Struthof, camp de concentration nazi

1. Situation

Struthof : la fosse aux cendres
Struthof : la fosse aux cendres

Le KZ Struthof-Natzwiller domine les petites cités des Vosges alsaciennes de Schirmeck et Rothau, à 60 km de Strasbourg, dans la vallée de la Bruche.

Natzwiller – Struthof : vue aérienne du camp en date du 19 juillet 1944
Natzwiller – Struthof : vue aérienne du camp en date du 19 juillet 1944

Situé sur la commune de Natzwiller, c’est une ancienne petite station de ski à 850m d’altitude, comprenant notamment un hôtel qui sera réquisitionné par les SS.

Natzwiller – Struthof : plan de situation générale du camp
Natzwiller – Struthof : plan de situation générale du camp

2. Histoire

2.1. Le camp de 1941 à 1944

Dès septembre 1940, le Standartenführer SS Blumberg prend la décision de construire le « Konzentrationslager Natzwiller  », à 800 mètres d’altitude, dans ce massif des Vosges où le climat est rigoureux, brumeux et froid. La principale raison d’être de ce camp tient à la présence d’une carrière de granite. Le choix du site répond donc à un critère d’ordre économique, cher à Himmler, la gare proche de Rothau permettant facilement le transport du matériel et des hommes… En novembre 1940, l’hôtel du Struthof, exploité jusque là par les propriétaires de la ferme située à 200 mètres de là, est réquisitionné, avec ses dépendances, pour établir un camp provisoire où s’installent les premiers détenus en provenance de Sachsenhausen, hébergés dans les dépendances.

Natzwiller – Struthof : la porte d’entrée
Natzwiller – Struthof : la porte d’entrée

Le 21 mai 1941, 150 « droits communs » de Sachsenhausen, suivis par 286 autres effectuent les travaux de terrassement et d’aménagement du camp, disposé en paliers sur le versant nord de la montagne. Le palier du bas comporte le Bunker avec cellules, salles de tortures et d’autopsie, et le four crématoire (construit à l’automne 1943), à l’intérieur même de l’enceinte du camp. Sur les autres paliers sont édifiées 14 baraques où logent les détenus et une quinzième servant de cuisine…

Natzwiller – Struthof : le camp (en haut), l’hôtel et la chambre à gaz (en bas) en 1950
Natzwiller – Struthof : le camp (en haut), l’hôtel et la chambre à gaz (en bas) en 1950

L’achèvement des 17 baraques (Blocks) du camp principal couvre la période de mai 1941 à octobre 1943. L’ensemble est inscrit dans un rectangle, dont la forme et la superficie répondent aux impératifs de surveillance des détenus. En effet, une superficie aussi peu étendue (1 hectare), supposant l’entassement des hommes, laisse très peu de possibilités à une éventuelle tentative d’évasion. C’est un instrument parmi d’autres de la stratégie coercitive pratiquée par la SS.

Chaque Block de 45 mètres sur 12 mètres, en bois et préfabriqué, est monté par les détenus eux-mêmes ; il comprend une salle, un dortoir, des toilettes et des lavabos très succincts. Les Blocks, prévus au départ pour deux fois 150 hommes, voient le nombre des détenus tripler en 1944. La promiscuité et l’entassement des détenus rendent les conditions de vie et d’hygiène insupportables. Le « Schonung » (salles de convalescence) et le « Krankenbau » (infirmerie ou Revier) sont achevés fin 1941, mais restent d’une piètre efficacité. L’ensemble est balayé par les six miradors d’angle, complétés par deux miradors disposés sur les côtés, assurant ainsi un angle de vue et de tir sans faille.

Natzwiller – Struthof : plan du camp
Natzwiller – Struthof : plan du camp

De chaque côté de l’allée qui mène au portail du camp, sont érigés les bâtiments réservés aux SS. Quatre baraques sont destinées à l’hébergement des gardiens du camp ; les autres servent comme bureaux, ateliers, dépôts ; une salle de projection est même installée en 1944. Les bâtiments administratifs abritent l’infirmerie des SS, l’armurerie, la salle d’interrogatoire de la Politische Abteilung, ainsi que les services téléphoniques et télégraphiques. Des barbelés et des postes de guet entourent l’ensemble de ces bâtiments.

Au lieu-dit du Struthof, là où se situe la ferme-hôtel, une pièce destinée aux expériences de gazage est installée à proximité de l’hôtel ; de fausses pommes de douches sont scellées au plafond de la salle dallée et entourée de carreaux de faïence. Elle est utilisée dès l’été 1943, notamment contre des Juifs venus d’Auschwitz, puis pour des expériences sur les gaz de combat et leurs « antidotes ».

Natzwiller – Struthof : barbelés
Natzwiller – Struthof : barbelés

A 800 mètres du camp principal s’élèvent les bâtiments de la carrière, fermée par trois portails et entourée par une clôture aménagée au fur et à mesure des travaux. Treize Blocks de travail sont bâtis pour la taille des pierres et des ateliers de réparation de moteurs d’avion ; certains bâtiments servent d’entrepôts et hébergent les services techniques et d’entretien. Enfin, la route, construite par les détenus, rend possible le transport des matériels vers les tunnels, dont le creusement est entrepris en 1944.

Natzwiller – Struthof : place de la potence
Natzwiller – Struthof : place de la potence

L’ensemble concentrationnaire de Natzwiller -Struthof est un espace clos, séparé de l’extérieur, délimité par une clôture électrifiée ; les gardiens patrouillent le long de la double rangée de barbelés de 3 mètres de haut, jouxtant un périmètre déboisé de façon à rendre les tentatives de fuites impossibles. Les seuls contacts extérieurs, étroitement surveillés, se font avec les employés des entreprises qui travaillent à la carrière ou sur les divers chantiers.

Le Camp a une capacité de 3 000 places. Il en recevra de fait près de 7 000… Il est prévu pour accueillir quatre groupes de détenus :

Au départ les effectifs de Natzwiller sont formés de droits communs et d’asociaux venant de Sachsenhausen et de Dachau pour construire le camp et en constituer l’administration interne. Peu à peu arrivent des détenus de tous horizons : des Alsaciens, des Français, des Polonais, des Russes,des Norvégiens, des Néerlandais, des Luxembourgeois et des Allemands, ainsi que quelques Tziganes, et naturellement des Juifs. Des femmes aussi, mais qui se retrouvent dans les kommandos extérieurs.

Struthof : 
« Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent,  
Nus et maigres, tremblants dans ces wagons plombés,   
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants,  
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers… »  
<cite>Jean Ferrat Nuit et brouillard. </cite
Struthof :
« Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent,
Nus et maigres, tremblants dans ces wagons plombés,
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants,
Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers… »
Jean Ferrat Nuit et brouillard.

Le camp se spécialise rapidement pour accueillir les «Nacht und Nebel Häftlinge», politiques destinés à disparaître dans la « Nuit et le Brouillard ». Les premiers convois « N.N. », dont 168 Français, arrivent au début de juillet 1943. Dès la quarantaine, les détenus sont divisés entre « NN » et les autres. Les « NN » ne doivent plus avoir de contacts avec les autres. Une grande croix rouge est peinte sur leur veste et une bande latérale sur chaque jambe du pantalon. Ce sont des cibles privilégiées…

Struthof : une des baraques témoins
Struthof : une des baraques témoins

La garnison compte environ 200 SS et 30 administratifs. Au commandement du camp se succèdent Huttig, de mai 1941 à février 1942, Egon Zill, de mai à octobre 1942, Josef Kramer, du 25 octobre 1942 au 4 mai 1944, Fritz Hartjenstein, venant d’Auschwitz, du 5 mai au 23 novembre 1944, et à nouveau Kramer du 24 novembre 1944 à la fin du camp (décembre), avant qu’il n’aille servir à Bergen Belsen. Parmi les adjoints, Horst Volkmar, de 1941 à 1943, et Heinrich Ganninger, chargé de ce poste en 1944. Le Schutzhaftlagerführer est plus particulièrement responsable des détenus. Les frères Wolfgang et Josef Seuss, brutaux et particulièrement sadiques, se distinguent dans cette fonction.

Natzwiller – Struthof : la villa du commandant du camp
Natzwiller – Struthof : la villa du commandant du camp

La rotation des personnels SS s’effectue selon des critères d’efficacité : respect de la discipline, application de la répression et rentabilité économique. La garde est assurée par des SS Totenkopf (« têtes de mort », insigne qu’ils arborent sur leur uniforme et leur casquette), qui ne dépendent ni de la Wehrmacht, ni de la Police. Au nombre de 180 en 1942, leur effectif augmente en proportion de celui des internés. Au mois de septembre 1944, avec l’évacuation du camp principal, la garnison est réorganisée en dix compagnies de garde, réparties dans les différents lieux de détention et de travail.

2.2. La fin du camp

En août 1944 le camp est déclaré zone de guerre ; des convois arrivent des prisons d’Epinal, Nancy, Belfort et Rennes. Le camp, prévu pour 3 000 prisonniers en contient 7 000. Chez les SS, la nervosité croît, et les conditions de vie au camp se dégradent très rapidement. Les SS commencent systématiquement à massacrer les détenus, particulièrement les résistants français : 108 résistants appartenant au réseau « Alliance » son fusillés et 34 francs-tireurs du groupe « Alsace - Vosges » sont pendus. D’autres détenus sont tués par piqûre ou d’une balle dans la nuque ; en tout 392 prisonniers, dont 92 femmes.

Natzwiller – Struthof : le crématoire : le four
Natzwiller – Struthof : le crématoire : le four

Le 31 août, le transfert du camp vers Dachau est décidé. Les détenus gagnent à pied la gare de Rothau, et s’entassent dans des wagons à bestiaux, pour un transport de plusieurs jours vers l’Allemagne, dans des conditions insupportables. 2 000 détenus sont évacués sur Dachau : parmi eux le général Delestraint, chef de l'Armée secrète, qui sera exécuté d'une balle dans la nuque le 19 avril 1945 en Allemagne. Les autres convois suivent et les détenus sont orientés sur les petits camps du Würtemberg (Spaichingen, Vaihingen…).

Natzwiller – Struthof : vue du camp pendant la guerre, col. Musée du Struthof, photo M.-J. Bop
Natzwiller – Struthof : vue du camp pendant la guerre, col. Musée du Struthof, photo M.-J. Bop

500 détenus restent dans le camp pour démonter les machines des ateliers de la carrière où ils logent, car il faut faire de la place pour accueillir Darnand et ses miliciens qui, dans leur fuite, s’attardent à Natzwiller du 2 au 24 septembre avant de filer sur Sigmaringen... Le 23 novembre 1944, c’est un camp totalement abandonné qui est libéré par les Américains ; mais des centaines de cadavres qui n’ont pu être incinérés s’amoncèlent près du crématoire. Struthof est le premier camp, totalement évacué, à être découvert par les Alliés occidentaux.

2.3. Les kommandos après l’évacuation : septembre 1944 – avril 1945

Au mois de septembre 1944, tous les Kommandos à l’ouest du Rhin sont évacués vers l’Allemagne. A partir de ce moment-là, l’histoire du KL Natzwiller se distingue de celle des autres camps de concentration du Reich : premier camp de l’ouest à être évacué, il continue cependant à exister, à partir d’une structure administrative éclatée, sous la forme d’un réseau de Kommandos.

La Kommandantur se replie en novembre sur Guttenbach ; l’Effektenkammer occupe alors le Château de Binau, et les garages sont installés à Neunkirchen. En février 1945, nouvelle fuite devant les Alliés : l’administration se déplace entre Stuttgart, Dormettingen, Missen, Scheffau… ce qui n’empêche nullement l’arrivée de nouveaux détenus dans les kommandos et même la création de nouveaux kommandos comme Mannheim, Hailfingen, Calw, et le dernier, Offenburg...

Seul change d’affectation le kommando de Vaihingen : l’usine souterraine Messerschmitt laisse la place en octobre 1944 à un camp refuge pour les détenus malades ou les plus faibles : c’est en réalité un mouroir, comparable à l’horreur de Bergen-Belsen. La mortalité y varie en 60% et 87%. Le site comporte six baraques, dont deux sont réservées au Revier à partir de mars 1945. Sur les 1 281 malades arrivés depuis le 9 janvier 1945, on compte 1 250 décès, dont 33 pour la seule journée du 3 mars 1945 ! A la libération de Vaihingen par la 1ère Armée française, 1 500 cadavres sont découverts dans des fosses communes… Dans d’autres camps « libérés » comme Binau, Kochendorf, Leonberg, Haslach et Vaihingen-Enz, 2 500 dépouilles seront exhumées, dont environ ceux de 500 Français…

Fin mars 1945, c’est l’effondrement brutal : les Kommandos sont tous évacués à pied ou en train vers le sud de l’Allemagne et Dachau, dans des conditions toujours extrêmes. Dans cette ultime épreuve des marches de la mort, plus de la moitié des détenus périssent d’épuisement ou sous les balles des tueurs SS.

Natzwiller – Struthof : le camp en 1946
Natzwiller – Struthof : le camp en 1946

3. Vie et mort

3.1. Le quotidien

La vie quotidienne des déportés se déroule toujours de la même façon : le réveil a lieu à 4 heures du matin en été et à 6 heures en hiver, par les journées les plus courtes. Aussitôt levés, les déportés passent aux lavabos ; torse nu, ils se lavent à l'eau glacée… tant qu'il y a de l'eau. Ils s'habillent et reçoivent un demi-litre de tisane ou d'un semblant de café, puis se rendent, en rang par cinq, sur les plates-formes où se fait le premier appel de la journée.

Natzwiller – Struthof : plan du camp et de la zone SS
Natzwiller – Struthof : plan du camp et de la zone SS

Les SS comptent les déportés de chaque baraque et les morts de la nuit qu'ils ont sortis avec eux pour le premier appel. Les appels se prolongent parfois pendant des heures ; les déportés debout, par rang de taille, immobiles, en hiver dans la neige, en été sous la pluie et les orages ou le soleil brûlant. L'appel terminé, les déportés se rendent aux plates-formes 1 et 2 pour la formation des commandos de travail, puis sont emmenés vers les différents lieux de travail forcé : carrière de granit, atelier de réparations des moteurs d'avions, carrière de sable, construction de la route, ou au « Kartoffelkeller » (silo à pommes de terre) situé à 100 mètres de l'entrée du camp.

Struthof.  
« On me dit à présent que les mots n’ont plus cours,    
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour,    
Que le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire    
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare…   
Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ?    
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été.    
Je twisterai les mots s’il fallait les twister   
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez… »    
<cite>Jean Ferrat Nuit et brouillard. </cite
Struthof.
« On me dit à présent que les mots n’ont plus cours,
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour,
Que le sang sèche vite en entrant dans l’Histoire
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare…
Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter ?
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été.
Je twisterai les mots s’il fallait les twister
Pour qu’un jour vos enfants sachent qui vous étiez… »
Jean Ferrat Nuit et brouillard.

Par temps de brouillard, propice à d'éventuelles évasions, les commandos de travail ne sortent pas. Les déportés « NN » et les punis restent immobiles, en colonnes par cinq, à proximité de la porte d'entrée, parfois pendant des heures. À midi, bref arrêt de travail suivi du second appel. On sert rapidement une maigre ration de soupe aux déportés, et c'est à nouveau le rassemblement. À 18 heures, troisième appel, dans les mêmes conditions que celui du matin, plus long encore et plus pénible. La distribution du repas du soir se fait dans les baraques. La ration du déporté consiste en un demi-litre d'ersatz de café ou de tisane, avec environ 200 grammes de pain et quelques grammes de graisse synthétique. En 1943, les rations de pain sont réduites à 100 grammes.

Struthof
Struthof

3.2. Les sévices

Les sévices quotidiens sont multiples : bastonnade, cellules durant des jours (niches ou un homme ne peut s’allonger ni se tenir debout...), agressions des chiens des SS, poussette dans les barbelés ou à l’extérieur du cordon de surveillance... Un des gardes SS, Fuchs, de souche alsacienne (Mulhouse), est particulièrement connu pour sa cruauté. Lorsqu’arrive un nouveau convoi de «  bleus » et que ces derniers parviennent sur les lieux de travail, Fuchs prend la casquette de l’un des détenus et la jette à l’extérieur du cordon de surveillance en disant : « Si ce soir tu n’as pas ta casquette à l’appel, tu sais ce qui t’attend. » Le bleu essaye de chercher son couvre-chef et c’est alors que Fuchs le descend à la mitraillette. Motif : « A essayé de s’évader. »

Le travail forcé est réparti et surveillé par les Kapos, en général des droits communs allemands et par des « Matraqueurs », aux ordres d’un SS généralement accompagné par un chien. Le déporté ne fournissant pas un travail suffisant est privé de soupe. Quel que soit son état physique, il doit se rendre au travail. Malades et blessés y compris. Les détenus frappés par leurs gardiens ou mordus par les chiens ne reçoivent aucun pansement, ni soin d’aucune espèce.

Natzwiller – Struthof : le bunker : les redoutables réduits prévus pour le chauffage, qui en fait servirent de cellule où l’on ne pouvait tenir qu’accroupi..
Natzwiller – Struthof : le bunker : les redoutables réduits prévus pour le chauffage, qui en fait servirent de cellule où l’on ne pouvait tenir qu’accroupi..

Le Revier, ou infirmerie reçoit les déportés agonisant. C’est en fait un mouroir. Les détenus français n'ont accès au Revier qu'à partir du 21 octobre 1943. C’est au Revier qu’est mort le 13 juin 1943 le général Frère, ancien Gouverneur militaire de Strasbourg, qui fut Chef de l'Organisation de la Résistance de l'Armée (ORA).

Natzwiller – Struthof : le crématoire : la « chambre des urnes »
Natzwiller – Struthof : le crématoire : la « chambre des urnes »

3.3. La mort

Outre les morts provoquées par le travail épuisant, la malnutrition et les divers sévices exercés par les SS et les Kapos, on tuait « officiellement » au camp. Le commandant du camp dresse toutes les semaines un état numérique des morts qu’il envoyait à ses supérieurs. Nous possédons le modèle de cet état où on relève 5 catégories de morts : morts par maladies, fusillés, pendus par exécution, pendus par suicide (individus se pendant eux-mêmes après en avoir reçu l’ordre) ; suicidés. Les morts sont incinérés dans le four crématoire et leurs cendres servent d’engrais au potager du camp ; seules les cendres des victimes allemandes sont recueillies dans les urnes et vendues entre 75 et 100 RM à leurs familles.

On tue par exécutions à l’arme automatique dans la sablière pour des détenus arrivés récemment et ne figurant pas sur la liste du camp (« Sonderbehandlung » ordonnée par le RSHA), par pendaisons publiques les jours de fête (Noël, Pâques, Pentecôte...) sur la place d’appel, ou pendaisons quotidiennes dans le crématoire, sur crochets spéciaux, par expérimentation « médicale », et enfin dans la chambre à gaz.

Natzwiller – Struthof : le crématoire
Natzwiller – Struthof : le crématoire

3.4. La chambre à gaz

La chambre à gaz, aménagée en été 1943, se situe hors de l’enceinte, à 200m en contrebas du camp, face à l’hôtel, avec carrelage, fausses pommes de douches, porte vitrée... Cette chambre à gaz va servir de chambre d’extermination, mais aussi pour des expériences médicales. Ainsi le Dr Bickenbach réalise des expériences commandées par la Wehrmacht sur la résistance aux gaz phosgènes et d’ypérite en utilisant des Tziganes comme cobayes. Le 11 août 1943, 15 femmes sont gazées ; le 13 août, 14 femmes ; le 17 août, 30 hommes ; le 19 août 20 hommes… C’est le commandant Kramer lui-même qui se charge du travail…

Natzwiller – Struthof : plan de la chambre à gaz
Natzwiller – Struthof : plan de la chambre à gaz

3.5. Les expériences médicales

Au Struthof on été réalisées des expériences pseudo médicales pratiquées soit au camp, au Revier, dans la chambre à gaz, dans la chambre de dissection, soit à la Faculté de Médecine de Strasbourg.

Natzwiller – Struthof : le crématoire : la salle des dissections et la table de dissection
Natzwiller – Struthof : le crématoire : la salle des dissections et la table de dissection

La plus connue des ces expérimentation est celle du Doktor SS Hauptsturmführer August Hirt, directeur de l’institut anatomique de Strasbourg : il est chargé par l’Ahnenerbe de recherches sur la race, alors très en vogue. Il veut réunir une « collection de crânes de commissaires bolcheviks juifs ». Il s’en ouvre à Sievers, chef de l’Ahnenerbe, qui s’adresse à l’Obersturmbannführer SS Brandt de l’Etat major de Himmler. Ordre est donné le 21 août 1943 à Eichmann de transférer d’Auschwitz à Natzwiller les « spécimens » sélectionnés en raison de l’épidémie régnant à Auschwitz. Début août 1943, 80 internés arrivent d’Auschwitz. Joseph Kramer lui-même se charge de les gazer. Le lendemain, les cadavres sont transportés à Strasbourg, à l’institut d’anatomie. Kramer refait deux fois encore la même opération quelques jours plus tard. Les cadavres servent donc aux médecins SS pour finir dans la collection de l’Ahnenerbe. Mais tous ne seront pas « traités », faute de temps : à leur arrivée, le 23 novembre, les troupes alliées trouvent dans l’institut une cuve d’alcool remplie de 17 cadavres partiellement disséqués (dont ceux de 3 femmes)...

Le professeur Von Haagen, avec la complicité des SS, pratique des injections de lèpre, de peste et d’autres maladies sur les détenus de manière à observer les effets de ces contaminations ; plusieurs traitements sont essayés pour une même maladie. L’expérience terminée, si les sujets ne sont pas morts, ils sont exterminés et incinérés. Ainsi, en 1944, 200 personnes sont mises à la disposition du docteur Von Haagen et 150 sont alors immunisées contre le typhus exanthématique, 50 étant « réservés » comme témoins. À l’ensemble des 200 est alors inoculé du virus typhique (déposition de Melle Schmidt, assistante du professeur von Haagen).

Natzwiller – Struthof : le crématoire : la chambre « des cobayes 
Natzwiller – Struthof : le crématoire : la chambre « des cobayes 

4. Kommandos

4.1. Kommandos internes

Natzwiller – Struthof : un kommando à Struthof
Natzwiller – Struthof : un kommando à Struthof

A l’intérieur du camp, il y a divers kommandos :

Le « Steinbruch » reste tristement célèbre par ses nombreuses victimes, notamment celles du ravin de la mort, où des détenus sont abattus « pour tentative d’évasion », en réalité poussés au-delà d’une ligne interdite par les Kapos et abattus depuis les miradors. En 1944 l’exploitation est abandonnée et 8 baraques y sont construites pour y démonter des moteurs Junker et récupérer des pièces de rechange.

4.2. Kommandos externes

Le premier kommando extérieur du KL Natzwiller est celui d’Obernai, ou arrivent 200 détenus du camp principal. Jusqu’a` l’ouverture du dernier, le Kommando Offenburg en avril 1945, 70 autres Kommandos sont créés, de chaque côté du Rhin.

Les camps de concentration de Bade-Wurtemberg
Les camps de concentration de Bade-Wurtemberg

Les kommandos les plus nombreux apparaissent à la fin de 1943 et surtout en 1944, du fait de la mobilisation de toutes les forces existantes et résiduelles au profit de l’économie et de la production de guerre, dans un dernier sursaut qui est sensé apporter la victoire finale au Reich. A partir de mars 1944 les détenus ne passent plus jamais par le camp principal.

Il existe différentes catégories de Kommandos, selon leur destination et leur fonctionnement :

Les kommandos les plus célèbres sont Dautmergen, Erzingen, Schörzingen, Frommern, Bisingen, Spaichingen, Kochem dans le Wurtemberg, Bischoffsheim, Cernay, Colmar, Urbès en Alsace, Peltre, Longwy-Thil en Lorraine (fabrication de V2 entre mars et octobre 1944).

Vaihingen, Kommando de Struthof, à la libération
Vaihingen, Kommando de Struthof, à la libération

Les effectifs des Kommandos sont très variables : trois hommes à Neunkirchen, mais 10 000 dans le groupe « Wüste ». En général, ces Kommandos regroupent chacun entre 200 et 400 détenus, sauf ceux de Dautmergen et Schörzingen, qui en emploient plusieurs milliers. L’organisation interne se fait, là comme ailleurs, selon la double hiérarchie : administration SS et auto-administration des détenus par les responsables désignée par les SS. Le logement varie selon les cas : à Peltre, les 50 hommes du Kommando sont hébergés dans l’ancienne ferme du village ; à Neckarelz I et Mannheim, ils occupent une école, alors qu’à Francfort c’est un hangar qui sert à leur hébergement.

Vaihingen, Kommando de Struthof, à la libération
Vaihingen, Kommando de Struthof, à la libération

Le personnel d’encadrement et le comportement des gardiens est un facteur déterminant en ce qui concerne l’espérance de vie des détenus ; les sous-officiers qui se retrouvent affectés à l’encadrement de ces Kommandos sont souvent frustrés dans leur carrière et abusent de leur pouvoir, se montrant souvent d’une cruauté féroce, tel Erwin Dold qui, à Haslach puis à Dautmergen, va se montrer particulièrement violent et de brutal.

4.3. Le Kommando Thil

Le kommando de Thil (Meurthe et Moselle) est l’un des moins connus. Il n’en fut pas moins terrible.

En 1942, le général Milch fait une reconnaissance dans le bassin minier de Longwy-Villerupt et en 1943, la mine de Tiercelet (à Thil) est retenue comme site propice à l'installation d'une usine souterraine, en raison de la proximité du réseau ferroviaire de le Deutsche Reichsbahn (Audun-le-Tiche, ville toute proche, est en Moselle, donc en territoire annexé au Reich pendant l'occupation). Par ailleurs, cette mine est moins humide que ses voisines et moins sujette à des éboulements.

Le commando de Thil : vue de l’« entonnoir » ou entrée de la galerie derrière la cité saint Barbe à Thil
Le commando de Thil : vue de l’« entonnoir » ou entrée de la galerie derrière la cité saint Barbe à Thil

En mai 1944 arrive à Thil un premier contingent de déportés. Le projet nécessite 200 000m² de surface bétonnée. Dès que les « Häftlinge » eurent établi les baraquements et réalisé les premiers 60 000m² de surface utilisable, (début août 1944), ils sont utilisés à la production de matériel d'armement, essentiellement des Fi-103 (V-1), mais aussi des cellules d'avions comme le Focke-Wulf Ta 154.

Erz - Thil est prévu pour devenir une usine aussi importante que Dora. Mais l'avance des troupes alliées ne permit pas aux nazis de mener leur projet à terme. En revanche, la similitude des procédés est identique en tous points. L'usine souterraine Erz-Thil devait recevoir à brève échéance 3 500 déportés du KZ Natzwiller – Struthof.

Le commando de Thil : la galerie des machines outils pour la fabrication des V1 et V2 à la libération
Le commando de Thil : la galerie des machines outils pour la fabrication des V1 et V2 à la libération

À partir du 6 août 1944, tout était prêt pour la production « fin de montage » de V-1. Mais à peine l'usine commence-elle à fonctionner qu'elle doit être évacuée. Le 1er septembre, alors que l'armée américaine n’est plus qu'à quelques kilomètres, entre 1 200 et 1 500 survivants sont entassés dans des wagons et entament un long périple qui les mène de camp de travail en camp de concentration.

Il sera difficile d'établir le nombre de corps qui auront été enfouis ou brûlés pendant le fonctionnement de ce camp de travail. À Thil comme à Dora, la méthode d'extermination n’est pas la chambre à gaz, mais le travail forcé jusqu'à la mort. Le four crématoire de Thil provenait des abattoirs de Villerupt (Meurthe-et-Moselle). Il est abrité maintenant dans un mémorial édifié par la population du village dans l'immédiat après-guerre.

Le commando de Thil : éléments des V1
Le commando de Thil : éléments des V1

4.4. Le « Projekt Wüste »

4.4.1. Généralités

L’« Opération Wüste » (désert) débute en 1943 lorsque les responsables économiques nazis constatent que les réserves naturelles en pétrole du Reich diminuent sérieusement. Comme l’Allemagne ne possède pas de pétrole sur son territoire, les nazis décident de produire de l’huile de gypse. « Schieferöl ». Lorsqu’au printemps 1944 les sites de production de matières synthétiques de Leuna et Pölitz sont bombardés par les Alliés, les nazis décident de tenter des essais d’extraction du coté de Schömbergen Bade-Wurtemberg et chargent la „D Ö L F“ (Deutsche Ölschiefer Forschungsgesellschaft mbH) d’exécuter le projet, sous la responsabilité de l’organisation Todt.

Kochendorf en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : dessin du camp
Kochendorf en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : dessin du camp

Il est prévu d’ouvrir des sites d’exploitation de carrières de gypse dans la région située entre Tübingen, Balingen et Spaichingen. 5 000 détenus devaient travailler dans une dizaine d’unité de production, avec des moyens techniques considérables. Mais au début de 1945, seuls fonctionnent 5 sites de production employant plus de 15 000 détenus : Erzingen, Dautmergen, Schömberg, Schörzingen et Bisingen avec un rendement faible (1 tonne d’huile pour 35 tonnes de minerai) au regard de l’investissement et une production atteignant à peine le tiers de l’objectif fixé.

Le camp de Bisingen, kommando de Struthof en Bade, faisait partie des camps de l’« Opération Wüste »
Le camp de Bisingen, kommando de Struthof en Bade, faisait partie des camps de l'« Opération Wüste »

Les SS transfèrent des détenus des camps menacés par l’avance des Alliés, principalement Struthof, Auschwitz et Stutthof, pour former ces camps - kommandos de l’opération Wüste. Double intérêt pour eux : pratiquement, une main d’œuvre gratuite, et idéologiquement, la réalisation d’un des préceptes du nazisme : « Vernichtung durch Arbeit », « destruction par le travail ». Les politiques et les « NN » sont spécialement marqués du sigle « Rückkehr unerwünscht », « retour non souhaité »…

Vue du site de l’usine expérimentale de la DÖLF de Schömberg
Vue du site de l’usine expérimentale de la DÖLF de Schömberg

Les survivants ont décrit les camps de l’opération « Wüste » comme pires qu’à Auschwitz ou Maïdanek… Même si entre les différents camps, le sort des détenus est divers : Schömberg est bien plus supportable que Bisingen ou Dautmergen. Zepfenhahn et Bisingen ont un taux de mortalité effroyable (1/3 des détenus en 8 mois à Bisingen), alors qu’à Frommern - Erzingen il y à relativement peu de victimes, à cause de bonnes conditions sanitaires et du traitement assez humain de la part des gardes.

4.4.2. KZ Schörzingen

A Schörzingen existe de janvier 1944 à avril 1945 un camp-kommando extérieur du KZ Natzwiller-Struthof. Il fait partie des camps du groupe « Wüste ». Camp et atelier se situent au bord de la route menant à Wilfingen, au sud de la ville.

Schörzingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : fosse commune découverte en 1946
Schörzingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : fosse commune découverte en 1946

Le nombre des détenus s’élève à au moins 1 000, pour la plupart des Juifs. Les conditions de vie et de travail sont telles que 549 détenus meurent. Leurs cadavres sont ensevelis dans une fosse commune au lieu-dit « Donauwiese » (prairie du Danube).

Schörzingen en Bade-Wurtemberg. Vue du block 2 du camp. Au fond, le « Revier » ou infirmerie du camp. Photo de 1957
Schörzingen en Bade-Wurtemberg. Vue du block 2 du camp. Au fond, le « Revier » ou infirmerie du camp. Photo de 1957

En mai 1945 les autorités militaires françaises font exhumer les corps : la plupart des détenus sont morts de sous alimentation. 40% d’entre-elles ont été exécutées par pendaison, quelques-uns par fusillade. Certains ont été enterrés vivants, et la plupart portaient des traces de coups donnés sur la poitrine avec des matraques…

Schörzingen en Bade-Wurtemberg. Vue du mémorial du camp, camp-commando de Natzwiller – Struthof
Schörzingen en Bade-Wurtemberg. Vue du mémorial du camp, camp-commando de Natzwiller – Struthof

4.4.3. KZ Bisingen

Bisingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : plan du camp et du site d’extraction des schistes bitumeux
Bisingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : plan du camp et du site d’extraction des schistes bitumeux

Dans le cadre du projet « Wüste », 4 163 détenus (dont plus de 1 000 juifs) sont utilisés à la production d’huile de gypse. Plus de 1 200 détenus vont y trouver la mort.

Plan du camp de Bisingen, en Bade-Wurtemberg
Plan du camp de Bisingen, en Bade-Wurtemberg

Le camp, annexe du KZ Struthof, est ouvert le 24 août 1944 et il va exister 234 jours jusqu’à son évacuation le 14 avril 1945. Le SS Hauptsturmführer Hofmann, responsable des 5 camps de l’opération, délègue ses pouvoirs pour Bisingen au SS-Unterscharführer Johannes Pauli.

Bisingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : vue aérienne du camp et du site d’extraction des schistes bitumeux
Bisingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : vue aérienne du camp et du site d’extraction des schistes bitumeux

Le 24 août 1944 arrive le premier convoi de 1 000 détenus polonais et de 42 SS du camp d’Auschwitz. Les détenus installent le camp et le 1er octobre arrive le second convoi avec 1 500 détenus français, russes, polonais et baltes, provenant des camps baltes via le KZ Stutthof.

Bisingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : fosse commune, 1946
Bisingen en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller – Struthof : fosse commune, 1946

4.4.4. KZ Schömberg

A Schömberg le camp existe de décembre 1943 à avril 1945 : c’est au kommando extérieur du KZ Struthof, et il fait partie des camps du groupe « Wüste ».

Le nombre de détenus est inconnu. Il en meurt énormément suite aux conditions de travail et de vie catastrophiques. Ils sont inhumés dans des fosses au « Schönhager Loch ». On découvre après la guerre 75 de ces fosses : certaines contiennent une ou deux dépouilles, mais d’autres jusqu’à 53 cadavres. Ils sont inhumés dans le cimetière mémorial groupant les 1 777 morts des camps de Dautmergen, Dormettingen et Schömberg.

4.4.5. KZ Dautmergen

A Dautmergen existe un camp-kommando du Struthof d’août 1944 à avril 1945, qui fait partie du groupe « Wüste ».

Près de 2 000 détenus passent dans le camp : les conditions de vie et de travail sont telles que dans les premières semaines 40 à 50 détenus meurent par jour… Les conditions s’améliorent nettement lorsque le camp est confié au commandant Erwin Dold, qui contre même systématiquement la volonté d’extermination par le travail manifestée par les SS et l’organisation Todt. Il sera le seul commandant d’un KZ à être libéré lors du procès de Rastatt en 1947, sur les demandes instantes d’anciens détenus.

4.4.6. KZ Unterriexingen

Le KZ Unterriexingen existe d’octobre 1944 à avril 1945. C’est un camp satellite du camp de Vaihingen, lui-même Kommando de Struthof. Fin 1944, 500 détenus juifs travaillent dans divers kommandos : Fliegerhorst Großsachsenheim, ateliers pour une usine souterraine de munitions, construction de baraques, travail dans une carrière, déblaiement après les attaques aériennes sur Stuttgart et environs… Début 1945 arrivent entre 150 et 200 détenus Polonais, survivants de la révolte de Varsovie et d’autres détenus.

Au moins 250 détenus sont morts de faim et d’épuisement.

4.4.7. Evacuation et marches de la mort

Le premier avril 1945 les troupes françaises traversent le Rhin à Kehl et en trois semaines occupent le pays de Bade et la Forêt Noire. Mais dès mars 1945 les camps du projet « Wüste » commencent l’évacuation par chemin de fer de leurs prisonniers, principalement vers Dachau et Bergen Belsen. Le dernier de ces convois ferroviaires, soit 14 wagons, part le 14 avril des camps de Bisingen et de Dautmergen pour Dachau. Débutent alors dans ces camps les 17 et 18 avril les « marches de la mort » avec les derniers détenus, en direction du lac de Constance. Les prisonniers marchent de nuit, et le jour s’arrêtent dans les forêts. La nourriture est totalement insuffisante, et tout détenu épuisé et ne pouvant suivre la colonne, est abattu à l’écart par les gardes SS. Près d’Überlingen, la colonne ne peut passer, aussi se dirige t-elle vers l’est. Mais comme le front se rapproche très rapidement, les gardes s’évanouissent progressivement dans la nature et les détenus se trouvent libres les 22 et 23 avril dans les villages de Ostrach, Saulgau, Altshausen en Haute Souabe.

Les 615 détenus de Schömberg sont évacués en direction de l’Autriche. Il arrivent après 8 jours et plus de 300 km de marche dans d’épouvantables conditions sur la frontière à Scharnitz dans le Tyrol.

détenus du camp de Schömberg
détenus du camp de Schömberg

Les détenus de Schörzingen, d’après le récit du détenu Julien Hagenbourger, secrétaire du camp marchent à partir du 17 durant quatre nuits par Beuron, Gaisweiler près de Pfullendorf, Owingen jusqu’à Ostrach où az lieu, dans l’après midi du 22 avril, le dernier appel. Dans la soirée, les SS s’évanouissent dans la nature.

5. Les victimes

Population du camp :

Années

Nombre d’entrées

1941

539

1942

1 465

1943

4 808

1944

23 199

Sept. 1944 à fin mars 1945

19 833

Entre 1941 et 1942, le KL Natzwiller apparaît comme un camp de second ordre ; c’est le temps de l’installation. En 1943 le camp s’agrandit, mais de façon peu significative, mais 1943 constitue un tournant à plusieurs titres : de nouveaux Kommandos apparaissent, le camp établit des liens avec la faculté de médecine de l’Université nazie de Strasbourg, une chambre à gaz est aménagée dans les locaux de Struthof et les arrivées de nouveaux détenus sont plus régulières. De plus, l’année 1943 correspond à l’arrivée, à partir de juin, de nombreux détenus NN d’Europe occidentale : Norvégiens, Néerlandais, Belges et Français. Le passage progressif de la procédure NN des mains de l’Armée à celles du RSHA, donc de la police, qui s’en sert comme d’une arme nouvelle, entraîne une augmentation du nombre de détenus concernés par cette procédure. Robert Steegmann (Thèse d’histoire sur le camp en 2003, Université de Strasbourg) résume les arrivées NN de 1943 comme suit : 369 de Norvège, 239 des Pays Bas, 25 de Belgique, et 353de France. Au total, l’année 1943 voit augmenter la population du camp de Natzwiller de près de 38%, et l’ouverture de sept Kommandos, quatre sur la rive droite du Rhin et trois en Moselle.

Struthof : « Ossa humiliata » : les ossements humiliés… la fosse aux cendres
Struthof : « Ossa humiliata » : les ossements humiliés… la fosse aux cendres

De 1944 à la fin de la guerre, l’augmentation importante de la population témoigne de l’ampleur de la politique répressive du Reich et de l’extension de la sphère d’influence géographique du camp lui-même.

Natzwiller – Struthof : vue générale en 2002
Natzwiller – Struthof : vue générale en 2002

En septembre 1944 on estime à environ 6 000 le nombre de détenus présents au camp principal saturé, sa capacité théorique étant de 3 000 hommes ; parallèlement l’effectif atteint 18 000 détenus dans les Kommandos extérieurs. En tout, 52 000 personnes sont passées par le Camp, sans compter un bon nombre de détenus non immatriculés (Russes, Polonais, NN...) Parmi les détenus, entre 35 000 et 38 000 « Häftlinge » présents dans le complexe Natzwiller ne sont jamais passés par le camp principal.

Natzwiller – Struthof : le camp en 1946
Natzwiller – Struthof : le camp en 1946

Le nombre de victimes « identifiées » avoisine les 11 000 pour le camp principal (3 000) et les Kommandos (8 000) : Français (4 471), Polonais (4 500), Hollandais (508), Luxembourgeois (353), Belges (307), Norvégiens, Danois, Italiens... Parmi les victimes, 1 668 femmes. Il faut y ajouter un nombre important de prisonniers Soviétiques assassinés par les SS, mais non immatriculés ainsi qu’un nombre important de victimes non identifiées ou morte pendant les évacuations. Ainsi, le chiffre total des victimes du complexe de Natzwiller se situe entre 19 000 et 20 000…

Natzwiller – Struthof : le mémorial des victimes au cimetière du père Lachaise à Paris
Natzwiller – Struthof : le mémorial des victimes au cimetière du père Lachaise à Paris

6. Les bourreaux

Le procès des SS eut lieu du 9 avril au 5 mai 1946, contre 6 accusés, Kramer étant parti à Bergen Belsen (il sera pendu).

Josef Kramer : un itinéraire de mort, d’Auschwitz à Bergen Belsen en passant par Struthof
Josef Kramer : un itinéraire de mort, d'Auschwitz à Bergen Belsen en passant par Struthof

Le verdict :

Le professeur Hirt a disparu à la fin de la guerre. Il a sans doute été tué.

7. Témoignages

7.1. Gazages : Témoignage de Kramer

Josef Kramer, chef du camp du Struthof gaze les «cobayes» de Hirt :

« Au cours du mois d’août 1943... je me suis rendu à l’institut d’anatomie de Strasbourg où se trouvait Hirt. Ce dernier me déclara qu’il avait eu connaissance d’un envoi d’internés d’Auschwitz pour le Struthof. Il me précisa que ces personnes devaient être exécutées dans la chambre à gaz du Struthof à l’aide de gaz toxiques, et que leurs cadavres devaient être expédiés à l’institut d’anatomie se Strasbourg pour y être mis à disposition. »

« A la suite de cette conversation, il me remit un flacon de la contenance d’un quart de litre environ, contenant des sels que je crois être des sels cyanhydriques. Le professeur m’indiqua la dose approximative que je devais employer pour asphyxier moi-même les internés venus d’Auschwitz dont je viens de parler. »

« Au début d’août 1943, je reçus donc les 80 internés destinés à être supprimés à l’aide des gaz qui m’avaient été remis par Hirt. je commençai par faire conduire à la chambre à gaz, un certain soir vers 9 heures, à l’aide d’une camionnette, un premier groupe d’une quinzaine de femmes environ. Je déclarai à ces femmes qu’elles devaient passer par la chambre de désinfection et je leur cachais qu’elles devaient être asphyxiées. Assisté de quelques SS, je les fis complètement déshabiller et je les poussais dans la chambre à gaz alors qu’elles étaient toutes nues. Au moment où je fermais la porte, elles se mirent à hurler. J’introduisis, après avoir fermé la porte, une certaine quantité de sels dans un entonnoir placé au-dessous et à droite du regard. En même temps, je versais une certaine quantité d’eau qui, ainsi que les sels, tomba dans l’excavation située à l’intérieur de la chambre à gaz, au bas du regard. Puis je fermais l’orifice de l’entonnoir à l’aide d’un robinet... J’allumai la lumière à l’intérieur de la chambre... et j’observai ce qui se passait à l’intérieur de la chambre. Je pus constater que ces femmes continuaient à respirer environ une demi minute puis elles tombèrent à terre. Lorsque j’ouvris la porte, après avoir fait en même temps marcher le ventilateur de la cheminée d’aération, je constatais que ces femmes étaient étendues sans vie et qu’elles avaient laissé échapper leurs matières fécales. »

« Le lendemain, vers 5 h 30, j’ai chargé deux infirmiers SS de transporter ces cadavres dans une camionnette, pour qu’ils soient conduits à l’institut d’anatomie, ainsi que le professeur Hirt me l’avait demandé. »

Déposition de Joseph Kramer lors de son procès. (Lünebourg, 6/12/45, Dossier n°3 - Pièce 1806/V/2bis)

7.2. Courrier de Hirt à Brand

Courrier du Dr August Hirt au lieutenant général SS Rudolf Brand, adjoint de Himmler ; Noël 1941.

« Nous avons à notre disposition d'importantes collections de crânes représentant presque toutes les races et les peuples. Toutefois, seuls quelques très rares spécimens de crânes de la race juive sont utilisables... La guerre qui se déroule actuellement à l'Est nous offre l'opportunité de pallier cette déficience. En nous procurant les crânes de commissaires bolcheviques juifs, qui représentent le prototype de ces êtres inférieurs, repoussants mais très caractéristiques, nous aurions la chance de disposer d'un matériel scientifique… »

« … Après la mort subséquemment provoquée de ces Juifs, dont la tête ne devra pas être endommagée, le chirurgien séparera la tête du tronc et l'expédiera... dans une boîte en fer-blanc hermétiquement close. »

7.3. L’Ahnenerbe : déposition de Sievers

« Etant donné le travail considérable demandé par les recherches scientifiques impliquées, la réduction des cadavres n'est pas encore achevée. Il faut un certain temps pour pratiquer cette opération sur 80 corps. ».

Sievers parle d'un courrier adressé à Himmler le 5/9/45.

« On peut ôter la chair des corps et en rendre ainsi l'identification impossible. Cependant, cela signifierait qu'une partie au moins du travail aura été faite pour rien et que cette collection unique sera perdue pour la science, car il sera impossible de prendre ensuite des moulages. »

« Dans son état actuel, la collection de squelettes passe inaperçue. On pourrait peut-être dire que les chairs ont été abandonnées par les Français lorsque nous avons repris l'Institut Anatomique, et on les enverrait au four crématoire. »

« Veuillez nous dire laquelle des trois positions suivantes devra être adoptée :

Courrier de Sievers à l'état-major, de la part du Dr Hirt.

« Pourquoi vouliez-vous ôter la chair des corps ? demanda le procureur anglais dans le silence complet qui régnait dans la salle du Tribunal de Nüremberg. Pourquoi suggériez-vous d'en faire porter la responsabilité aux Français ? »

« Profane en cette matière, je ne pouvais avoir aucune opinion. Je me contentais simplement de transmettre les demandes du professeur Hirt. Je n'ai rien à voir avec le meurtre de ces gens. Je n'ai été en cela qu'un simple employé. »

Déposition de SIEVERS, patron de l'Ahnenerbe sur les expériences de Hirt. TMWC XX, p.521-525.

7.4. Les expériences de Hirt par Henripierre

Témoignage de Henri Henripierre, employé à l’institut d’anatomie de Strasbourg.

« En juillet 1943, le professeur Hirt a reçu la visite d’un officier supérieur SS. Cet officier est venu trois fois en juillet... Quelques jours plus tard Bong m’a dit que nous devions préparer six cuves... le premier arrivage qui nous est parvenu était composé de trente femmes... ces trente femmes ont été déchargées par le chauffeur et ses deux aides, ainsi que par Bong et moi-même. La conservation a commencé aussitôt. Les corps sont arrivés, pas encore rigides. Les yeux étaient grands ouverts et brillants. Ils sortaient des orbites, rouges et congestionnés. En, outre, des traces de sang se voyaient autour du nez et de la bouche... quelques jours après, nous avons reçu un nouvel envoi, trente hommes... Et, encore quelque temps après, un troisième et dernier envoi, vingt-six hommes. »

7.5. Les Alsaciens

Lettre du Général SS Berger, chef d’état Major du Reichsführer SS à Himmler (21/6/44, NO 2245).

« Les Alsaciens sont, sauf votre respect, un peuple de cochons (« Schweinvolk »). Ils s’étaient déjà imaginés que les Français et les Anglais allaient revenir. C’est pourquoi ces jours-ci, puisque les représailles ont commencé, ils étaient particulièrement hostiles et méchants. Mon Reichsführer, je crois que nous devrions en faire partir la moitié, n’importe où. Staline les accepterait certainement. »

7.6. Vie et mort au camp, par A. Spitz

Kommando Kartoffelkeller

« A peu près toutes les heures, un SS du nom d’Ermanntraut, accompagné de son chien, venait faire un tout sur le chantier. Il s’amusait à jeter son chien sur les détenus et à les faire mordre. Lorsqu’un prisonnier était étendu à terre et cherchait à se défendre contre le chien, il ramassait une pelle ou une pioche et assénait de violents coups sur le corps du détenu... ainsi il alla de l’un à l’autre jusqu’à ce que vingt ou trente camarades soient étendus sans connaissance, portant des plaies béantes aux jambes, aux bras ou à la figure. Puis il repartait pour revenir environ une heure plus tard et la manoeuvre recommençait. »

Kommando Strassenbau

« Lorsqu’un détenu arrivait avec sa brouette au bord du ravin, le Kapo Vandermühl le poussait. Le malheureux roulait avec sa brouette dans le précipice. Alors Vandermühl se mettait à Crier: « Le salaud s’évade ! ». A ce moment la sentinelle dans sa tout lançait une décharge, avec sa mitraillette, en direction de l’infortuné camarade. Celui-ci était atteint mortellement. Ainsi huit camarades furent tués en quelques jours. »

Le Bunker

« Tous les matins, le SS chargé de la direction de la prison sortait un prisonnier après l’autre de sa cellule, et ils étaient amenés dans une salle voisine, où durant vingt ou trente minutes, ils étaient battus par un SS avec le ceinturon ou un gourdin. Puis rejetés en cellule, on les laissait en repos jusqu’au lendemain. Tous les quatre jours, ils touchaient une soupe chaude. le reste du temps, c’était 250 grammes de pain et eau. »

Le Revier

« Ce qui était une chose parmi les plus affreuses que j’ai vues, c’était de voir traiter les malades atteints de dysenterie. Lorsqu’un de ces malades salissait son lit, n’ayant plus la force d’aller aux W-C, il était sorti de son lit, traîné au lavabo. Là des infirmiers ukrainiens ou polonais l’arrosaient avec un tuyau d’arrosage. Pour cela, on utilisait de l’eau glacée. »
Aimé SPITZ, Struthof, bagne Nazi en Alsace. Raon l’Etape, S.A. Fetzer, 1970.

7.7. Le camp par René Marx

« Le camp était disposé un peu autrement que ceux de Dachau et de Flossenbürg, par lesquels je suis aussi passé. Encerclé par une ligne électrique d’un travail très soigné, il était formé par dix-huit baraquements, disposés sur deux rangs et en paliers. Sur chaque palier s’élevaient deux Blocks, séparés par une allée, large de 20 à 30 mètres, où se faisaient les appels. le palier le plus haut était à plus de 30 mètres au dessus du plus bas. Cette disposition, qu’il faut retenir, rendait extrêmement pénibles les déplacements des détenus. Le palier du bas comprenait deux baraquements spéciaux : à droite le Bunker ou prison, et en face le four crématoire, surmonté par une cheminée de 8 à 9 mètres de haut. »

« Peu de camps ont eu le crématoire à l’intérieur de l’enceinte électrifiée. La vue de ce bâtiment sinistre, qu’on avait continuellement sous les yeux, était particulièrement terrifiante, et l’odeur nauséabonde qui s’en dégageait nous donnait la sensation très nette du sort qui nous était réservé. D’un côté du four était une salle de désinfection, de l’autre un petit groupe de salles. Une de celles-ci était réservée aux urnes cinéraires, qu’on n’employait à peu près jamais; une autre, en communication directe avec le four, servait aux exécutions, comme en témoignaient quatre crochets de boucher scellés au mur, avec leurs quatre tabourets respectifs; une autre était affectée aux dissections... »

René MARX, Témoignages strasbourgeois.

7.8. Expériences médicales : procès des médecins

Ypérite :

« Fin 1942 et courant 1943, application d'ypérite liquide sur des détenus allemands de droit commun à l'infirmerie (3 décès). »

Expériences sur le typhus :

« 100 Tziganes commandés à Berlin arrivaient d'Auschwitz en novembre 1943 -une vingtaine étaient morts de froid à l'arrivée - les autres étaient inutilisables. 100 autres furent envoyés en décembre. Haagen en prit 80 qu'il divisa en deux groupes de 40. Le premier groupe fut vacciné à deux reprises en janvier et février 1944 avec le vaccin de Haagen, le deuxième ne fut pas vacciné. Le 18 mai 1944, les deux groupes de 40 subirent une scarification au bras avec « les germes virulents du typhus. »

Affaire des corps :

« On envoya 87 Israélites (dont 30 femmes) du camp d'Auschwitz. Ils furent enfermés dans le bloc 13 du Struthof où on les soumit à des mensurations et à des expériences de stérilisation. Les 11, 13, 17 et 19 août 1943, sous la direction de médecins de Strasbourg, les SS gazèrent les 87 Israélites à la chambre à gaz du Struthof au moyen de cyanure. Le décès intervenait entre 30 et 60 secondes. Les cadavres furent transportés à l'Institut d'anatomie de Strasbourg. 17 cadavres entiers, dont 3 de femmes, furent retrouvés à la libération, ainsi que de nombreux morceaux disséqués ».
Pièce produite au procès des médecins. Cité dans « Camp de concentration Natzwiller Struthof. » Comité national pour l'érection et la conservation d'un mémorial de la déportation au Struthof, 1982, p 66 et 71.

7.9. Les triangles verts par R. Laporte

« Des patrouilles de SS circulaient la nuit dans le camp. Aux portes du camp, à l’extérieur, des SS et leurs baraques. Ils étaient plus de 200. Par contre, à l’intérieur du camp, les SS paraissaient à peine, sauf au crématoire, pour les exécutions et aux heures d’appel. A l’intérieur, les maîtres du camp, les « Triangles verts » commandaient. Aidés des kapos, ils avaient droit de mort sur nous et ne s’en privaient pas (...). »

« Environ 300 seigneurs du camp. Presque tous des triangles verts au début. Ils avaient presque tous un ou deux protégés, des « mignons ». Tous les autres subissaient leurs tourments. Un kapo, un chef de block, étaient pour nous aussi redoutables que les SS, sinon plus ».

Roger Laporte, déporté à Natzwiller-Struthof. Cité dans « Le grand livre des témoins », FNDIRP, Ramsay, 1995.

7.10. Le krématorium par A. Maurice

« Une pièce attenante au four était bondée de cadavres, pêle-mêle. Spectacle horrifiant. Lorsque le four était allumé, nous mettions sept corps à la première fournée ; à la deuxième, cinq ou six, car, le four étant bien chaud, les corps se tordaient. A partir de mai 1944, il passait en moyenne 50 cadavres par jour. (...) A notre arrivée au camp, le commandant nous avait bien dit que nous ne ressortirions d’ici que par la cheminée du crématoire ».
Alexandre Maurice, déporté à Natzwiller-Struthof. Cité dans « Le grand livre des témoins », FNDIRP, Ramsay, 1995.

7.11. Le paquet de tabac, par Martin Wintenberger

« Le 12 décembre 1941, le matin à 9 heures, les détenus sont rassemblés. On porte à leur connaissance qu’un paquet de tabac a été volé à l’un des gardiens et que le délinquant devra le rendre sur le champ; tous les détenus déclarent ne pas être en possession de tabac, et c’est alors que les brutes SS commencent leur jeu macabre. Ordre est donné à tous de se déshabiller; il fait une température de 8° sous zéro ; personne ne fait d’objection, sachant que ce serait un suicide

Et c’est alors que l’on put voir près de 500 êtres humains tout nus, attendre la suite des événements. À midi, les premiers tombaient, les uns morts de congestion, les autres perdant connaissance ; ces derniers étaient ranimés à coups de cravache, mais aucun de ceux-là ne se relevaient et ils mouraient tous, les reins brisés. Le soir, à 18 heures, on compta 27 morts, ceux-ci étaient délivrés; mais il restait tant d’autres hommes pour lesquels les souffrances n’étaient pas à leur fin! En effet, beaucoup d’autres détenus furent atteints de congestion pulmonaire et eurent de fortes fièvres. Lorsque les brutes raffinées s’en aperçurent, ils dirent «Ah ! Vous avez des chaleurs, eh bien on va vous rafraîchir !»

Et c’est ainsi qu’ils furent jetés dans des baignoires d’eau glacée, et quand ils avaient perdu connaissance, ils se noyaient ou étaient jetés à temps hors de la baignoire dans une salle cimentée où ces loques humaines se traînaient à terre, cherchaient un peu de chaleur sur le corps d’un camarade qui allait expirer dans quelques instants. W... décrit cette scène de la façon suivante : il compare ces loques nues à des « asticots » dans une boîte. Il a vu un de ces malheureux chauffer ses doigts dans le nez d’un de ses camarades. C’est une des scènes les plus horribles qu’il a vues à Struthof.

Dans cette même nuit, il y eut 32 morts. W... affirme avoir vu dans cette salle cimentée les geôliers prendre les mesures d’êtres vivants pour leur cercueil et leur apposer le cachet sur la cuisse confirmant qu’ils étaient morts numéro tant et tant.

Pour une bagatelle, les détenus étaient frappés à coups de bâton ou de cravache, le nombre de coups variant suivant la gravité de la faute commise (25, 50, 75, 100). Une autre torture consistait à pendre les détenus par les mains pour leur faire avouer quelque chose.

W... a été pendu pendant 3 heures et il en résulta des souffrances inimaginables ; ce qui ne l’empêcha pas de garder le silence le plus complet, ce qui exaspérait les geôliers. »

Martin Wintenberger, natif de Gresswiller. Ex-détenu du camp de Struthof, évadé en août 1942.

7.12. Sévices et mort par Schanger

« Sur 50 Français qui arrivèrent au camp au cours de l’été 1943, il y eut 8 morts parmi eux à la suite de morsures de chiens. Les SS leur faisaient en effet porter de grosses pierres et excitaient sur eux 2 chiens policiers ; ceux qui tombaient étaient frappés et mordus par les chiens jusqu’à ce qu’ils se relevassent. Ce même témoin raconte qu’il vit des officiers français qui se tenaient debout avec peine, car leurs mollets avaient été déchirés par les chiens et les chairs pendaient en lambeaux, personne n’ayant le droit de panser leurs plaies ; les blessés incapables de travailler étaient privés de nourriture au repas de midi. Le témoin poursuit : «  J’ai vu un Français étendu à terre les pieds déchirés, les os des talons à nu, sans aucun pansement. » Un SS de garde m’a dit : « Voilà un Juif qui va mourir; il était commandant d’armes à Saverne. »

« Environ 15 jours ou 3 semaines après l’arrivée de ces 50 Français j’ai pu entrer en conversation avec l’un d’eux qui m’a dit que, des 50 arrivés, ils n’étaient plus que 4 et que tous les autres étaient morts de leurs blessures faites par les morsures de chiens et aussi de faiblesse car on les laissait sans nourriture. Les gardiens, ayant droit à une prime lorsqu’ils ramenaient mort ou vif un détenu qui s’était évadé, tuaient parfois un détenu, qui n’avait nullement cherché à s’évader, pour toucher la prime, prétextant ensuite qu’il y avait eu tentative d’évasion. »

Schanger, chauffeur du camp de Natzwiller.

7.13. Le Revier

Dans le « Revier », les comportements sadiques dépassent toute imagination… Le 8 juillet 1942, un des infirmiers du Revier est témoin de la scène suivante :

« Dans le couloir du Revier étaient empilées six caisses de bois faites de planches grossières clouées ensemble, servant de cercueils. Des joints, suintait du sang… Soudain on entendit des coups sourds de la caisse inférieure… Une voix faible s’en éleva : « Ouvrez ! Ouvrez ! je vis encore ! »… Les verts dégagèrent le cercueil et l’ouvrirent.

Un détenu, membres brisés et tête ensanglantée, qui avait été tenu pour mort et mis dans un cercueil nous contemplait… J’allais l’empoigner pour l’aider à se libérer de sa tragique situation, mais je fut brutalement écarté par les « BV » (droit commun). Quelques coups sourds, et le cercueil fut recloué et emporté au krematorium… »

8. Natzwiller aujourd’hui

Le site du camp est classé Monument Historique depuis le 31 janvier 1950. Immédiatement, des travaux de conservation sont entrepris. La majorité des baraques, en bois, ne résistent pas aux intempéries et sont être détruites en 1953. Seules sont conservées les baraques de la cuisine, un dortoir (transformé en musée), le Bunker et le Block crématoire, ainsi que la chambre à gaz située à 1km, près de l’ancien hôtel.

En mai 1957 débutent les travaux d’édification du « Mémorial National de la Déportation » : le monument en forme de flamme, œuvre de l’architecte Bertrand Monnet s’élève sur une hauteur de 41 mètres ; gravée en creux par le sculpteur Lucien Fenaux, l’image squelettique d’un déporté. Il est inauguré le 23 juillet 1960 par le général De Gaulle.

Un incendie criminel, provoqué par de jeunes néo-nazis, ravage l’ancien musée le 13 mai 1976 ; immédiatement reconstruit, il accueille aujourd’hui 150 000 visiteurs par an.

En 1999, une commission est mise en place pour mener une étude de préfiguration d’un « Historial européen sur le système concentrationnaire nazi » dans le but « d’améliorer la conservation et la valorisation du site mémorial dans sa conception actuelle ».

Ce « Centre Européen du Résistant Déporté » se veut oeuvre de vigilance et de transmission aux générations futures. Il est inauguré le 3 novembre 2005 par le président Chirac lors du 60ème anniversaire de la libération du camp.