Henri Gayot interné au Struthof.
Debout dans le froid durant des heures… Dessin de Henri Gayot interné au Struthof.
Le travail forcé est réparti et surveillé par les Kapos, en général des droits communs allemands et par des « Matraqueurs », aux ordres d’un SS généralement accompagné par un chien. Le déporté ne fournissant pas un travail suffisant est privé de soupe. Quel que soit son état physique, il doit se rendre au travail. Malades et blessés y compris. Les détenus frappés par leurs gardiens ou mordus par les chiens ne reçoivent aucun pansement ni soin d’aucune espèce.

Le Revier, ou infirmerie reçoit les déportés agonisants. C’est en fait un mouroir. Les détenus français n'ont accès au Revier qu'à partir du 21 octobre 1943. C’est au Revier qu’est mort le 13 juin 1943 le général Frère, ancien Gouverneur militaire de Strasbourg, qui fut Chef de l'Organisation de la Résistance de l'Armée (ORA).

10.3.4. La mort

Pendaison pendant l
Pendaison pendant l'appel, dessin de Henri Gayot interné au Struthof.
Outre les morts provoquées par le travail épuisant, la malnutrition et les divers sévices exercés par les SS et les Kapos, on tuait « officiellement » au camp. Le commandant du camp dresse toutes les semaines un état numérique des morts qu’il envoie à ses supérieurs. Nous possédons le modèle de cet état où on relève 5 catégories de morts : morts par maladies, fusillés, pendus par exécution, pendus par suicide (individus se pendant eux-mêmes après en avoir reçu l’ordre), suicidés. Les morts sont incinérés dans le four crématoire et leurs cendres servent d’engrais au potager du camp ; seules les cendres des victimes allemandes sont recueillies dans les urnes et vendues entre 75 et 100 RM à leurs familles.

On tue par exécutions à l’arme automatique dans la sablière pour des détenus arrivés récemment et ne figurant pas sur la liste du camp (« Sonderbehandlung » ordonnée par le RSHA), par pendaisons publiques les jours de fête (Noël, Pâques, Pentecôte...) sur la place d’appel, ou pendaisons quotidiennes dans le crématoire, sur crochets spéciaux, par expérimentation « médicale », et enfin dans la chambre à gaz.

10.3.5. La chambre à gaz

La chambre à gaz, aménagée en été 1943, se situe hors de l’enceinte, à 200 m en contrebas du camp, face à l’hôtel, avec carrelage, fausses pommes de douches, porte vitrée... Cette chambre à gaz va servir de chambre d’extermination, mais aussi pour des expériences médicales. Ainsi le Dr Bickenbach réalise des expériences commandées par la Wehrmacht sur la résistance aux gaz phosgènes et d’ypérite en utilisant des Tziganes comme cobayes. Le 11 août 1943, 15 femmes sont gazées; le 13 août, 14 femmes ; le 17 août, 30 hommes ; le 19 août 20 hommes…C’est le commandant Kramer lui-même qui se charge du travail…

10.3.6. Expériences médicales

Bon époux, bon père de famille. Le docteur Hirt, le « Mengele » du Struthof
Bon époux, bon père de famille. Le docteur Hirt, le « Mengele » du Struthof
Au Struthof on été réalisées des expériences pseudo médicales pratiquées soit au camp, au Revier, dans la chambre à gaz, dans la chambre de dissection, soit à la Faculté de Médecine de Strasbourg.

La plus connue des ces expérimentation est celle du SS Hauptsturmführer August Hirt, directeur de l’institut anatomique de Strasbourg : il est chargé par l’ « Ahnenerbe » des recherches sur la race, alors très en vogue. Il veut réunir une « collection de crânes de commissaires bolcheviks juifs ». Il s’en ouvre à Sievers, chef de l’Ahnenerbe, qui s’adresse à l’Obersturmbannführer SS Brandt de l’Etat major de Himmler. Ordre est donné le 21 août 1943 à Eichmann de transférer d’Auschwitz à Natzweiler les « spécimens » sélectionnés en raison de l’épidémie régnant à Auschwitz. Début août 1943, 80 internés arrivent d’Auschwitz. Joseph Kramer lui-même se charge de les gazer. Le lendemain, les cadavres sont conduits à Strasbourg, à l’institut d’anatomie. Kramer refait deux fois encore la même opération quelques jours plus tard. Les cadavres servent donc aux médecins SS pour finir dans la collection de l’Ahnenerbe. Mais tous ne furent pas « traités » : à leur arrivée, les troupes alliées trouvent dans l’institut une cuve d’alcool remplie de 17 cadavres (dont ceux de 3 femmes)...

La « Collection » du professeur Hirt : trois femmes Tziganes
La « Collection » du professeur Hirt : trois femmes Tziganes
Le professeur Von Haagen, avec la complicité des SS, pratique des injections de lèpre, de peste et d’autres maladies sur les détenus de manière à observer les effets de ces contaminations; plusieurs traitements sont essayés pour une même maladie. L’expérience terminée, si les sujets n’étaient pas morts, ils étaient exterminés et incinérés. Ainsi, en 1944, 200 personnes sont mises à la disposition du docteur Von Haagen et 150 sont alors immunisées contre le typhus exanthématique, 50 étant réservées comme témoins. À l’ensemble des 200 est alors inoculé du virus typhique (déposition de Melle Schmidt, assistante du professeur von Haagen).

10.3.7. Les Kommandos du camps

Natzweiler – Struthof : le crématoire : le four.
Natzweiler – Struthof : le crématoire : le four.
A l’intérieur du camp, il y a divers kommandos :

Struthof. <br>
« On me dit à présent que les mots n’ont plus cours, 
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour, 
Que le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire 
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare…
Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ? 
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été. 
Je twisterai les mots s’il fallait les twister 
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez… »<br>
Jean Ferrat Nuit et brouillard.
Struthof.
« On me dit à présent que les mots n’ont plus cours, Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour, Que le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare… Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ? L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été. Je twisterai les mots s’il fallait les twister Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez… »
Jean Ferrat Nuit et brouillard.
Les kommandos extérieurs sont au nombre de 42, avec 7 sous-kommandos. Ils fournissent de la main-d’œuvre pour les usines d’Alsace et du Sud-Ouest de l’Allemagne, (Daimler-Benz Motoren GmbH à Haslach en Alsace), pour la construction de routes, d’aérodromes, de galeries de mines pour les usines souterraines de la Luftwaffe dans la vallée du Neckar (3.500 déportés), pour extraction d’huile de gypse (Schömberg), pour les ateliers souterrains (Urbès).

Les plus célèbres sont Dautmergen, Erzingen, Schörzingen, Frommern, Bisingen, Spaichingen, Kochem dans le Wurtemberg, Bischoffsheim, Cernay, Colmar, Haslach, Urbès en Alsace, Longwy-Thiel en Lorraine (fabrication de V2 entre mars et octobre 1944).

Le kommando de Thil (Meurthe et Moselle) est un des moins connus. Il n’est fut pas moins terrible.

10.3.8. Le kommando de Thil

Le commando de Thil : vue de l’« entonnoir » ou entrée de la galerie derrière la cité saint Barbe à Thil.
Le commando de Thil : vue de l’« entonnoir » ou entrée de la galerie derrière la cité saint Barbe à Thil.
En 1942, le général Milch fait une reconnaissance dans le bassin minier de Longwy-Villerupt et en 1943, la mine de Tiercelet (à Thil) est retenue comme site propice à l'installation d'une usine souterraine, en raison de la proximité du réseau ferroviaire de le Deutsche Reichsbahn (Audun-le-Tiche, ville toute proche, est en Moselle, donc en territoire annexé au Reich pendant l'occupation). Par ailleurs, cette mine est moins humide que ses voisines et le minerai moins sujet à des éboulements.

En mai 1944 arrive à Thil un premier contingent de déportés. Le projet nécessite 200.000m² de surface bétonnée. Dès que les « Häftlinge » (détenus) eurent établi les baraquements et réalisé les premiers 60.000m² de surface utilisable, (début août 1944), ils sont utilisés à la production de matériel d'armement, essentiellement des Fi-103 (V 1), mais aussi des cellules d'avions comme le Focke-Wulf Ta 154.

Erz-Thil est prévu pour devenir une usine aussi importante que Dora. Mais l'avance des troupes alliées ne permit pas aux nazis de venir à terme de leur projet. En revanche, la similitude des procédés est identique en tous points. L'usine souterraine Erz de Thil devait recevoir à brève échéance 3.500 déportés du KZ Natzweiler – Struthof.

Le commando de Thil : la galerie des machines outils pour la fabrication des V1 et V2 à la libération.
Le commando de Thil : la galerie des machines outils pour la fabrication des V1 et V2 à la libération.
À partir du 6 août 1944, tout est prêt pour la production « fin montage » de V 1. Mais à peine l'usine commence-elle à fonctionner qu'elle doit être évacuée. Le 1er septembre, alors que l'armée américaine n'est plus qu'à quelques kilomètres, entre 1.200 et 1.500 survivants sont entassés dans des wagons et entament un long périple qui les mène de camp de travail en camp de concentration.

Il sera difficile d'établir le nombre de corps qui auront été enfouis ou brûlés pendant le fonctionnement de ce camp de travail. À Thil comme à Dora, la méthode d'extermination n’est pas la chambre à gaz, mais le travail forcé jusqu'à la mort. Le four crématoire de Thil Il provenait des abattoirs de Villerupt (Meurthe-et-Moselle) et est abrité maintenant dans un mémorial édifié par la population du village dans l'immédiat après-guerre.

10.3.9. La fin du camp



En août 44, des convois arrivent des prisons d’Epinal, Nancy, Belfort et Rennes. Le camp, prévu pour 4.000 prisonniers en contient 7.000. Les SS commencent systématiquement à massacrer les détenus, particulièrement les résistants français. Ce sont ceux du « Groupement Alliance », résistants de la Région capturés quelques jours auparavant, internés à Schirmeck puis envoyés au Struthof : en 3 jours, 392 prisonniers sont assassinés (92 femmes et 300 hommes).

Le 31 août, 2.000 détenus sont évacués sur Dachau : parmi eux le général Delestraint, chef de l'Armée secrète, qui sera exécuté d'une balle dans la nuque le 19 avril 1945. Les autres convois suivent et les détenus sont orientés sur les petits camps du Würtemberg (Spaichingen, Vaihingen…).

Natzweiler – Struthof : le camp en 1946.
Natzweiler – Struthof : le camp en 1946.
Le 2 septembre Darnand et ses Miliciens en fuite vers Sigmaringen arrivent au Struthof et y logent jusqu’au au 24 septembre, pendant que l’évacuation se poursuit : l’administration du camp s’installe en novembre 1944 à Binau sur le Neckar et en avril 1945 les détenus restant passent sous l’autorité de Dachau.

Lorsque les Américains arrivent au camp le 23 novembre 1944, celui-ci est vide, mais des centaines de cadavres qui n’ont pu être incinérés s’amoncèlent près du crématoire. Struthof est le premier camp, totalement évacué, à être découvert par les Alliés occidentaux.

10.3.10. Chiffres

Natzweiler – Struthof : vue générale en 2002.
Natzweiler – Struthof : vue générale en 2002.
Avec les kommandos extérieurs, l’effectif du camp de Struthof avoisine les 22.000, le camp lui-même contenant entre 3.000 et 7.000 déportés.

En tout, 45.000 personnes sont passées par le camp, sans compter un bon nombre de détenus non immatriculés (Russes, Polonais, NN...)

Le nombre de victimes identifiées avoisine les 11.000: Français (4.471), Polonais (4.500), Hollandais (508), Luxembourgeois (353), Belges (307), Norvégiens, Danois, Italiens... Parmi les victimes, 1.668 femmes.

Il faut y ajouter un nombre important de prisonniers Soviétiques assassinés par les SS, mais non immatriculés.

11. La libération de l’Alsace

11.1. La libération

24 novembre 1944 : ordre du jour du Général Leclerc lors de son entrée à Strasbourg.
24 novembre 1944 : ordre du jour du Général Leclerc lors de son entrée à Strasbourg.
En octobre 1944, les Alliés sont sur les Vosges, aux portes de l’Alsace. Sur ordre de Himmler, c’est la levée en masse pour la défense du Reich : les hommes valides de 16 à 60 ans sont affectés au « Volkssturm » alors que toutes les femmes de 16 à 40 ans sont réquisitionnées pour le creusement de tranchées et de fossés antichars. C’est la confusion la plus totale, la plupart de ces personnes n’étant pas opérationnelles et faisant le maximum pour échapper à ces corvées ou pour les saboter.

Les troupes françaises de Béthouard sur le Rhin à Rosenau, le 19 novembre1944. (ECP armées).
Les troupes françaises de Béthouard sur le Rhin à Rosenau, le 19 novembre1944. (ECP armées).
Le 19 novembre 1944, le corps d’Armée de Béthouard de l’armée De Lattre perce le long de la frontière Suisse, prend Delle et fonce en direction de Bâle. Le 19, le Rhin est atteint à Rosenau et Mulhouse le 21. Mais les Allemands résistent du côté de Seppois, dans les Hautes Vosges et la Hardt; ils tiennent les faubourgs de Mulhouse. La bataille « de la poche de Colmar » commence et va s’embourber dans un hiver rigoureux.

De son côté, la 2è DB de Leclerc, intégrée dans l’armée US de Patch traverse les Vosges par Cirey, suit les petites routes, surprend les Allemands à Saverne le 22 novembre et entre dans Strasbourg le 23 à 11 heures, quasiment sans combattre. Le front se stabilise autour de la poche de Colmar et au Nord sur la ligne Maginot.

11.2. Nordwind

Opération Nordwind : la terrible bataille de Rittershoffen-Hatten en janvier 1945 tuera 1200 soldats Américains, 2000 soldats Allemands et plus de 100 civils… (Bundesarchiv).
Opération Nordwind : la terrible bataille de Rittershoffen-Hatten en janvier 1945 tuera 1200 soldats Américains, 2000 soldats Allemands et plus de 100 civils… (Bundesarchiv).
Dans le cadre de la contre-attaque des Ardennes, Hitler déclenche le 31 décembre 1944 l’opération « ‘Nordwind ». Objectif: la reprise de Strasbourg. Il renforce la XIXè armée qui se cramponne en Alsace moyenne autour de Colmar, jusqu’à Kembs et Erstein. Il lance six divisions parties du Palatinat vers Haguenau, fait traverser le Rhin à Gambsheim par la division Von Maur afin de prendre Strasbourg par le Nord, alors que d’Erstein la Brigade Blindée SS « Feldherrnhalle » tente de foncer sur la capitale alsacienne. Eisenhower pense abandonner le terrain et se replier sur les Vosges, mais se heurte à la fermeté de De Gaulle. Il cède et engage des forces supplémentaires. La bataille fait rage du 7 au 23 janvier, particulièrement dans le secteur de Haguenau où à lieu la terrible bataille de chars de Hatten-Rittershoffen. Von Maur est dans les faubourgs de Strasbourg, mais épuisé, renonce le 25.

11.3. La poche de Colmar

Mittelwihr, 24 décembre 1944. Bataille de la Poche de Colmar. (NA)
Mittelwihr, 24 décembre 1944. Bataille de la Poche de Colmar. (NA)
L’opération « Nordwind » mise en échec, la bataille de la Poche de Colmar entre dans sa dernière phase avec l’offensive générale de la première armée française soutenue de la 2è DB de Leclerc et du corps d’armée US de Milburn. Autour de Colmar, dans la vallée de Munster, jusqu’à Rhinau au nord et Chalampé au Sud, on se bat, village après village. C’est la désolation totale. Le 2 février la poche est enfin crevée. Le 8 février, la Wehrmacht reflue en Allemagne par Chalampé. Les combats cessent sur les ruines des villes et villages. Seule Colmar n’aura pas souffert. De Gaulle est à Colmar le 10 février et la 11 à Strasbourg.

Au nord de l’Alsace, les Allemands refluent peu à peu vers l’Allemagne. Le dernier soldat allemand passe la frontière à Lauterbourg le 19 mars 1945, talonné par le Première armée française..

12. Le retour à la France

12.1. Introduction

Joseph Rossé après son arrestation.
Joseph Rossé après son arrestation.
Le retour à la France ne se fait pas sans difficultés. En Alsace, l’épreuve de l’annexion et les multiples souffrances endurées par les populations, tant par celles absentes du pays, expulsées, déportées ou interdites, que par celles demeurées sur place suscitent des flambées de ressentiments et de rancoeurs. Mais bien moins, et c’est à souligner, que la terrible et tragique épuration qui eut lieu en France occupée.

L’opinion des uns, l’attitude des autres, la collaboration active ou passive avec l’occupant, la résistance active, les spoliations, les confiscations de biens ont été autant de brandons de discorde lancés par la guerre dans l’après guerre.

12.2. L’épuration

L’ex Gauleiter Robert Wagner écoute la sentence de mort prononcée contre lui.
L’ex Gauleiter Robert Wagner écoute la sentence de mort prononcée contre lui.
Il y eut en Alsace environ 20.000 plaintes déposées : 15.000 personnes environ sont incarcérées préventivement ou internées, dont 3.200 à Schirmeck-Vorbrück ou au Struthof. Les cours de Justice des deux départements prononcent entre 45 et 46 7.863 condamnations dont 5.476 dans le Bas Rhin et 2.387 dans le Haut Rhin. Environ 30 personnes sont condamnées à la peine capitale. Les Chambres Civiques prononcent plus de 5.000 verdicts d’indignité nationale de durée variable.

Le 14 août 1946, Robert Wagner, Karl Buck, le commandant du camp de Schirmeck-Vorbrück et 4 fonctionnaires de la Gauleitung sont fusillés au Fort Ney près de La Wantzenau. Parmi les autres condamnés à mort par contumace, les anciens leaders autonomistes Bickler, Schall, Hauss, tous en fuite. Jean Paul Mourer sera fusillé le 10 juin 1947 à l’Ile Napoléon. Robert Ernst, ex maire de Strasbourg, est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

12.3. Le gouvernement provisoire

Affiche de propagande parue à la libération.
Affiche de propagande parue à la libération.
Le gouvernement provisoire prend de sages mesures, alliant à la fois la fermeté dans l’épuration nécessaire à la sagesse par la nomination d’hommes capables de mener à bien des retrouvailles difficiles. Ce fut la tâche de Charles Blondel, Gaston Haelling, Fonlupt-Esperaber, l’un catholique, l’autre protestant, le troisième catholique, respectivement commissaire de la République, Préfet du Bas Rhin et Préfet du Haut Rhin.

Le 1 mars 1945, le mark cesse d’être la monnaie officielle en Alsace, et le 12 mars, les PTT sont de retour. A la mi-mai, la presse régionale interdite sous l’occupant se reconstitue et 13 quotidiens paraissent. Les maires d’avant-guerre reprennent leurs fonctions.

Pierre Pflimlin.
Pierre Pflimlin.
La vie politique renaît avec la création en mars 1945 d’un « Parti républicain populaire » résurgence de l’UPR qui, sous l’action de Henri Meck décide dès juillet d’adhérer au M.R.P. Aux élections, le MRP présente des hommes nouveaux qui vont marquer la vie politique alsacienne pour les décennies à venir : Henri Meck, Pierre Pflimlin, Michel Walter... Quant à la SFIO, son déclin s’amorce en 1946 sauf dans sa « forteresse » de Mulhouse. La vie politique alsacienne va, jusque dans les années 1970, osciller entre deux partis : le Parti Gaulliste (RPF) et le Parti Centriste (MRP), le second étant toujours majoritaire jusqu’en 68 où il cède du terrain au mouvement gaulliste, pour le lui reprendre par la suite et grâce à l’action d’un homme politique d’envergure, Pierre Pflimlin.

Cependant, des conflits d’autorité et des rivalités personnelles au sein des « Comités de libération » formés par les patriotes résistants empoisonnement rapidement l’atmosphère politique et suscitent des démêlés quelquefois violents avec les représentants du Gouvernement Provisoire. De plus, des frictions avec l’autorité militaire américaine présente dans la province et l’administration française, la défiance générale vis-à-vis des Alsaciens parlant leur idiome germanique, les innombrables deuils dans les familles, la misère morale et matérielle des habitants et des revenants, l’incertitude planant sur le sort des « Malgré nous » absents, tout ceci ternit la libération et l’armistice du 8 mai 1945. Le climat reste malsain, alourdi encore par les deux grandes affaires de l’après guerre : le problème des Malgré nous et l’affaire d’Oradour.

12.4. Le procès de Bordeaux

Lammerding, le bourreau d’Oradour, mourra dans son lit en 1971
Lammerding, le bourreau d’Oradour, mourra dans son lit en 1971
Nombreux sont les Limousins -et Français- qui continuent de classer l'Alsace d'alors parmi les « suppôts du nazisme » malgré la publication de livres essayant d'établir la vérité sur le « procès de Bordeaux », au cours duquel furent jugés les acteurs de ce crime. Des accusations justifiées par la présence, au sein de la division SS qui perpétra le crime d’Oradour, des « Malgré Nous » alsaciens. La mort de 642 hommes, femmes et enfants dans cette commune martyre, fait partie des atrocités emblématiques de la fureur nazie.

Au lendemain de la guerre, ces 14 alsaciens (13 « Malgré Nous » alsaciens incorporés de force, et un Alsacien engagé volontaire) sont retrouvés puis traduits en justice. Seul de simples exécutants sont jugés ; aucun donneur d'ordre ne se retrouve sur le banc des accusés, particulièrement le commandant de la division, Hans Lammerding. Le procès est difficile et très controversé : la population réclame un jugement de vengeance, les avocats des Alsaciens invoquent la contrainte qui a pesé sur les incorporés de force, menacés, eux ou leurs familles, de déportation s'ils désobéissaient à leurs ordres d'incorporation.

Procès de Bordeaux : arrivé des « Malgré Nous » alsaciens.
Procès de Bordeaux : arrivé des « Malgré Nous » alsaciens.
Ce procès soulève en Alsace un immense mouvement de protestation. Comment peut-on ne pas tenir compte du sort des « Malgré Nous » ? Si une majorité s'accorde sur la nécessité de juger les auteurs du massacre, la question est cependant de savoir s'il faut les juger selon les mêmes règles et le même droit que les soldats allemands, ou s'il faut tenir compte de leur cas particulier d'incorporés de force. La question n'était pas simple car différencier les Allemands des Alsaciens revenait à juger chacun d'eux en fonction de sa nationalité, et non de sa culpabilité individuelle. Ne pas dissocier le cas des Alsaciens de ceux des Allemands revient à les considérer coupables au même titre que les Allemands, et donc entériner ce qu'Hitler souhaitait obtenir : intégrer l'Alsace à l'Allemagne. Le jugement entraîna d'interminables débats et se termina par un refus du tribunal de dissocier le cas des Alsaciens à celui des Allemands. Le parlement fut amené à voter en urgence une révision de la loi de 1948 de façon à supprimer la notion de responsabilité collective qui pesait sur ceux qui avaient été contraints de force à s'engager dans l'armée allemande.

Ainsi tombe le verdict du jugement rendu le 11 février 1953. Les soldats du rang sont condamnés à des peines de travaux forcées et le procès des Malgré-nous est jugé avec la même sévérité. Le sergent volontaire est condamné à mort et les autres accusés à de lourdes peines de travaux forcés. Le verdict obtient l'assentiment de la majorité de la population limousine, mais déclenche d'énormes protestations en Alsace, à tel point que le spectre de l'autonomie alsacienne se fait ressentir. Des manifestations constituées de militaires, parlementaires et religieux se multiplient dans toute l'Alsace et la Lorraine. Une mobilisation réclamant la réhabilitation des condamnés, et avec eux, de tous les « Malgré Nous » dont le malheur d'avoir été incorporé de force est maintenant renforcé par l'opprobre jetée sur eux.

Suite à ces manifestations qui donnent lieu à d'âpres discussions, le gouvernement est amené à faire voter en urgence une loi d'amnistie, valable pour tous les « Malgré Nous ». Après de nombreux allers-retours au sein du parlement très divisé sur la question, la loi est votée le 21 février, et les « Malgré Nous » libérés.