L’Alsace romaine

1. Préambule : l’âge de fer et les Celtes

Aux environs du milieu du VIIIe siècle, c'est-à-dire à la fin de l'Age du Bronze un grand bouleversement secoue toute l’Europe Centrale, mettant fin à la civilisation dite « des Champs d’urnes » et provoquant un très grand brassage de populations. Une nouvelle civilisation se met en place, faite de « micro civilisations » reliées entre elles par une uniformité de techniques (art du métal, épées ; fibules...), et surtout une absence presque totale de tombes de chefs, ce qui semble indiquer une société relativement égalitaire.

Cette civilisation se caractérise par l’usage du fer (Premier âge du fer ou Hallstatt), par le retour à l’inhumation, par la présence de harnachements de chevaux et celle de grandes épées en fer, accompagnées parfois de situles (seaux), de rasoirs ou de couteaux du même métal. C'est ainsi qu'apparaît cette nouvelle civilisation, où les porteurs de grandes épées de fer, combattant à cheval, forment une caste de chefs, probablement les « équites » dont parle César, et qui va peu à peu se constituer en féodalité. Les civilisations qui la caractérisent dans l'Europe tempérée sont successivement celle de « Hallstatt » (-750 à -480), site éponyme autrichien où une importante nécropole a été découverte, et celle de « La Tène » (-480 à -52), site éponyme suisse près du lac de Neuchâtel.

En Europe occidentale, plus qu’une nouvelle population, il s’agit d’un nouveau brassage, après tous ceux déjà connus, et surtout d'une nouvelle culture, de nouvelles techniques (monte du cheval, fer, char), d'un nouveau mode de vie (oppidum, féodalité, servage, mercenariat) : cette culture est communément appelée « culture celtique ». L'Alsace fait partie intégrante du noyau à partir duquel cette civilisation va se développer et c’est ce monde celte qui va se confronter avec la puissance romaine.

L'archéologie locale permet de mieux déterminer les peuplades qui vivent en Alsace au Ier siècle av. J.C. : les Médiomatriques occupent l’actuel Bas-Rhin, les Séquanes l’actuel Haut-Rhin, les premiers primitivement entre Marne et Meuse, repoussés vers l'est par les Belges, les seconds vassaux d'abord des Arvernes qui disputent aux Boïens, Celtes danubiens, les fonds d'orpaillage du Rhin, puis des Eduens. Quant azux Leuques, ils s’installent à l’ouest des Vosges, les crêtes faisant frontière… Ces peuples, qui sont essentiellement des agriculteurs vivent surs les riches territoires agricoles de la plaine, sur les rebords des terrasses de loess et sur les collines au sud de Mulhouse, autour de grandes agglomérations servant de lieux d’échanges et de centres artisanaux et dont les noms celtiques remontent à cette époque : Saletio (Seltz), Brocomagus (Brumath), Argentorate (Strasbourg), Helvetum (Ehl), Argentovaria (Horbourg), Cambete (Kembs)… Ces régions sont protégées par de nombreuses places fortes comme le Münsterhügel de Bâle, le Britzgyberg d’Illfurth, le Hohlandsbourg près de Colmar, Altitona – Mont Sainte Odile, le Maimont près de Niedersteinbach, l’oppidum leuque de La Bure et l’oppidum de la Pierre d'Appel près de Saint Dié, le col de Saverne, Heidenstadt près d'Ernolsheim les Saverne, le Donnerberg, dans le sud du Palatinat…

2. La conquête romaine

2.1. Les évènements de la fin du IIè siècle avant JC

Un premier bouleversement a lieu entre 120-105 avant JC. suite aux troubles provoqués par la migration des Cimbres et les Teutons, venus du Jutland et poussés par la famine : leur déplacement et leurs affrontements avec les peuples Celtes qu’il rencontrent et les Romains provoquent certains mouvements migratoires : en Rhénanie notamment les les Rauraques, originaires de la Ruhr, se déplacent et viennent s’installer dans le coude du Rhin, se fixant dans le sud-est de la Haute Alsace et sur une partie du plateau suisse : leur capitale sera Augusta Rauracorum (Kaisersaugst à l’est de Bâle).

2.2. La poussée suébo-germanique

Vers 70 avant Jésus Christ, une fédération de peuples germains composée de Suèves, Triboques, Némètes, Vangions, sous les ordres du chef suève Arioviste s’installe dans la région de Mayence, traverse le Rhin et se dirige vers l’Alsace sans doute à l’appel des Séquanes et des Arvernes alors en lutte pour l’hégémonie sur l’est de la Gaule contre les Eduens, par ailleurs alliés des Romains. Entre 63 et 62, Arioviste intervient directement en Alsace où il écrase les Eduens. Arioviste décide alors d’installer sa confédération en Alsace : ainsi les Triboques s'installent entre Schirrhein, Brumath et Schweighouse, alors que les Suèves s’attribuent environ un tiers du territoire des Séquanes, à leur grand dam, la région à cheval entre Alsace et Franche Comté (porte de Bourgogne).

Devant le danger, Séquanes et Eduens se réconcilient et décident de rejeter Arioviste de l’autre côté du Rhin. Ils sont défaits à Admagetobriga (Magstatt dans le Sundgau ?). Rome, qui veut ménager sa frontière septentrionale relativement vulnérable, accepte provisoirement la mainmise germanique sur l’est de la Gaule malgré son alliance avec les Eduens, et en 59 salue en Arioviste un « roi et ami du peuple romain ». César est alors consul avec Pompée. Les deux sont très ambitieux et César voit dans la conquête de la Gaule une occasion unique de devenir le « Premier à Rome »…

2.3. L’intervention de César

Vers 58 les Germains Harudes passent le Rhin et poussent Arioviste à s’engager dans la vallée de la Saône. Le druide Eduen Diviciacus en appelle à César. César négocie d’abord avec Arioviste, puis brusque les choses en s’emparant de Visontio (Besançon), monte vers l’Alsace et rencontre Arioviste, lui signifiant la volonté de Rome d’étendre son protectorat sur la Gaule. La négociation échoue et les armes parlent. La bataille décisive a lieu début septembre 58 entre Wittelsheim et Cernay. César avec l’aide de Crassus finit par écraser les Suèves sur l’Ochsenfeld. Arioviste s’échappe et traverse le Rhin à Cambete (Kembs). L’Alsace est livrée aux Romains. Les Suèves chassés, les autres confédérés germaniques sont fixés définitivement le long du Rhin : Némètes au nord du Seltzbach (capitale : Spire), Triboques autour de Brocomagus-Brumath, Rauraques en Haute Alsace (Capitale Augst puis Bâle). Ces tribus seront utilisées pour occuper et défendre les territoires frontaliers, alors que les Romains s’occupent de la conquête du reste de la Gaule.

La localisation précise de la bataille reste sujette à de nombreuses interprétations : la thèse la plus vraisemblable situe la bataille sur l'Ochsenfeld, près de Cernay (Haute Alsace) ; une autre situe le champ de bataille plus au nord, aux environs de Beblenheim ; une troisième la situe en Basse Alsace entre Epfig et Stotzheim, alors qu’une autre encore tient pour la Franche-Comté actuelle et non pas en Alsace. Les textes sont insuffisants et les fouilles entreprises n'ont rien donné de certain.

3. Le début de la colonisation romaine

Rome contrôle nominalement l’Alsace, mais au départ, la présence romaine est assez lâche et la mainmise romaine sur le pays ne s’effectue que lentement. Dans un premier temps, Rome se contente d’assurer la sécurité de la frontière rhénane grâce aux auxiliaires némètes, triboques et rauraques ; la seule grande colonie romaine est alors au sud, la Colonia Raurica (Augst), près de Bâle, fondée en 44 avant JC. par Plancus. L’occupation n’est donc pas systématique, car il n’y a apparament plus de troubles, la paix règne et les produits circulent sans problème.

La colonisation effective et systématique débute entre 16 et 14 avant JC. Pour les Romains en effet l’occupation de la frontière du Rhin n’est désormais qu’une étape pour la conquête de la Germanie. Aussi, à partir de -15, le long du Rhin, le général d’Auguste Nero Claudius Drusus est charger d’ériger des forts, bases de défense et points de départ des futures expéditions. Il y a une bonne cinquantaine de ces « Castella drusiana » du lac de Constance jusqu’à Nimègue, dont une dizaine en Alsace : Basileia (Bâle), Arialbinium (Bourgfelden), Cambete (Kembs), Stabula (Bantzenheim-est), Mons Brisiacus (Vieux Brisach), Olino (Biesheim-Kunheim), Argentorate (Strasbourg), Castellum Drusi (Drusenheim), Saletio (Seltz), Concordia (Lauterbourg)… A Argentorate, le castrum, établi dans l’actuel centre ville, sert à l’Ala Petriana, un corps de cavalerie.

En même temps, les Romains mettent en place un réseau de voies de communications en utilisant les voies préexistantes et en en créant de nouvelles, établit un cadastre et classe les terres en diverses catégories. Ces terres sont réparties en lots et distribuées à des vétérans de l’armée, à des colons venus des régions de la Gaule narbonnaise, de la Gaule cisalpine ou du Proche Orient, ou à des indigènes. Enfin les Romains s’établissent dans les agglomérations que les Celtes avaient jadis créées ainsi des cités romaines, les Vici sont créées dans les localités celtes sur des critères d’urbanisme romain. L’exemple le plus frappant est celui de Brocomagus-Brumath.

4. L’Alsace à l’abri du Limes

En l’an 9 de l’ère chrétienne, Auguste lance une première grande expédition de pacification de la Germanie dont les Romains occupent déjà une partie jusqu’à l’Elbe, imposant leur domination, fort mal acceptée à des peuples germains comme les Chérusques, Chauques, Chattes... Varus Publius Quintilius, à la tête de trois légions et des troupes auxiliaires germaniques d’Arminius, prince Chérusque germanisé s’enfonce en Germanie, en direction de l’actuelle Westphalie. Trahies par Arminius qui s’allie à d’autres tribus germaniques, les légions sont massacrées dans une région marécageuse aux environs d’Osnabrück, lors de la « bataille » (en fait un véritable massacre) de la « forêt de Teutobourg ». Varus se suicide.

Ce désastre, et malgré l’expédition victorieuse de Tiberius Drusus Nero « Germanicus » contre Arminius en 16 oblige les Romains à se retirer sur la frontière du Rhin qu’il continuent de fortifier. Puis en 43 – 44 une partie des troupes romaines de la région, dont la XIè légion stationnée à Argentorate, est affectée à la conquête de la Grande Bretagne. De nouveaux troubles éclatent en 69 – 70 suite à la mort de Néron en Rhénanie : une guerre entre légions rivales affecte de nombreux sites alsaciens.

Ce n’est qu’en 73 que la conquête de la rive droite du Rhin, ou « champs décumates » devient systématique : Cornelius Clemens décide de créer un grand axe routier joignant Argentorate, la Rhétie et l’Helvétie par Offenbourg et la Forêt Noire. La frontière romaine est portée jusqu'au Limes de l'Odenwald, puis plus à l'Est, bien au-delà du Neckar sur la Schwäbische Alb. Cette route donne à l’Alsace une position privilégiée entre les provinces danubiennes de l’Empire et les provinces militaires rhénanes créées en 90 : la Germania Superiora allant de l’Helvétie à Mayence (englobant l’Alsace) et la Germania Inferiora allant de Mayence à la Hollande. Après la conquête, les Romains défendent la Germanie par un rempart continu, le Limes. L’Alsace est séparée de la frontière par un glacis de 50 à 100km de large. Argentorate devient centre de ravitaillement, de santé et d’administration.

Vers 75, la Légion VIII Augusta, venant de Perse, s’installe à Argentorate. Elle va construire la double amenée d’eau en conduits de céramique Kuttolsheim-Argentorate, grâce à ses ateliers de poterie de Koenigshoffen.

Ainsi, à partir de 70-75 après JC. L’Alsace romaine entre dans une période de paix et de prospérité, qui va durer un siècle et va lu permettre un développement économique considérable ; hormis un incident survenu en 96, lrsqu’à Rome Nerva assassine Domitien et se proclame empereur : Le nord-est de la Gaule, allié à la Légion XXI se soulève. Argentorate, Helvetus (Ehl), Saletio, Saverne et Brumath sont détruits. Nommé empereur en 98, Trajan mène une politique de conciliation entre armée et le sénat et rétablit une longue période de paix.

5. La pax romana

5.1. Le brassage des populations

Une des caractéristiques de cette paix romaine est qu’elle favorise le brassage des populations et des cultures : à la « couche » primitive formée par les populations celtes, Médiomatriques, Séquanes, Leuques, se superpose d’abord des population culturellement très proches comme les Rauraques et le Triboques, et l’assimilation se fait relativement rapidement et la société ne s’en trouve que peu transformée.

Il en est différemment avec l’apport méridional, celui des populations de colons, de soldats ou de marchands venant du sud : d’Italie principalement, mais aussi de Grèce ou de Syrie. Ils amènent avec eux un autre mode de vie, de nouvelles techniques et de nouvelles croyances.

L’assimilation entre ces apports et le fonds culturel indigène va créer en quelques générations, la population n’étant pas très nombreuse, à la civilisation « gallo-romaine », assimilation favorisée par la paix et la volonté intégrative des nouveaux maîtres.

5.2. Villes et campagnes

Le premier grand apport romain est la création d’un nouveau type d’agglomération, la ville, caractérisée par un plan régulier (cardo et decumanus), de nombreuses constructions, des fonctions multiples (artisanat, commerce, armée, religion) et des édifices monumentaux. Ainsi en est-il de Brocomagus-Brumath, dont il ne reste que trop peu de vestiges, et d’Augst qui a conservé de remarquables édifices (théâtres, temples, forum…). Argentorate voit rapidement sa fonction militaire concurrencée par des fonctions civile et s’entoure de nombreux « vici », bourgades civiles. En 130 Oppius Severus fait ériger une nouvelle enceinte en pierre et aménage le port d’Argentorate. La cité finit au cours du IIè par supplanter Brocomagus dans ses fonctions de chef-lieu. Elle se développe rapidement, du vicus de Kœnigshoffen jusqu'à l'église Saint Etienne, entre les bras de l’Ill, et autour du castrum se groupent les arsenaux, les magasins publics, les demeures des vétérans, des fonctionnaires, des nautoniers, des aubergistes et des changeurs attirés là par la double exploitation du trafic commercial et de la garnison.

Au carrefour des grandes voies de communication, aux lieu de passages routiers et fluviaux, au pied des grands cols, les romins créent tout un réseau de bourgades, dont certaines, sur plan géométrique sont parfois plus étendues qu’elles ne le seront au Moyen Âge comme Biesheim (Olino), benfeld-Ehl (Helvetum), Cambete-Kembs, Tres Tabernae – Saverne, Sierenz, Wittelsheim, Bourgheim, Koenigshoffen (ateliers de céramique)…

Dans les campagnes, les paysages agraires sont principalement de deux types :

5.3. L’économie

L’économie de l’Alsace romaine est dominée par l’armée, grande consommatrice de produits agricoles et artisanaux :

5.4. Religion et croyance

5.4.1. La religion gallo-romaine

En matière de religion, les Romains sont un peuple très « assimilateur » : aussi, dans un premier temps, les influences romaines se mêlent dans le panthéon aux survivances celtes. Une place particulière semble être faite au dieu Mercure, l’équivalent romain du dieu celte Lug : ses sanctuaires principaux se trouvent dans la région de Niederbronn et bien entendu au Donon ou le sanctuaire à livré plus d’une cinquantaine de figurines de ce dieu. Le Mercure indigène assure la protection de la production agricole, la protection des activités artisanales enfin celle de la communauté. Le dieu Mars – Teutatès est particulièrement vénéré par les militaires, mais d’autres dieux sont très présents comme Jupiter – Taranis, Apollon – Bélénos, Epona, déesse des cavaliers, Hadès – Cernunnos… Vosges et Rhin sont vénérés sous la forme des dieux Vosegus et Rhenus.

5.4.2. Le Donon

Le Donon est le sommet le plus élevé des Vosges au nord de la Bruche. Avant les Romain, il était sans doute un lieu de culte commun aux Médiomatriques, Séquanes et Leuques. A l’époque romaine, le sanctuaire se développe : consacré à Mercure, il comporte plusieurs bâtiments et accueille, surtout aux IIè et IIIè siècles, de nombreux pèlerins venant offrir au dieu de nombreux ex-voto et bas reliefs, disposés près du temple principal. Plus de 50 ex-voto ont été mis à jour, ainsi que de nombreuses statuettes de dieux, dont un mystérieux dieu au cerf…

5.4.3. Les monuments

Les premières figures religieuses trouvées en Alsace sont de deux types :

5.4.4. Le culte de Mithra

Avant que ne triomphe le christianisme, c'est à Mithra, divinité de la religion mazdéenne, que l'on érige des sanctuaires en Alsace romaine. Ce culte est importé en Alsace à partir du IIIè siècle par les légions venues d’Orient défendre les frontières. Ce culte de Mithra connaît un succès foudroyant, au point de supplanter les dieux locaux, moribonds. Le plus important des sanctuaires dédiés à Mithra a été découvert en 1911, à Kœnigshoffen, faubourg occidental de Strasbourg, sur la vieille voie militaire qui reliant Argentorate à Tres Tabernae. Le sanctuaire se composait d’un temple duquel on accédait à la cella souterraine, typique du culte mithriaque. Divers autels sont consacrés au dieu et à ses divinités secondaires, dont Attis et Crissonius, un dieu gallo-belge. Le sanctuaire de Koenigshoffen a surtout livré les restes épars d’un superbe relief représentant la scène traditionnelle du jeune dieu tuant le taureau, entouré du chien, du serpent et du scorpion. D’autres temples dédiés à Mithra ont été mis à jour à Mackwiller, en Alsace Bossue, et à Biesheim, près de Colmar.

5.4.5. Le christianisme

Le christianisme est attesté au milieu du IVè siècle, particulièrement à Strasbourg. Il s’est probablement d’abord développé dans les villes. Un document atteste la présence des évêques de Strasbourg et d’Augst au concile de Sardique en 343, ce qui suppose que des communautés chrétiennes se son développé en Alsace bien avant. Peu à peu la religion chrétienne s’impose partout, ce qui a notamment pour effet de transformer les pratiques funéraires : l’incinération, jusque là systématique, est remplacée par l’inhumation, motivée par la croyance en la résurrection des corps.

6. L’art romain en Alsace

Mis à part Augst et à la différence des cités romaines du Midi de la France, de la région de Trèves, voire de la Lorraine voisine (Aqueduc de Gorze, Grand la Romaine) l’Alsace ne compte aucun site important de l’époque romaine ni de grands monuments. C’est dire à quel point l’histoire avec ses guerres et ses dévastations n’a pas épargné la province ! On ne peu relever que la découverte à Brumath de vestiges de thermes publics et des fragments d’une porte monumentale, et à Argentorate des restes de l’enceinte du camp, d’un théâtre et de thermes militaires. A Saverne, les tours de l'enceinte romaine sont partiellement conservées, mais noyées dans les fortifications médiévales successives au point de devenir méconnaissables.

Par contre ont été mis à jour de nombreux petits monuments, la plupart dans le Bas Rhin : ce sont principalement des monuments funéraires : A Strasbourg, ces stèles sont en grande partie de facture typiquement romaine et d’origine italienne : il s’agit de monuments réalisés pour les officiers, le soldats, les fonctionnaires romains faisant sans doute partie de l’élite minoritaire « d’occupation » de la ville conservant jalousement leurs coutumes latines et confiant la réalisation de leur stèle à des artistes italiens… (Stèle du soldat Largennius). A Saverne par contre se trouvent un grand nombre de stèles funéraires portant des noms gaulois plus ou moins latinisés, manifestement été taillés par des artistes ou des artisans locaux et de qualité artistique assez fruste..

La sculpture proprement dite a livré quelques têtes d'empereurs (Pupien) ou d'impératrices, en marbre blanc ou en bronze, de facture latine.

Enfin dans tous les sites romains, on a retrouvé un très grand nombre d'objets de tout ordre, armes, fibules, parures en bronze, en argent doré, coupes et vases en terre sigillée, bouteilles en verre opalin, ustensiles de tout ordre, qui donnent une idée de la culture romaine en Alsace. Quelques verres, particulièrement beaux, du IVè siècle, portent des figures gravées d'inspiration chrétienne.

Ce sont les derniers témoignages d'une activité artistique qui va s’éteindre pour un temps assez long…

7. L’histoire politique de l’Alsace romaine du IIIè au Vè siècle

7.1. Les crises du IIIè siècle

A la fin du IIè siècle s’ouvrent deux périodes troublées : elles sont dues, sous les règnes de Marc Aurèle (161-180) et de Commode (180-193) à des incursions barbares, des guerres civiles et des troubles chez les Séquanes. Le castrum d’Argentorate subit un siège en 186. La mort de Commode déclenche une révolte générale de laquelle Septime Sévère sort vainqueur : Argentorate est reprise en main et rénovée et l’Alsace connaît une période de grande prospérité.

En 235, L’assassinat d’Alexandre Sévère par les légions germaniques entraîne la révolte de l’Alsace, mais la Légion VIII est écrasée par les mutins germains : Argentorate, Ehl, Saletio et Saverne sont totalement détruites. Ame du complot contre Alexandre, Maximin lance de victorieuses offensives contre le danger Alaman qui se précise, profitant des désordres régnant sur le Rhin. Maximin est supplanté en 238 par deux empereurs sénatoriaux dont Maxime Pupien, célèbre à cause de la tête monumentale de l’empereur trouvée à Eckbolsheim. Pupien règne 4 mois avant d’être renversé et assassiné par la garde prétorienne de Gordien III.

En 244, année de la mort de Gordien une première incursion de Germains ravage le nord de l’Alsace et détruit Saletio. Entre 258 et 260, Francs et Alamans franchissent le limes de Rhétie et ravagent le Haut Rhin. LeLimes est abandonné et les troupes romaines se replient à nouveau sur le Rhin. Les trésors monétaires, réfections répétées de routes (milliaires de Seltz) attestent que les années précédentes (depuis 244) ont été fort troublées par de multiples incursions. Un mouvement d'invasion plus ample encore semble avoir lieu vers 274-275. II est probable que certaines fortifications ont été élevées ou renforcées à cette époque (Saverne). La Légion VIII est transférée en Angleterre. Mais bien qu’il y ait encore des incursions alamanes en 298 puis en 313, le redressement militaire commence dès 284 sous Dioclétien (284-305).

7.2. Julien et la bataille de Hausbergen

Sous Constantin (306-337) le camp d’Argentorate est reconstruit et fortifié ; on ajoute une muraille à la cité, ce qui permet de recevoir la population civile. Partout dans le pays l’activité économique reprend avec la sécurité revenue. Mais en 351 l’usurpation de Décence provoque la guerre civile et le départ pour l’Italie de nombreuses troupes du front rhénan alors qu’une coalition de Francs et d’Alamans aux ordres de Chnodonar passe le Rhin à l’appel de Constance, l’empereur usurpé (337-361) et écrase les troupes de Décence à Bingen en 352. La région entre Rhin et Moselle est envahie, les coalisés s’installent, déportent en masse les populations gallo-romaines pour cultiver les terres à leur place. Les villes sont démantelées et laissées à l’abandon. Beaucoup d’habitants fuient et se réfugient dans les montagnes. En 355, Cologne tombe. Constance, inquiet du danger, appelle son cousin Julien pour redresser une situation qui paraît sans espoir.

En 356, une première expédition permet à Julien, déjà difficilement victorieux des Alamans à Tarquimpol, de battre à nouveau au sud de Brumath. Prudent, il se replie sur Saverne qu’il fortifie. L’année suivante, deux armées romaines, l’une venant d’Augst commandée par Barbation, l’autre venant de Lorraine avec Julien, tentent de prendre la Alamans en tenaille. Barbation est mis en déroute près de Bâle. Tout repose sur Julien. En août, il marche sur Argentorate. Les deux armées se rencontrent entre Mundolsheim et Hausbergen. Longtemps indécise, la bataille tourne à l’avantage des Romains et de leurs auxiliaires Gaulois. Chnodonar est pris en envoyé à Rome où il meurt en prison.

La victoire de Julien redonne espoir aux Gallo-romains, d’autant qu’une série d’incursions en Germanie ramène nombre de déportés. Des Germains restent et deviennent soldats - paysans. Julien et ses successeurs organisent la défense. Le castrum d’Argentorate est reconstruit et fortifié par une double enceinte. L'empereur Valentinien Ier intervient dès 368 très probablement dans les Champs Décumates. Il fortifie les camps et postes existants et en édifie de nouveaux dont Robur près de Bâle (peut être près de Blotzheim ?) et Argentovaria-Horbourg. En 377, Gratien repousse une nouvelle invasion alamane du côté d’Argentovaria, passe le Rhin et mène la dernière campagne romaine en Germanie. Mais à partir de 383 de nouvelles guerres civiles affaiblissent l’Empire, dégarnissant les frontières. Vers 396-398, la frontière rhénane est réorganisée. L'Alsace au Nord de Strasbourg relève du duc de Mayence, celle du Sud probablement du duc de Séquanaise. Le comte de Strasbourg, de rang plus élevé, a la charge d'une des deux grandes armées de Gaule.

7.3. Les Alamans en Alsace

Mais la masse des « Barbares » est impossible à arrêter. Le 31 décembre 406 une véritable trombe ethnique (Vandales, Suèves, Alains, Burgondes) passe le Rhin à Bingen. Les envahisseurs remontent la rive gauche du Rhin en empruntant la voie militaire, s'emparant de Rheinzabern, Seltz, Strasbourg. Saint Jérome écrit, en 409, que Strasbourg comme d'autres villes (Spire, Reims, Arras) était « transférée en Germanie ». Cette dernière invasion marque la fin officielle de l'occupation romaine dans la région, mais une certaine vie civile provinciale romaine se poursuit au moins jusqu'au milieu du Vè, alors que les implantations barbares se multiplient.

Pour tenter de colmater les brèches de ce qui reste du système défensif romain, un commandement, le Comes Argentoratensis est créé à Strasbourg, comportant Argentorate, Saletio et Olino. En 443 Aetius réussit à freiner le déferlement des Burgondes en Alsace en les transférant en Bourgogne. Mais en 451 arrivent les Huns d’Attila : au printemps d’abord, de Bâle à Argentorate, ils ravagent tout le pays et détruisent les principaux centres de défense. Ils repassent à l’automne après leur défaite des Champs Catalauniques en prenant le chemin inverse. Les Romains abandonnent définitivement l’Alsace.

Les Alamans, plus nombreux que les autochtones, s’installent d’abord en plaine où la germanisation est rapide : le parler germanique se substitue à la langue celtique et romane, sauf dans les vallées de Villé, Lièpvre, Lapoutroie. Ainsi Argentorate devient Strateburg. Peu à peu les Alamans pénètrent le Sundgau et les vallées vosgiennes. Une nouvelle page de l’Histoire commence.

8. Vestiges archéologiques de l’Alsace romaine

Il s’agit ici uniquement des vestiges encore en place, hors Strasbourg. (Du nord au sud)

8.1. Mackwiller

Cette localité était le siège d'une importante « villa ». On y voit les restes d'un temple, qui servent de fondations à l'église protestante. En se dirigeant, derrière l'église sur la pente de la colline, on verra le mausolée que s'était fait construire le fondateur de la villa et les thermes. La salle XXIV du Musée Archéologique de Strasbourg est consacrée à ce site.

8.2. Wingen (près de Wissembourg)

Conservé à la Mairie, un haut-relief a été mis au jour en février 1983. II s'agit d'une des plus belles sculptures découvertes en Alsace, comme le montre le modelé du profil de la tête.

C'est un personnage masculin, presque de grandeur nature, devant lequel se trouve littéralement en suspension un petit personnage féminin. C’est sans doute un couple de divinités : Mars Leucetios (le « brillant ») et Nemetona (divinité indigène de la guerre), représentée sous une forme romaine (Minerve) parce qu'il n'y avait pas de figuration déterminée de cette divinité. Cette sculpture du IIè siècle correspond donc à un couple sacré ancien dans la région et non à des divinités importées par les Romains.

8.3. Woerth

Une stèle à 4 dieux a été érigée sur la place de l'Hôtel de Ville. Elle provient du rempart médiéval dans lequel elle avait été réutilisée.

On y voit Junon, revêtue du chiton, un voile sur la tête et accompagnée d'un paon, Mercure habillé d'une chlamyde, qui porte le caducée et une bourse, un coq est à ses pieds, Hercule vêtu de la peau de lion, portant une massue et un arc, Minerve à la longue robe tenant la lance : le casque et le bouclier ne sont plus visibles ; une chouette est perchée sur son épaule gauche.

Cette stèle servait de base à une colonne surmontée d'un Jupiter terrassant un monstre anguipède.

8.4. Seltz

Saletio, comme son nom l'indique, est en rapport avec le marché du sel. C'est une bourgade très ancienne, composée d'un camp situé sur le sommet de la colline et d'une agglomération civile installée entre le bas de la colline et le Seltzbach, et qui forme le noyau de la ville.

Dans le mur extérieur de la chapelle nord de l'église est encastré un bas-relief de Vulcain forgeant les foudres de Jupiter. Sur le parvis de l'église, une borne milliaire.

8.5. Langensoultzbach

Outre les bas-reliefs de divinités encastrés dans le mur d'enceinte de l'église protestante et la stèle à 4 dieux déposée dans la cour de l'école, une inscription très intéressante est conservée à l'école.

8.6. Niederbronn

La région de Niederbronn est très peuplée et on y a relevé à la fois des vestiges d'exploitations agricoles, d'artisanat et de culte rendu à des divinités féminines présidant aux sources de la vallée : les déesses-mères, et à Mercure, dieu affectionnant les rochers et les sommets, qui relaye le Teutatès celtique, et dont on peut encore vérifier la présence au château de la Wasenbourg.

On remarque aujourd'hui encore l'inscription de Severinius Satullinus, citoyen triboque, qui a élevé à cet endroit un petit sanctuaire en l'honneur du dieu. Cette inscription est visible sur la paroi sud-est du rocher.

A l'extrémité de l'éperon sur lequel est construit le château, un autre rocher, le Wachtfelsen, a servi d'appui à un bizarre monument du XIXe siècle reconstitué à partir de vestiges découverts sur le site.

8.7. Le Donon

L'étymologie du mot est à rechercher dans le celtique, où Dun signifie montagne. Le Donon est un lieu de culte commun aux trois cités des Triboques, des Médiomatriques et des Leuques. Les dieux vénérés étaient surtout Mercure, puis Vosegus et Hécate. Le temple visible actuellement au sommet est une construction du XIXe s. Sur l'esplanade d'accueil, en bordure du grillage du relais de T.V., des moulages de stèles anciennement découvertes au Donon et conservées au Musée d'Epinal ont été érigées en 1936.

8.8. Oberhaslach

Une stèle funéraire est encastrée dans le mur d'une maison située au 1, rue de la Paix. Elle représente une femme ou une jeune fille, vêtue de deux tuniques superposées et d'un manteau-écharpe. Elle tient une cruche de la main droite, un petit panier rempli de baies de l'autre. Ces stèles sont extrêmement fréquentes et visibles dans la plupart des musées. Souvent, elles représentent un couple, comme celle provenant également d'Oberhaslach au Musée Archéologique de Strasbourg, ou celle de Bergheim, au Musée d'Unterlinden à Colmar.

8.9. Surbourg

Dans le contrefort du mur extérieur nord de l'église est encastré un fragment de colonne à décor d'écailles, du même style que celle du monument de Jupiter terrassant le géant anguipède du Musée de Brumath.

8.10. Krautwiller

8.11. Mertzwiller

Des bas-reliefs apparaissent dans le mur extérieur est de l'église. On y voit un fragment d'Apollon, un autre des Dioscures et surtout une Diane. Diane est choisie par les Gaulois parmi les dieux romains parce qu'elle correspond à une de leurs divinités, protectrice des zones montagneuses et forestières, comme Adnoba pour la Forêt-Noire. Elle est aussi la parèdre de dieux remplissant les mêmes fonctions, comme Vosegus pour les Vosges, bien connu notamment au Donon et à Langensoultzbach.

8.12. Mont Sainte Odile - Altitona

Deux portes romaines ont été mises ait jour, l'une sur le plateau du couvent, l'autre à l'entrée de la voie romaine venant de Barr, dans la partie sud du mur païen. Elles datent de la réfection par les Romains de cette fortification construite vraisemblablement à la fin du VIè s. av. J-C.

8.13. Strasbourg - Argentorate

Il reste peu de vestiges apparents du camp romain, sinon que le tracé actuel de la rue du Dôme d'une part, et celui de la rue des Hallebardes et de la rue des Juifs correspond au cardo et au decumanus. On peut visiter l'abside d'une basilique dans le sous-sol de l'église Saint Etienne et la crypte paléochrétienne de l'église Saint Pierre le Jeune protestante. Dans le jardin de la Préfecture, une portion du mur d'enceinte est conservée ainsi que dans la cave d'un immeuble récemment construit à l'angle du quai Lezay-Marnésia et de la rue de la Courtine.

8.14. Wintzenheim

Au lieu-dit Obersödeln, un bâtiment a été mis au jour. Les murs sont du Ier ou du IIè siècle, mais la céramique retrouvée date des IIè et IIIè siécles. On a pensé à un gîte d'étape, situé à 100m de la route romaine en contrebas. Au Bas-Empire, le bâtiment a peut-être été fortifié à cause de sa position stratégique, il aurait alors servi de poste d'observation en relation avec le castrum du IVè siècle. de Horbourg-Argentovaria. On a aussi émis l'hypothèse de vestiges d'une grande villa, correspondant à la ligne de villas installées sur les coteaux sous vosgiens, analogue à celle de Koestlach.

8.15. Wittelsheim

On connaît des thermes explorés en 1965-1966 au sud de la route de Cernay. La stèle funéraire visible encore aujourd'hui, exposée dans la cour de la caserne des pompiers a été mise au jour au lieu-dit Rothmoos-Langhurst. Elle date du IIè siècle. Sur une cartouche légèrement en relief, orné de deux tenons latéraux en queue d'aronde, on lit :

DM
CINTVSMUS
CINTVGNATI

Ce qui signifie :

« Aux Dieux Mânes
Cintusmus
fils de Cintugnatus »

Ces deux noms sont d'origine celtique et sont très fréquents (des potiers de l'officine d'Ittenwiller portaient les mêmes noms).

Le décor de la stèle est malheureusement très dégradé. La partie supérieure est ornée de motifs à sens astral : cercle en relief sur le fronton, entouré de trois disques plus petits en relief. Dans le registre rectangulaire, chacun des angles supérieurs est décoré d'un disque en relief et d'un arc en relief qui sous-tend l'angle.

8.16. Illzach - Uruncis

Des vestiges architecturaux très complexes sont visibles près de la Mairie. Il s'agit vraisemblablement de l'ancienne Uruncis mentionnée sur l'Itinéraire d'Antonin. Les bâtiments ont été détruits à plusieurs reprises, et ce qui en reste actuellement donne un aperçu des destructions à l'issue desquelles les reconstructions ont été effectuées selon une orientation différente. On remarque notamment un énigmatique édifice polygonal du IIIè siècle et un puits cultuel à niches.

8.17. Koestlach

Dans le jardin de la 1ère maison à gauche en entrant dans le village par la route de Ferrette, (famille Hubler, 35, rue des Romains, Koestlach, 68480 Ferrette) a été mise à jour une villa fouillée au début du siècle. On y aperçoit des restes d'hypocauste, et le type de construction des murs à contreforts s'apparente à celui de Wintzenheim.

8.18. Augst

Augusta Rauracorum est l'ensemble monumental romain le plus spectaculaire de la vallée du Rhin supérieur, et extrêmement propice à une bonne connaissance de la civilisation gallo-romaine. Située à 20km à l'est de Bâle, cette cité était le chef-lieu administratif de l'Alsace rauracienne, c'est-à-dire de toute la Haute Alsace, à partir de l'époque d'Auguste. On peut y visiter le Musée, où a été reconstituée une maison romaine, la curie, l'esplanade d'un temple, le théâtre, qui a connu plusieurs états successifs, bien visibles à l'orchestre, une exposition sur l'eau, la reconstitution de fours à pain, etc.