Le camp de concentration de Oranienbourg - Sachsenhausen

1. Situation

Oranienbourg - Sachsenhausen est le premier camp de concentration du système totalitaire nazi, le premier d’une très longue série…

Sachsenhausen, «Saxo» pour les Français, est un faubourg de la ville d’Oranienbourg, sur la Havel, à 30 km au Nord de Berlin, sur un site marécageux et sablonneux du Brandebourg.

2. Histoire

2.1. Les débuts

Le 22 février 1933 les S.A. décident l'installation d'un camp dans une ancienne brasserie (Schultheiss-Patzenhofer) à Oranienburg, ville située en Allemagne à 30 kilomètres au nord de Berlin, où il arrive qu’en hiver la température dépasse les -20°. Le camp est destiné avant tout à l’internement des adversaires politiques, communistes et démocrates, à la suite de l'incendie du Reichstag tout récent.

En 1935, la S.S. prend la direction du camp. C'est une des conséquences de la « Nuit des longs couteaux ». Le 12 juillet 1936 s’ouvre le chantier d’un nouveau camp, celui de Sachsenhausen, quartier extérieur d'Oranienburg : 50 prisonniers d'Esterwegen arrivent et défrichent pour construire le deuxième grand camp de concentration après Dachau. En août, puis en septembre 1938, 900 autres prisonniers sont transférés d'Esterwegen à Sachsenhausen pour travailler à la construction du camp. Très peu d'entre eux survivent au rythme de travail infernal imposé par les SS. Fin septembre, arrivent les premiers prisonniers politiques. Ce sont pour la plupart des Allemands communistes ou des Allemands juifs. Après la « Nuit de Cristal », en novembre 1938, plus de 1.800 Juifs sont enfermés à Sachsenhausen et massacrés peu après.

En septembre 1939, des milliers de communistes, sociaux-démocrates et dirigeants ouvriers sont arrêtés. Près de 500 d'entre eux sont envoyés à Sachsenhausen, de même que 900 Juifs. Fin septembre, il y a 8.384 prisonniers dans le camp. Dès novembre, ce nombre passe à 11.311 détenus. C'est à cette époque qu'une première épidémie de typhus se déclare. Suite au refus des SS de donner le moindre soin aux malades, les prisonniers meurent en masse. Jusqu'en avril 1940, date à laquelle le premier crématoire du camp est construit, les morts sont transférés au crématoire de Berlin, situé à 35 km du camp.

2.2. Le développement

Le nombre de détenus va progresser d'année en année : 2.500 en 1937 ; 8.300 en 1938 ; 12.200 en 1939 ; 16.600 en 1942 ; 28.200 en 1943 et 47.700 en 1944.

Sachsenhausen fournit en outre des commandos pour la construction d’autres camps : ainsi en 1938 un kommando va construire le camp de Neuengamme, en 1939, 500 détenus partent construire le camp de femmes de Ravensbrück, en 1940 plus de cent Polonais partent pour installer le camp de Gross-Rosen et en 1941, 300 « droit commun » partent en Alsace aménager le camp de Struthof.

Le premier convoi de déportés français arrive le 25 juillet 1941 et comprend 244 mineurs ayant participé à une grève patriotique dans le Nord. Ils sont au départ 270, mais les SS en abattent 26 en cours du voyage. Suivent 1.500 en janvier 1943 ; 2.000 début mai 1943 ; 1.100 en juillet 1944 ; 1.250 en septembre et 350 en novembre. Ces chiffres ne comptent pas les cas d’arrivées isolées. Un total de 8 à 9.000 français ont donc passé par le camp.

Peu après l'invasion de la Russie par les nazis, en juin 1941, des milliers de prisonniers de guerre soviétiques sont enfermés à Sachsenhausen. Ils sont soumis à un traitement inhumain, soit tués immédiatement par balle ou encore transférés à la compagnie punitive où ils meurent en masse, battus à mort, pendus, noyés ou simplement affamés.

Le 31 janvier 1942, les SS entreprennent la construction de ce qui va s'appeler la « Station Z ». Cette installation est destinée à l'extermination des prisonniers et est achevée le 29 mai 1942. De hauts fonctionnaires nazis sont invités à son « inauguration » au cours de laquelle 96 prisonniers juifs sont assassinés en leur présence. En mars 1943, une chambre à gaz est ajoutée à la « Station Z ». Elle sera en activité jusqu'à la fin de la guerre. Le nombre de victimes gazées est inconnu. En effet, les transports destinés à l'extermination ne sont pas notés dans les registres du camp.

2.3. Le camp d’entraînement

Dès avant la guerre, Théodor Eicke, inspecteur général des camps choisit Sachsenhausen pour sa proximité de Berlin. Il y installe le détachement « Brandenburg » de la « S.S. Totenkopfverband II » et le camp d'Oranienburg-Sachsenhausen devient le siège de « l'Inspection générale des camps » : C'est le lieu où sont formés les SS qui séviront dans tous les autres camps.

Face à l'entrée du camp se trouve la caserne avec ses bâtiments et sa place d'entraînement. Les méthodes d'organisation et de répression y sont donc élaborées et testées par les SS dans le camp et ses kommandos. Ils y mettent au point les techniques d'extermination massive et y réalisent des expériences médicales.

Sachsenhausen devient aussi le lieu de stockage de tous les vêtements, or, bijoux, chaussures et autres biens volés aux victimes dans tous les camps de concentration du Reich. Une imprimerie a pour mission la réalisation de fausse monnaie : c'est là que sont imprimées de fausses livres sterling et de faux dollars (« opération Bernhardt »). La quantité de fausses livres sterling émises est estimée à 150 millions.

C'est de Sachsenhausen qu'a été monté le fameux « incident de Gleiwitz », prétexte qui va permettre à Hitler d'envahir la Pologne : des prisonniers du camp sont tués avec des piqûres empoisonnées. Les SS les habillent avec des uniformes de l'armée polonaise et les abandonnent le 31 août 1939 près d'une station de radio allemande à la frontière polonaise. Les SS se livrent alors à un simulacre d'attaque de la station par l'armée polonaise. L'un d'eux lance un message en polonais pendant que d'autres simulent une fusillade. Berlin relaie l'évènement. Les corps revêtus de l'uniforme de l'armée polonaise suffiront à prouver la réalité des combats. Hitler a justifié son intervention en Pologne.

Le célèbre colonel Otto Skorzeny vient en 1943 y faire des « cartons » sur les détenus pour essayer de nouvelles balles...

2.4. La fin du camp

Le 1er février 1945, Kaindl reçoit l'ordre de préparer l'extermination des détenus de Sachsenhausen et de ses dépendances. Cet ordre émane du Reichsführer Himmler. Le 2 février 1945, Kaindl se met à exécuter l'ordre reçu : il ordonne tout d'abord d'exterminer les malades et les détenus inaptes au travail. La direction générale de l'action est aux mains de Höhn. Les chefs de Blocks transportent les détenus au crématoire, où ils sont exterminés par un kommando venu spécialement d'Auschwitz et dirigé par Moll. L'extermination des détenus se poursuit journellement et le crématoire où l'on incinère les cadavres fonctionne nuit et jour. Ainsi, au cours des mois de février et mars 1945, 5.000 détenus sont tués au camp de concentration de Sachsenhausen… « C'est le temps redoutable des liquidations de masse, écrit Sachso. La cour de l'Industrie-Hof est rouge du sang des fusillés : 178 pour la seule nuit du 1er au 2 février. Le 4 février, 45 prêtres et pasteurs, dont les abbés Dupont et Hartemann, sont envoyés à Bergen-Belsen. »

Les derniers mois sont ensanglantés par les bombardements de l'aviation alliée qui causent la mort de milliers de déportés. Le 15 mars 1945, les usines Auer d'Oranienbourg sont complètement détruites par 600 forteresses volantes qui lâchent 1.506 tonnes de bombes explosives et 178 tonnes de bombes incendiaires. 1.000 déportés environ sont tués, sur un effectif de 2.000. Le 10 avril 1945, c'est Klinker qui est détruit (plusieurs centaines de déportés sont tués), ainsi que tout le complexe industriel et militaire disséminé dans la forêt. Des bombes tombent sur le camp lui-même, tuant plusieurs dizaines de déportés. Après le raid, un déporté yougoslave qui avait volé un pain dans la cuisine en profitant du bombardement est pendu devant les déportés rassemblés sur l'Appellplatz. Le 18 avril 1945, Heinkel est l'une des grandes usines de matériel de guerre de la région à subir une attaque des bombardiers anglo-américains. Plus de 1.000 bombes s'abattent sur l'usine. Il y aura entre 320 et 500 morts parmi les déportés.

Le 21 avril 1945, l'évacuation générale du camp est ordonnée pour plus de 30.000 hommes et 5.000 femmes, qui quittent le camp par groupes d’environ 400 détenus. Les SS ont l'intention de les embarquer sur des navires puis de couler ceux-ci. Des milliers de prisonniers ne survivent pas à cette marche de la mort. Tout ceux qui ne peuvent plus marcher sont abattus immédiatement. Les survivants, au nombre de 18.000, seront libérés, le 1er mai, entre Crivitz et Schwerin.

Le 22 avril 1945, un détachement de la 47ème armée soviétique libère Sachsenhausen. Les soldats russes trouvent dans le camp 3.000 prisonniers, dont 1.400 femmes, presque tous mourants, malades ou complètement affaiblis.

3. Description

Le camp d'Oranienburg - Sachsenhausen se présente sous la forme d'un triangle équilatéral d'environ 600 mètres de côté et couvre environ 18 hectares. Son pourtour est d'abord fait d'un chemin de gravier longé de chevaux de frise. Au-delà de ces chevaux de frise, une barrière de barbelés électrifiés. Derrière cette barrière, le chemin de ronde des SS et leurs chiens longe le mur d'enceinte haut de 2,70 mètres surmonté de fils électrifiés et à intervalles réguliers, de tours avec des projecteurs mobiles et des salles de gardes avec trois à quatre SS Sur les pignons des baraques, Himmler avait fait peindre, en août 1939, une énorme inscription : « Es gibt einen Weg zur Freiheit. Seine Meilensteine heissen : Gehorsamkeit, Fleiss, Ehrlichkeit, Ordnung, Sauberkeit, Nüchternheit, Wahrhaftigkeit, Opfersinn und Liebe zum Vaterlande. » (« Il y a un chemin vers la liberté. Ses bornes s'appellent : obéissance, application, honnêteté, ordre, propreté, sobriété, franchise, sens du sacrifice et amour de la patrie ».)

L’ensemble du complexe du camp d'Oranienburg - Sachsenhausen s'étend au- delà des murs d'enceintes, sur une superficie totale de 600 hectare entre les lacs de Lehnitz et de Grabow, et la ligne de chemin de fer Berlin - Neusterlitz: 500 baraques à l’est abritant les 18 compagnies du détachement SS Brandebourg, le chenil, le dépôt de camions, l’armurerie, l’imprimerie... Au delà du canal de la Havel, le port, l’usine Klinker, l’entreprise Speer, la boulangerie, le stand de tir.

La direction du camp est confiée en août 1936 au colonel SS Koch jusqu’à son départ pour Buchenwald fin 1937. Lui succèdent Herrmann Baranowski (Janvier 1938 - décembre 1939), Hans Loritz (Janvier 1940- août 1942) et enfin Anton Kaindl (Août 1942 - avril 1945)

4. Vie et mort

La prison :
La punition varie entre 28 jours (avec ration normale) et 42 jours (un repas chaud tous les 3 jours) en « bunker », cellule obscure où il est impossible de s'asseoir ou de se coucher correctement.
Le crapaud :
Il s’agit de marcher, ramper, courir dans la boue, puis de sautiller, les mains sur la nuque et sous les coups des SS.
La Schlague :
10 à 50 coups sur le Bock, laissant le supplicié, s'il n'est pas mort, incapable de se coucher sur le dos pendant plusieurs jours.
Le pieu :
Le détenu est pendu à un pieu, mains derrière le dos, sous les coups des SS.
L'Erdbunker :
C’est un puit obscur où le détenu peut rester plusieurs jours, le plus souvent privé de nourriture.
La Stafkompagnie :
C’est un bagne dans le bagne. Le détenu qui y est envoyé se voit marqué des initiales « RU » : « Ruckkehr unverwünscht » (« Retour non souhaité ») et de gros points rouges qui le font remarquer de loin. La première SK est créé dans l'usine Klinker. L'effectif est constamment maintenu entre 70 et 90 détenus affectés à la carrière d'argile de la briqueterie et se déplaçant toujours au pas de course. Il en meurt chaque jour 4 ou 5 d'épuisement. Une seconde SK est montée au KZ principal en 1943: c'est le « Schuhlaüfer-Kommando », le « Kommando des essayeurs de chaussures ». Ils testent les modèles destinés à la Wehrmacht. Ils effectuent 60 tours de l'Appelplatz par jour, sur des tronçons fractionnés en divers secteurs (béton, pavés, cailloux...), soit 41 kilomètres, avec des haltes de génuflexions, rampement ou exercices de course avec, pour les plus punis, 21 kilos de sable sur le dos.
Pendaisons :
Elles sont publiques et se passent à l'appel du soir. Après l'exécution, les 15 à 20.000 détenus passent devant la potence, tête nue, au pas cadencé. Le samedi, l'orchestre accompagne l’exécution.
Fusillades :
Elles se passent à la « station Z » (dernière lettre de l'alphabet...) dans le quartier des mises à mort. La station commence à fonctionner fin mai 1942 avec 250 Juifs exécutés en représailles pour la mort d'Heydrich. Le même jour sont exécutés 200 prisonniers du Kommado Klinker. Avant le fonctionnement de la station Z, 22.000 prisonniers de guerre soviétiques avaient été exécutés dans l'Industrie Hof en septembre 1941. Entassés à 3.000 dans les Baraques 10, 11, 12, 34, 35, 36 sans pouvoir même se coucher, ils ne reçoivent aucune nourriture pendant trois jours. Quand ils sortent, c'est pour mourir. Les gazages prendront le relais des fusillades des PG Soviétiques, car plus expéditifs.
Gazages :
Mi mars 1943, le Commandant Kaindl fait installer, sur ordre du RSHA, une chambre à gaz. Celle-ci fonctionne pour gazer les PG Soviétiques. Elle fonctionne aussi au printemps 1945 pour exécuter certain nombre de détenus physiquement exténués.
Expériences médicales :
Les SS tuent au Revier à l'aide de piqûres de benzine, mais aussi pour expérimenter des balles empoisonnées explosives, sur ordre d'Otto Skorzeny, ou pour tester des ampoules de cyanure miniaturisées.

5. Kommandos

5.1. Kommandos intérieurs

Les kommandos de Sachsenhausen travaillent à l'intérieur et à proximité du KZ, mais aussi très loin du camp central. Il y a plus de 100 kommandos extérieurs.

Les corvées, à Sachsenhausen, sont identiques à celles des autres KZ et elles s'effectuent dans des conditions tout aussi pénibles. Mais la plus grande partie des déportés est utilisée à des fins industrielles, dans de nombreuses entreprises implantées immédiatement à proximité du camp :

Kommando KWA. (« Kraftfahrtechnische Versuschabteilung et Werkzeug Abteilung ») :
Les 2.100 déportés des Ateliers de recherches techniques automobiles et d'études mécaniques travaillent dans des ateliers près de la caserne des SS, à 500m en face du camp. Construction de camions à chenilles, réparation de véhicules automobiles et de chars de combat, travaux de fonderie, tôlerie, carrosserie, mécanique, menuiserie. Cette usine appartient à l'administration SS. Elle est en mesure de mener à terme l'étude et la réalisation d'un prototype de véhicule militaire. Les déportés employés sont en priorité des spécialistes, qui sont moins maltraités que dans les autres kommandos.
Kommando DAW « Deutsche Ausrüstungswerke » :
La menuiserie DAW est également proche du camp. Là 1.700 déportés travaillent jour et nuit à la production d’armes.
Kommando Bekleidungswerke et Schuhfabrik :
800 déportés, répartis en deux kommandos, travaillent dans les imposants bâtiments qui se succèdent jusqu'à la pointe nord du camp. Leur tâche est de trier et de récupérer les vêtements et les chaussures des victimes exterminées dans les chambres à gaz et crématoires de Sachsenhausen et des autres camps, en recherchant soigneusement l'argent et les bijoux. Tous les objets, chaussures, sacs à main, serviettes sont démontés pour la récupération du cuir, des peaux, et autres objets utiles. Les prisonniers, très étroitement surveillés par SS, kapos et mouchards, sont fouillés méticuleusement chaque matin et chaque soir… Ce qui n’empêche pas le commandant SS Loritz d’organiser son trafic personnel avec l'or et les bijoux….
Le Kommando Speer :
C’est un vaste chantier de récupération de matériaux de toute sorte où travaillent 2.000 déportés : Ferraille, récupération de cuivre, plomb, étain... Les hommes viennent et retournent au KZ à pied, au pas cadencé, soit 6km par jour. Ce kommando est un des plus meurtriers de Sachsenhausen, car on y démonte aussi des mines magnétiques. Les explosions et accidents de tous ordres sont très nombreux. Le 10 avril 1945 ce kommando Speer sera complètement anéanti par un bombardement aérien.
Kommando - camp annexe Klinker :
Ce camp annexe est ouvert le 28 avril 1941 près du camp central, de l'autre côté du canal de la Havel. Klinker compte 1 500 détenus puis, à partir de 1943, 3.500 détenus. Klinker est une briqueterie SS et rattachée à la « Deutsche Erd-und Steinwerke » (D.E.S.T.) fondée en 1938. Elle n'atteindra jamais les vingt-quatre fours prévus et en 1942, car rapidement la moitié de l'usine est reconvertie en fabrique de grenades et de Panzerfaust. Le 10 avril 1945 la RAF pulvérise l'usine et tue des centaines de détenus.
Le Schwarzkommando :
D'abord installé dans le camp annexe de Klinker, puis transféré vers le milieu de 1944 dans celui de Heinkel, le Schwarzkommando est le plus redouté par les détenus. Tziganes et personnes âgées le composent en grande partie. Ces déportés sont condamnés à désagréger à la main des batteries électriques et de grosses piles sèches hors d'usage pour en retirer le cuivre, le zinc, le charbon. La poudre noire du dépolarisant des piles, le bioxyde de manganèse, s'incruste dans la peau ; les poumons sont vite atteints et les blessures s'infectent rapidement. Ce sont les « hommes en noir » qui donnent leur nom au Schwarzkommando (le kommando noir). Souvent, la mort arrive rapidement. Seuls un moral d'acier et des ressources physiques exceptionnelles permettent de survivre dans ce kommando.
Le Waldkommando :
Au nord du KZ s'étend sur 2,5 kilomètres une épaisse forêt de pins. A l'abri de ce camouflage naturel, les SS installent des dépôts et des ateliers militaires répartis sur quatre grands secteurs, desservis chacun par un embranchement ferroviaire de la ligne Berlin-Stralsund :
  1. Le « Waffenamt Wald » possède le plus important effectif du Waldkommando : 760 détenus, chargés de fabriquer l'arme antichar allemande, le Panzerfaust, arme aussitôt essayée dans un terrain d'exercice attenant.
  2. Le « Kraftfahrzeugdepot Wald » est un vaste parc de réparations automobiles situé au centre de la forêt, avec des aires de stationnement, quatre ateliers, des dépôts d'essence, d'huile, de pneus et de pièces détachées. 700 détenus y réceptionnent et y réparent des milliers de véhicules endommagés que des trains entiers déchargent et qui proviennent des différents pays de l'Europe occupée : automobiles, ambulances, camions, chars…
  3. Le « Hauptzeugamt Wald » est un arsenal des SS. 500 déportés y travaillent. Des tranchées, des réseaux de barbelés, des pièges antichars l'entourent et en font une forteresse dans la forteresse. Des pièces d'artillerie pointent sous des bâches. Les baraquements regorgent d'armes et de matériels en tout genre.
  4. Le « Nachrichtenzeugamt »  : là sont formés les convois qui partent pour le front. 360 détenus constituent ce kommando.
Quelques kommandos du Wald ne travaillent pas dans des kommandos des SS :

5.2. Kommandos extérieurs

Plus de cent kommandos extérieurs sont rattachés au camp central. Parmi les plus importants :

L'usine-Camp Heinkel :
Heinkel est le plus important des kommandos extérieurs et emploie en permanence 6.000 à 7.000 détenus. C’est le est le type même de l'usine - camp de concentration. 1.500 civils allemands encadrent les détenus. Des prisonniers de guerre travaillent dans les ateliers jusqu'en mai 1943. Ils sont très soigneusement séparés des déportés. Cette usine d'aviation est située à quelques kilomètres d'Oranienburg – Sachsenhausen  et comprend 7 halls de fabrication (120m de long, 66m de large et 20m de haut). Le camp sera bombardé le 18 avril 1944 et évacué le 21 avril 1945.
Falkensee :

La création de ce kommando est décidée en janvier 1943 pour fournir de la main-d'œuvre aux usines Demag, appartenant au groupe industriel Hermann-Göring et fabriquant à Falkensee du matériel ferroviaire, des chars de combat Tigre, des obus, des pièces détachées pour diverses catégories d'armements (affûts de mitrailleuses, engins Panzerfaust antichars, etc.). Ces usines sont d'immenses bâtisses en briques rouges, recouvertes de filets de camouflage, situées à 25 kilomètres à l'ouest de Berlin.

Le 10 mai 1943, 300 déportés français vont édifier un camp pour les travailleurs à 400 mètres de l'usine. Ils sont cantonnés à Staaken, à 3 kilomètres au sud de Falkensee et sont soumis à des conditions de vie épouvantables. Le 10 juillet 1943 quand le camp est installé, 120 hommes sont morts, soit les deux cinquièmes de l'effectif. En deux ans, plus de 900 Français sont dénombrés dans ce camp annexe de Falkensee, de mai 1943 à avril 1945, sur un effectif qui a varié entre 1.500 et 500 hommes.

Bad Saarow :
A 50 km au sud-est de Berlin, sur le Scharmützelsee, un kommando est chargé de la construction d’un centre de repli souterrain pour l’OKW. C’est un petit camp annexe situé à mi-chemin entre Berlin et la frontière polonaise. Les détenus effectuent tous les travaux de terrassement et de construction des différents bunkers, galeries etc...
Les Baubrigaden :
Les Baubrigaden sont des kommandos itinérants créés en 1942. Ces kommandos sont composés de détenus venus de tous les camps de concentration. Sachsenhausen pour sa part fournit 12 Baubrigaden de 500 à 800 détenus chacun. Ils sont chargés indifféremment de la réparation des voies ferrées, du déminage, des chantiers de terrassement... L'un de ces kommandos participe à la construction de la grande base souterraine de Taverny qui abrite depuis les années 1960 l'Etat-major de la force nucléaire française.
Karlshagen :
Situé sur l'île d'Usedom dans l'estuaire de l'Oder (Mer Baltique), ce camp regroupe un millier de détenus affectés aux travaux de terrassement, de construction de pistes du Centre Expérimental de Peenemünde où sont entre autres mises au point les fusées V1 et V2 de Werner von Braun. C'est de ce camp que 10 russes réussissent une évasion spectaculaire le 8 février 1945 en s'envolant à bord d'un Heinkel 111.
Kustrin (Kostrzyn) :
Kustrin est un camp à 70 km à l'Est de Berlin composé d'un kommando disciplinaire de prisonniers de guerre et de détenus de Sachsenhausen. Il compte plus de 300 détenus affectés à la fabrique Zellwollz Zellulose Werk (fabrique de pâte à papier).
Lichterfelde :
Camp annexe aux portes de Berlin. 1.500 à 1.600 détenus ont à charge la réfection des bâtiments administratifs de la Gestapo et des nazis ainsi que la construction d'abris souterrains. Ils déblaient aussi les ruines provoquées par les bombardements.

5.3. Kommandos de femmes

Des femmes déportées, et parmi elles des Françaises, sont immatriculées au camp des hommes de Sachsenhausen pendant la dernière année de la guerre. C'est au printemps de 1944 que, pour les besoins croissants des usines d'armement de la région berlinoise, les nazis font appel à des détenues provenant du camp de Ravensbrück. Elles sont isolées dans des kommandos extérieurs, qui sont autant de petits camps à part près des usines où elles sont condamnées à travailler. Dans ces kommandos, l'organisation particulière des camps de femmes est maintenue avec les surveillantes SS (« Aufseherinnen ») et les détenues chefs de Blocks (« Blokowas »). Les exactions sont les mêmes qu'à Ravensbrück.

À Auer, « ...les punitions collectives pleuvent. Pour un lit mal fait, des WC sales, la soupe de midi est supprimée. On nous rebat les oreilles avec la propreté, l'hygiène, mais dans chaque Block il n'y a qu'une douzaine de robinets pour deux cent quarante femmes et l'eau ne coule qu'une heure par jour. »

Voici ces kommandos de femmes :

6. Les victimes

Combien de victimes ? Les quatre crématoires ont fonctionné sans interruption jour et nuit.

« Un chiffre donne une idée partielle de leur rendement, écrit Sachso : on découvrit après la guerre, non loin des fours, deux fosses de 27 mètres cubes remplies de cendres. Il suffit de savoir qu'un corps humain donne un litre de cendres pour avoir une estimation du charnier mis à jour : 54.000 morts au moins. Et toutes les cendres n'étaient pas là, puisqu'en 1947 un SS reconnaissait à son procès avoir déversé en janvier 1945 dans le canal Hohenzollern, près du camp, trois camions de cendres, soit environ 9 tonnes. D'autre part, avant leur passage au crématoire, les cadavres étaient dépouillés de leurs dents artificielles et prothèses. Or on a trouvé à la libération du camp, dans des caisses en bois, 300.000 dents en porcelaine ou en métal et des couronnes dentaires correspondant, selon les experts, à 80.000 morts. »

L'étude la plus sérieuse, celle de « Sachso » donne les chiffres suivants : 204.537 déportés sont entrés à Sachsenhausen entre le 12 juillet 1936 et le 15 avril 1945, provenant de 20 pays d'Europe. 100.167 y ont été exterminés.

Le KZ de Sachsenhausen a centralisé la plus grande partie des rapines et pillages commis par les SS dans l'Europe occupée par la Wehrmacht. Ainsi que ce qui a été volé sur les déportés eux-mêmes. Dans une note figurant aux archives du procès de Nuremberg, par exemple, Pohl informe Himmler qu'il y a à Sachsenhausen : 100.000 montres bracelets, 39.000 montres de poche, 7.500 réveils et pendulettes, 37.500 porte-mines, 16.000 stylos…

7. Les bourreaux

Jugement de Berlin, 23 octobre 1947 :

Prison à vie : Anton Kaindl, commandant ; SS Dr Heinz Baumkotter, August Höhn, Gustav Sorge, Horst Hempel, Ludwig Rehn, Kapo Paul Sakowski, Kurt Eccarius, Micheal Korner, Wilhelm Schubert, Martin Knittel, Manne Saathoff, Heinrich Fressemann, Fritz Ficker ;

8. Epilogue

Le NKVD soviétique, selon les bonnes habitudes staliniennes, établit entre 1945 et 1950 en Allemagne de l’est 10 « Camps spéciaux » où sont internés des Allemands. Le camp spécial N°7, originellement situé à Weesow près de Wernuechen est transféré en Août 1945 dans le camp de Sachsenhausen et devient le « Camp spécial N°1 ». Jusqu’à sa fermeture en mars 1950, il « accueille » plus de 60.000 détenus, dont 12.000 meurent des suites de sévices, tortures, maladie ou exécutions.

Contrairement aux camps des alliés du bloc de l’ouest, les personnes internées sont des anciens petits et moyens fonctionnaires du NSDAP, souvent victimes de dénonciations, ou internés sans étude personnelle de leur cas, mais uniquement parce que ayant appartenu au parti, ou encore suite à des interrogatoires « musclés »… Il y avait aussi dans le camp des officiers de la Wehrmacht, des rapatriés soviétiques ou des soldats de l’Armée Rouge punis.

Ce camp spécial est totalement isolé du monde. Ce n’est pas un camp de travail comme le Goulag, ni un camp de concentration - extermination comme les KZ nazis. A la fermeture du camp, seule une partie des détenus est libérée : les autres se retrouvent soit dans les prisons de la DDR, soit, pour les Soviétiques, dans les camps de Sibérie.

9. Témoignages

9.1. Les Kommandos, par Sachso

Kommando Speer

« Accolé au kommando Klinker, dont les hommes travaillent et logent sur place dans un petit camp annexe, Speer est un vaste chantier de récupération de matériaux de toutes sortes, une gigantesque foire à la ferraille, qui doit contribuer à fournir au Reich des matières premières que la guerre rend de plus en plus rares. 2 000 détenus y travaillent pour le plus grand profit de l'un des dignitaires du IIIe Reich, Albert Speer, ministre de l'Armement. »

« Rien qu'au dépiautage de câbles téléphoniques et électriques hors d'usage, 300 détenus récupèrent en deux mois, selon des statistiques retrouvées pour septembre et octobre 1942, 476 tonnes de matériel : 112 tonnes de cuivre, 321 tonnes de plomb, 415 kilos de papier d'étain, 1 600 kilos de gutta-percha, etc. De l'Europe pillée, de l'Allemagne bombardée, péniches et wagons apportent au kommando Speer des débris d'avions, des tôles de bateaux, des carcasses de voitures, des monceaux de fils gainés dans des conduites de plomb, du matériel de guerre réformé, des moteurs, projecteurs, postes de radio, etc. D'autres péniches, d'autres wagons remportent les éléments décortiqués, triés, classés, vers des usines aux fins de retraitement et de transformation. C'est dire qu'à Speer les durs travaux de manutention dominent, et que la réputation du kommando est aussi mauvaise que celle de son voisin Klinker. Il y a cependant une différence entre les deux : si Klinker est devenu un petit camp avec ses Blocks et son organisation propre, Speer demeure un kommando extérieur dont les hommes rejoignent chaque soir le grand camp. Avec le trajet du matin, cela fait 6 kilomètres par jour au pas cadencé. Le soir, le retour est aggravé par une corvée particulière imposée aux détenus du kommando Speer. »

« Après la journée déjà pénible, nos peines ne prennent pas fin en quittant Speer. Au passage, devant la briqueterie de Klinker, à grands coups de « gummi » pour précipiter le mouvement, nous devons prendre une brique sous chaque bras. Cela peut apparaître comme n'étant pas excessif. Mais après une journée harassante, marcher pendant 3 kilomètres sans pouvoir s'aider du balancement naturel des bras devient vite très pénible. Malheur en plus à celui qui a la dysenterie ou envie d'uriner. Il faut se soulager en marchant, car il est interdit de s'arrêter et de poser ses briques. On ne peut s'en débarrasser qu'à l'arrivée. Près de 4 000 briques sont ainsi rapportées chaque soir : économie, pour les SS, d'un transport par camion. »

Kommando Klinker : Le Schwartzkommando

« La première travée est l'atelier d'usinage des grenades. Quatre chaînes sont prévues, mais deux seulement fonctionnent en 1944 avec de nombreuses machines, des tours Maserati, notamment, provenant du pillage des usines de l'Italie du Nord, après le 25 juillet 1943 et la chute de Mussolini. À droite ce sont les chambres de séchage des briques, sortes de longs couloirs de deux mètres de large et 2,5 mètres de haut, dans lesquels stationnent encore de rares wagonnets de briques crues. Au centre, un grand hall, avec un pont roulant, sert d'aire d'attente et de stockage. À gauche, les fours de cuisson des briques utilisés aussi pour la recuite des grenades sont alimentés deux par deux par un générateur de chaleur Deutz, espèce de haut fourneau vertical tournant lentement sur son axe. La surveillance du travail est assurée par des contremaîtres civils allemands, reconnaissables à leur brassard noir frappé des lettres gothiques blanches DEST. »

… « Nous respirons un air chargé de poussière de charbon, imprégné d'acide, qui ne tarde pas à mettre les poumons dans un état lamentable. Aucun tablier protecteur, pas de gants. Au bout d'une semaine, la peau des doigts est complètement brûlée par l'acide qui s'échappe des batteries. La moindre écorchure s'infecte et devient furoncle ou phlegmon. Nos effets s'en vont en lambeaux et la crasse noire qui nous défigure ne part légèrement qu'avec du sable. Après trois mois, je suis méconnaissable. »

Kommando Heinkel

« Ici, l'usine et le camp ne font qu'un. Les barbelés électrifiés, les miradors ceinturent un vaste espace boisé où alternent les Blocks de déportés et les halls de fabrication du constructeur d'avions Ernst Heinkel. La mortalité est très grande parmi les Français. L'hiver 1942-1943, très rigoureux, et les longues stations sur la place d'appel battue par un vent glacial, les rations insuffisantes de rutabagas, de pommes de terre et de pain noir, les fatigues du travail forcé, la répression dans les halls et dans les Blocks déciment les rangs. Quand, en mai 1943, une grande partie de la seconde vague des déportés venant de Compiègne arrive à son tour à Heinkel, la moitié de ceux qui sont là depuis février a été exterminée. »

… « Sur un état des détenus au camp de travail Heinkel dressé par les Allemands eux-mêmes le 13 février 1945, on ne relève les noms que de 979 Français. Mais en février 1943, ils sont déjà plus d'un millier, si bien qu'avec les pertes très lourdes du début, les apports et les départs qui se sont succédé en deux ans, on peut estimer à quelque 3 000 le nombre total des Français passés à Heinkel »

Kommando Falkensee de Staaken

« Ce Block est terrible et nous y vivons comme des bêtes, avec pour chef un criminel allemand condamné pour meurtre. Nous couchons à même le sol de béton, sur de minces sacs remplis de copeaux. La couverture, pleine d'excréments séchés, est écœurante. Le soir au coucher et surtout le matin au réveil, il faut marcher les uns sur les autres. La nuit, on étouffe; il n'y a ni fenêtre, ni aération. »

Le kommando de travail.

« Rythme journalier marqué par l'immuable retour de ces temps forts que sont le réveil, les appels, le travail, les retours au Block. Le tout sur une trame d'angoisse et de sourde terreur, sur un fond de cris, d'ordres, de contrordres et d'aboiements dominant plaintes et gémissements et faisant chavirer la raison. »

« Le réveil à 3h 30 l'été et 4h 30 l'hiver, signalé par le tintement de la cloche, c'est d'abord, chaque matin, la prise de conscience brutale de la réalité du camp et le début d'une longue et douloureuse journée qui porte ses menaces dès la première minute. Le préposé au dortoir entre en hurlant, tire les couvertures et manie la trique avec vigueur. Vite, vite, debout, fais ton lit au carré, sans un pli. Dix fois, vingt fois, au gré de ton tortionnaire il faudra recommencer. Vite, vite, torse nu, ta serviette sous le bras, précipite-toi au lavabo. À la porte t'attend un autre préposé, toujours avec la trique. Vite, vite, essaie de faire une vague toilette, la tête sous le robinet; à la sortie, on t'attend, courbe l'échine sous les coups qui pleuvent ; vite, vite, remets tes loques, enfile tes claquettes. Vite, vite prends ta place au réfectoire, avale ton jus de gland, cet ersatz nommé café. Dévore ta portion de pain noir, nauséabond et chargé d'eau. Surtout, ne le perds pas un instant du regard, sinon il va disparaître, se volatiliser. Et c'est très long et très dur une journée sans pain. »

Amicale d’Orianenburg – Sachsenhausen Sachso, Paris, Minuit 1982.

9.2. La vie quotidienne, par Sachso

L’arrivée : dès leur arrivée, ils entrent dans un univers étrange, que décrivent les témoins de Sachso :

« Sous les faisceaux des projecteurs un spectacle hallucinant frappe l'imagination de Couradeau : « Nous sommes dans un décor fantastique, irréel, effrayant, qui jette la désespérance dans nos cœurs. Une place immense de plus de 400 mètres de périmètre ; des baraquements dont les pignons s'ornent de mots en lettres gothiques ; des murs flanqués de miradors d'où la sentinelle surveille, le doigt sur la gâchette ; des barbelés électriques, des chevaux de frise, des panneaux significatifs agrémentés de têtes de mort et de tibias, marquant la limite à ne pas franchir sous peine de mort. » André Besson, André Franquet et bon nombre des entrants du 25 janvier 1943 s'interrogent sur la présence près de la porte d'entrée de cet homme au crâne rasé, à demi-nu, pétrifié de froid, les bras en croix avec un rutabaga dans chaque main. Ils ne peuvent imaginer qu'il va mourir, condamné pour un larcin insignifiant. »

Le réveil

« Le réveil à 3 heures 30 l’été et 4 heures 30 l’hiver, signalé par le tintement de la cloche, c’est d’abord, chaque matin, la prise de conscience brutale de la réalité du camp et le début d’une longue et douloureuse journée qui porte ses menaces dès la première minute. Le préposé au dortoir entre en hurlant, tire les couvertures et manie la trique avec vigueur. Vite, vite, debout, fais ton lit au carré, sans un pli. Dix fois, vingt fois, au gré de ton tortionnaire il faudra recommencer. Vite, vite torse nu, ta serviettes sous le bras, précipite toi au lavabo. A la porte t’attend un autre préposé, toujours avec le trique. Vite, vite essaie de faire une vague toilette, la tête sus le robinet; à la sortie, on t’attend, courbe l’échine sous les coups qui pleuvent; vite, vite, remets tes loques, enfile tes claquettes. Vite, vite prends ta place au réfectoire, avale ton jus de gland, cet ersatz nommé café. Dévore ta portion de pain noir, nauséabond et chargé d’eau. Surtout, ne le perds pas un instant du regard, sinon il va disparaître, se volatiliser. Et c’est très long et très dur une journée sans pain. »

L'appel.

« Très puissant, un immense projecteur s'allume au sommet du mirador de la porte d'entrée et vient découper un rond lumineux au centre de la place. Le commandant paraît. Ces bandits ont le sens, le génie du grandiose. Cette place tout illuminée, ces 20.000 détenus alignés dans un silence religieux et ce commandant qui s'avance, rigide, sanglé dans son uniforme, qui s'arrête et se dresse dans son auréole de lumière, tout comme un dieu, c'est un spectacle absolument hallucinant. Les chefs de Block rejoignent au pas de course l'allée centrale, tablettes en main, et s'alignent suivant un ordre immuable. Le commandant fait un signe ; l'appel commence. Block après Block, le Rapportführer pointe sur un tableau. Une cinquantaine de Blocks, 20.000 détenus, jamais d'erreur. Le commandant se retire. En s'en allant, il emporte son soleil. Les lumières s'éteignent. »

Les Français

« Les Tchèques et les Polonais qui avaient naguère confiance en la France, leur alliée, se sont sentis abandonnés et trahis en septembre 1939 avec la « drôle de guerre ». Les Russes jugent sans complaisance la France qui s'est, estiment-ils, retournée contre eux dans l'été 1939 et voulait les faire se battre seuls contre l'Allemagne. Jusqu'aux républicains espagnols, dont certains ne cachent pas leur ressentiment en rappelant qu'avant d'aboutir à Sachsenhausen, c'est chez nous qu'ils ont connu leurs premiers camps après une défaite que la France n'avait rien fait pour leur éviter. Ainsi notre pays est-il considéré par beaucoup comme le pays de la lâcheté et de la trahison. Cette appréciation, chaque jour entendue, est une grande souffrance morale pour les Français. »
Amicale d’Orianenburg – Sachsenhausen Sachso, Paris, Minuit 1982.

9.3. Sévices et mort, par Sachso

La prison

« La prison du camp (Zellenbau) est séparée du reste du camp par des barbelés, des palissades et un mur. 80 cellules servent aux arrêts qui comprennent trois degrés : les arrêts normaux, jusqu'à 28 jours en cellule éclairée, avec la ration normale; les arrêts moyens, jusqu'à 42 jours, avec de la nourriture chaude seulement tous les trois jours; les arrêts durs en cellule obscure, où le prisonnier ne peut ni s'asseoir ni se coucher durant toute la journée. Certains ne quittèrent jamais cet enclos et y trouvèrent la mort, comme l'écrivain communiste Hongrois Julius Alpari, arrêté à Paris en 1941 et fusillé au camp le 17 juillet de la même année. Le pasteur Niemöller (qui avait refusé de créer une Église inféodée au national-socialisme), condamné à sept mois de prison le 2 mars 1938 par le tribunal de Berlin-Moabit et attendu à sa sortie par la Gestapo, est amené au KZ où il restera jusqu'à la fin dans la prison... »

Pendaisons

« L'appel du soir, le plus redouté, est le moment choisi par les SS pour la pendaison publique des détenus qu'ils ont condamnés à mort. Le gibet dresse sa sinistre silhouette au-dessus de la place : deux poteaux soutenant une poutre transversale à laquelle est attachée la corde avec sa boucle pendante au-dessus d'une planchette mobile qui repose sur deux taquets. Après lecture par un SS de la sentence de mort, le bourreau se saisit du condamné, l'aide à monter sur un escabeau, puis sur la planchette, lui serre la corde autour du cou, le nœud sur la nuque et saute à terre pour, d'un geste prompt, retirer un taquet de dessous la planchette qui tombe. Le corps est agité de terribles soubresauts qui diminuent peu à peu. Bientôt, ce ne sont plus que des tressaillements. La tête penche en avant. C'est fini. 20.000 hommes défilent maintenant tête nue, au pas cadencé, devant la potence. Chacun doit fixer la victime que l'on emportera tout à l'heure dans une caisse noire munie de brancards, qui attend au pied du gibet. Des matraqueurs sont là pour rappeler de quel côté il faut regarder. Si la pendaison a lieu un samedi, elle s'effectue avec l'orchestre du camp. »

Expérimentations médicales : ampoules de cyanure

« Il s'agit de trouver la plus petite dose foudroyant un homme en quinze secondes maximum. Dans les documents du procès de Nuremberg contre les médecins SS, il est noté que, de septembre 1939 à avril 1945, se sont poursuivies au Revier de Sachsenhausen des recherches sur des détenus en bonne santé concernant un gaz liquéfié appelé « 01-0 » (Huile 0) qui, au contact de la peau, déclenche des infections microbiennes. Dans ces mêmes archives, il est spécifié que, sur l'ordre exprès de Himmler, le médecin SS Gebhardt et son assistant Fischer ont fait les premières recherches de sulfamide sur quinze détenus de Sachsenhausen, dont la plupart sont morts dans d'horribles souffrances. Du 1er au 15 juin 1943, le médecin SS Dohmen, qui étudie soi-disant un médicament contre la jaunisse, fait mourir huit malades de Sachsenhausen, etc. À quoi il faut ajouter les expériences particulières menées pour le compte des services spéciaux du colonel SS Skorzeny, notamment désireux de tester armes nouvelles, poisons, etc. »
Amicale d’Orianenburg – Sachsenhausen Sachso, Paris, Minuit 1982.

9.4. Fusillades avant l’évacuation, par Sachso

« C'est la temps redoutable des liquidations de masse. La cour de l'Industrie Hof est rouge du sang des fusillés : 178 pour la seule nuit du 1 au 2 février. Le 4 février 45 prêtres et pasteurs, dont les abbés Dupont et Hartmann, sont envoyés à Bergen Belsen... l'accusé Höhne déclara : « Au début de 1945, Kaindl me fit venir à lui et me déclara : je reviens à l'instant de Berlin. J'ai reçu l'ordre d'exterminer les détenus qui se trouvent au camp... Kaindl me chargea du travail d'organisation destiné à exterminer les détenus sur place. A neuf heures du soir nous commençâmes l'exécution des détenus. Les chefs de Blocks transportèrent les détenus au crématoire où ils furent exterminés par un kommando venu spécialement d'Auschwitz et dirigé par Moll. L'extermination des détenus se poursuivit journellement et le crématoire où l'on incinérait les cadavres fonctionna nuit et jour. Ainsi, au cours des mois de février et mars 1945, 5.000 détenus furent fusillés au camp de concentration de Sachsenhausen. »
Amicale d’Orianenburg - Sachsenhausen, Sachso, Paris, Minuit 1982.

… «  Ma tâche consistait à ramener des colis de vivres par des camions Croix-Rouge vers les colonnes de détenus qui, la plupart du temps, n'étaient pas ravitaillés par les SS. J'ai procédé à ce ravitaillement au moyen des réserves constituées à Wagenitz. Pendant quatre jours et quatre nuits, les camions roulèrent et les chauffeurs et moi fûmes témoins des faits suivants. Le matin du 22 avril, nous découvrîmes sur une longueur de 7 kilomètres, entre Löwenberg et Lindov, les vingt premiers détenus fusillés au bord de la route : tous avaient reçu une balle dans la tête. Au fur et à mesure de notre avance, nous rencontrâmes un nombre toujours plus grand de détenus fusillés au bord de la route ou dans les fossés. Dans les forêts, entre Neuruppin et Wittstock, nous avons trouvé alors régulièrement aux endroits où les détenus avaient passé la nuit ou à des endroits de halte, plusieurs cadavres, en partie jetés dans les feux du camp et à moitié brûlés. Le troisième jour de l'évacuation, nous rencontrâmes encore plus de cadavres que la veille.

« Des détenus de nationalités diverses nous ont secrètement déclaré que les SS et les criminels allemands en uniforme de la Wehrmacht continuaient à tuer, à coups de fusil dans la tête, chaque détenu exténué. Les malades étaient également fusillés de la même manière. Les SS profitaient de chaque occasion pour fusiller les notables. L'examen d'un grand nombre de cadavres a révélé que toutes les victimes avaient été liquidées d'une balle dans la tête. Sur notre demande, les détenus nous ont déclaré que souvent les SS ont obligé leurs victimes à s'agenouiller ou à s'allonger, 50 mètres derrière la colonne en marche, pour être exécutées. Il nous fut impossible d'apprendre le nombre exact des tués. Sur notre parcours, nous avons vu au total plusieurs centaines de morts. Je déduis des nombreux entretiens avec des détenus qu'environ 15 à 20% de l'effectif du camp de concentration d'Oranienbourg a été tué de la manière décrite plus haut. »

Témoignage de M. de Coquatrix, chargé pare la Croix Rouge de ravitailler les détenus de Sachsenhausen.
In Amicale d’Orianenburg - Sachsenhausen, Sachso, Paris, Minuit 1982.

9.5. Le procès Kaindl

Procureur Général :
- Quels genres d'exterminations ont eu lieu dans votre camp ?
Kaindl :
- Jusqu'au milieu de 1943, on exécutait les gens en les abattant ou en les pendant. Pour l'exécution en masse des prisonniers de guerre russes, on avait aménagé une pièce spéciale en cabinet médical. Dans cette chambre se trouvait un appareil pour mesurer la taille d'un homme et une table pour examiner l'acuité visuelle. Il y avait également des SS habillés en médecins avec des blouses blanches. En mesurant soit disant la taille du prisonnier, celui-ci était abattu d'une balle dans la nuque, tirée à travers une ouverture pratiquée dans l'appareil de mesure. Dans la chambre se trouvant derrière cet appareil, on jouait des disques afin de couvrir le bruit des coups de feu.
Procureur Général :
- Quand vous êtes devenu commandant de camp, y avez-vous trouvé une technique d'extermination déjà mise au point ?
Kaindl:
- En effet. Outre le cabinet médical, il y avait un lieu d'exécution où l'on abattait les prisonniers, une potence mobile et une potence mécanisée où l'on pouvait pendre trois ou quatre personnes à la fois.
Procureur Général :
- Avez-vous apporté des changements à cette technique de destruction ou non ?
Kaindl :
- En mars 1943, j'ai introduit les chambres à gaz comme lieu d'extermination en masse.
Procureur Général :
- Sur votre propre initiative ?
Kaindl :
- Partiellement oui. Etant donné que les installations existantes ne suffisaient plus pour l'extermination prévue, j'ai organisé une réunion à laquelle a participé également le médecin-chef Baumkötter. Celui-ci me raconta que l'empoisonnement de gens par l'acide prussique dans des chambres spéciales entraînait une mort immédiate. Je considérais dès lors l'installation de chambres à gaz pour l'extermination massive comme un moyen efficace et plus humain.
Procureur Général :
- Qui était responsable de cette destruction de vies humaines ?
Kaindl :
- Le commandant de camp lui-même.
Procureur Général :
- Donc vous ?
Kaindl :
- En effet.
Procureur Général :
- Combien de prisonniers ont été exterminés à Sachsenhausen pendant l'exercice de vos fonctions de commandant de camp, c’est à dire pendant deux ans et huit mois ?
Kaindl :
- Au total, 42.000 personnes ont été exterminées sous ma responsabilité, dont 18.000 directement à l'intérieur du camp même.
Procureur Général :
- Et combien de personnes moururent de faim pendant cette période ?
Kaindl :
- D'après mon estimation, 8.000 prisonniers moururent de faim durant cette période.
Procureur Général :
Accusé Kaindl, avez-vous reçu l'ordre de faire sauter le camp pour effacer les traces des méfaits commis ?
Kaindl :
- Oui. Le 1er février 1945, j'ai eu une conversation avec le chef de la Gestapo, Müller. A cette occasion, il me transmit l'ordre de détruire le camp par un bombardement d'artillerie ou d'aviation ou par gazage. L'exécution de cet ordre, qui venait d'Himmler, n'était toutefois pas réalisable techniquement.
Procureur Général :
- Auriez vous exécuté cet ordre si cela avait été possible techniquement ?
Kaindl :
- Cela va de soi. Mais c'était impossible. Un bombardement d'artillerie ou une attaque aérienne auraient été remarqué par la population locale. Un gazage aurait fait courir des risques à la population locale et au personnel SS.
Procureur Général :
- Qu'avez-vous fait alors ?
Kaindl :
- J'ai tenu une réunion avec Höhn et d'autres et ensuite j'ai ordonné l'extermination de tous les malades, des prisonniers inaptes au travail et, avant tout, des prisonniers politiques.
Procureur Général :
- Cela fut-il fait ?
Kaindl :
- Nous avons commencé. Dans la nuit du 2 février, les premiers furent abattus. Il y en avait à peu près 150. Jusqu'à la fin du mois de mars, nous avons réussi à exterminer environ 5.000 personnes.
Procureur Général :
- Qui dirigeait cette extermination en masse ?
Kaindl :
- L'accusé Höhn que j'avais chargé de cette opération.
Procureur Général :
- Combien de prisonniers se trouvaient alors encore au camp ?
Kaindl :
- 40.000 à 45.000. Le 18 avril je reçus l'ordre de les embarquer sur des péniches pour les mener par la Spree sur la mer Baltique et de les couler en pleine mer. Le temps nous manquait pour nous procurer suffisamment de péniches pour tant de prisonniers, et parce que l'Armée Rouge avançait trop rapidement.
Procureur Général :
- Que s'est-il alors passé ?
Kaindl :
- J'ai fait évacuer les prisonniers à pied, d'abord en direction de Wittstock, puis vers Lübeck où ils seraient embarqués sur des navires et ensuite noyés.
Procureur Général :
- Tous les prisonniers ont-ils eu des soins lors de cette évacuation ?
Kaindl :
- Non. 6 à 7.000 personnes ne reçurent aucun soin parce qu'il n'y avait plus rien.
Procureur Général :
- Ces gens sont-ils morts d'épuisement et de faim pendant la marche ?
Kaindl :
- Oui.
Extrait du procès d'Anton Kaindl, ancien commandant de camp de Sachsenhausen.

9.6. Le massacre des P.G. Soviétiques, par R. Franqueville

« Au début, on les exécutait au moyen d'une curieuses machine : Amenés à l'Industrie Hof, en camion, dans une salle insonore, les hommes passaient un par un sous une toise. Pendant qu'un garde faisait le simulacre de prendre la mesure de la taille, un dispositif spécial tuait le patient d'une balle dans la tête; un seau d'eau sur le carrelage, et au suivant... »

« Cette mise en scène était trop lente. On construisit une fosse bétonnée qui pouvait contenir une cinquantaine de corps. Une mitrailleuse camouflée faisait le reste. Ce moyen fut aussi abandonné comme trop bruyant. On entendait les rafales du dehors, et il ne fallait pas qu'on se doutât qu'à Sachsenhausen, le camp modèle, on tuait en série. Ensuite, on construisit la fameuse chambre à gaz, moins expéditive mais silencieuse et tellement plus propre au crématoire. Dans les sous-sols, c'était une véritable boucherie, un échaudoir du marché de la Villette. »

Témoignage de Robert Franqueville
In Jean BEZAUT, Orianenbourg-Sachsenhausen, s.d., ronéotypé. CDJC.

9.7. Les repas, par A. le Bihan

«  La ration de pain oscille autour de 325 grammes. Il s'agit d'un pain chargé d'eau, lourd, à la mie compacte ; s'y ajoute le casse-croûte du commando : deux tranches de pain recouvertes d'un soupçon de margarine et d'un film de confiture rouge. Au réveil, on nous distribue un ersatz de café. En semaine, à midi, un demi-litre de soupe avec trois ou quatre pommes de terre non épluchées ou un litre de soupe sans pommes de terre. Dans le liquide nagent quelques morceaux de choux, rutabagas ou feuilles vertes, parfois du chou fermenté, avec du cumin. Quatre jours par semaine, le soir, c'est le même ersatz de café que le matin. En même temps que le pain, on perçoit un carré de margarine ou une rondelle de saucisson, à moins que ce soit une mince tranche de pâté mou et gélatineux. Les trois autres soirs, nous avons trois quarts de litre d'une soupe très claire, accompagnée de pain sec. »

« Le dimanche midi, la soupe est plus épaisse et contient quelquefois quelques grammes de viande. Pour les affamés que nous sommes, c'est un menu sensationnel, comme l'est ce que nous appelons la « soupe blanche » avec un genre de millet légèrement sucré. A certaine époque, on voit apparaître une soupe jaune à cause de la moutarde qu'elle contient et dans laquelle nagent quelques moules de conserve. A la suite du débarquement, en automne 1944, les rations diminuent progressivement, cependant que le casse-croûte des kommandos de travail a disparu depuis longtemps. Pour se partager à dix-sept deux pains de 1 500 grammes, chaque groupe se confectionne une balance rudimentaire. Coupées, équilibrées, les rations sont ensuite tirées au sort. »

« La faim, permanente, obsédante, conduit parfois au vol même les âmes les mieux trempées. Combien en ai-je vus de ces camarades avec lesquels j'avais vécu des heures atroces à Compiègne, lors de ces redoutables rendez-vous avec la mort, le vendredi, jour où l'on venait chercher les otages à fusiller, avec lesquels j'avais connu ce transport vers Sachsenhausen, puis la quarantaine, et qui, dans le camp, parce que la faim les torturait, se sont dégradés, ont sombré dans la servilité ? Et pourtant ils auraient affronté courageusement le peloton d'exécution... »

Témoignage d’Alex Le Bihan
In Jean BEZAUT, Orianenbourg-Sachsenhausen, s.d., ronéotypé. CDJC.