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Auschwitz, camp de concentration nazi

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7. Témoignages

Les rescapés
Les condamnés

7.2. Les condamnés

7.2.1. La Judenrampe

7.2.1.1. Arrivée à Birkenau par Nadine Heftler

¬ę¬†La premi√®re impression est de se trouver transport√©e sur une autre plan√®te, tant le spectacle parait irr√©el: une immense plaine en terre boueuse. Quelques petites ¬ę¬†huttes¬†¬Ľ basses en pierres et une multitude de femmes rev√™tues de sortes de sacs en gros jute serr√© √† la taille par une ficelle et un fichu sur la t√™te, courant en tous sens.¬†¬Ľ

¬ę¬†D√®s que les portes du train s'ouvrent, on entend des cris ¬ę¬†Alles Raus¬†!¬†¬Ľ (Tout le monde dehors¬†!) et avec beaucoup de sauvagerie et de pr√©cipitation on intime l'ordre de sauter en bas du train¬†: les chiens de SS courent, aboient et mordent au besoin¬†: les bagages sont jet√©s p√™le-m√™le sur la rampe du chemin de fer. On sent que l'on bascule subitement dans un monde totalement ¬ę¬†fou¬†¬Ľ et inconnu...¬†¬Ľ

¬ę¬†Une haute chemin√©e crache en plein jour des flammes oranges...¬†¬Ľ

¬ę¬†Aussit√īt on s√©pare les hommes des femmes et des enfants et commence la plus terrible des ¬ę¬†s√©lections¬†¬Ľ faite par un ¬ę¬†m√©decin¬†¬Ľ SS¬†: seuls auront droit d'entrer dans le camp les adultes en bonne sant√© apparente √Ęg√©s d'environ 18 √† 35 ans... les autres, c'est-√†-dire les nourrissons, les enfants, les adolescents, les gens √Ęg√©s de plus de 35 √† 40 ans maximum, les malades, les infirmes, les vieillards, les femmes accompagn√©es d'enfants et les personnes portant des lunettes sont destin√©s √† √™tre imm√©diatement extermin√©s et sont dirig√©s, en camion, vers les chambres √† gaz.¬†¬Ľ

¬ę¬†Ceux qui ont ¬ę¬†la chance¬†¬Ľ de rentrer dans le camp s'en vont en rang par cinq, au pas militaire, vers le ¬ę¬†sauna¬†¬Ľ (b√Ętiment des douches) ou apr√®s avoir d√©finitivement abandonn√© tous leurs v√™tements et leurs objets personnels, ils sont gratifi√©s d'une douche (quelques gouttes d'eau sans savon ni serviette).

Puis on leur rase la t√™te et enfin on proc√®de au tatouage sur l'avant-bras gauche d'un num√©ro-matricule qui leur tiendra lieu d√©sormais de nom et de pr√©nom.¬†¬Ľ

Nadine Heftler¬†: Mon arriv√©e √† Birkenau, ¬ę¬†Apr√®s Auschwitz¬†¬Ľ n¬į 252 (juin 1994)
Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie 1994

7.2.1.2. Arrivée et sélection par Walter S

¬ę¬†C'√©tait Auschwitz. C'√©tait incroyable comment ils avaient organis√© le tri des gens. Il y avait toujours ces beuglements, les Allemands avec leurs armes. On nous a demand√© de laisser tout ce que nous poss√©dions √† l'int√©rieur. On le r√©cup√©rerait plus tard. Nous sommes sortis des wagons de marchandises. En quelques minutes, pas plus, ils avaient s√©par√© un millier de personnes - les femmes d'un c√īt√©, les hommes de l'autre. C'est bien connu¬†: un c√īt√© signifiait la mort, l'autre c√īt√© irait peut-√™tre dans le camp d'Hitler. Mais on ne savait pas. On ne savait vraiment pas...¬†¬Ľ

¬ę¬†Ils ont s√©lectionn√© trois cents hommes, et nous avons √©t√© charg√©s dans des camions. Comment ils faisaient, ils retenaient ceux qui n'√©taient pas trop vieux, mais pas les enfants, ceux qui √©taient forts. Nous avons √©t√© emmen√©s √† Auschwitz¬†III, Buna. On y construisait un grand complexe chimique o√Ļ ils voulaient fabriquer du caoutchouc synth√©tique, l'usine I.G.Farben.¬†¬Ľ¬†

¬ę¬†Aussit√īt (nous avons √©t√©) conduits dans une salle o√Ļ on nous a enlev√© tous nos v√™tements civils. On nous a ras√© les cheveux, tous les poils du corps. √áa allait si vite, tout, le travail √©tait fait par d'autres prisonniers. Vous voyez, les gardiens attendaient, le sale boulot √©tait fait par des camarades prisonniers. Nous √©tions nus, nous avons pris une douche, puis j'ai eu mon num√©ro tatou√©, c'est le 11¬†7022. C'√©tait suppos√© √™tre mon nom. Je n'avais plus de nom. Voil√†.¬†¬Ľ

Walter S., né en 1924 à Steinbach, Allemagne
Tombé malade à Auschwitz, il est secouru par un ami infirmier. Transféré à Buchenwald, puis à Altenburg, il est sauvé par une gardienne contre la promesse de témoigner pour elle en 1945.

7.2.1.3. La nuit par Elie Wiesel

Le t√©moignage d'Elie Wiesel, prix Nobel de la paix, apporte une illustration exceptionnelle √† l'√©tude sur Auschwitz. Il a quinze ans quand il est d√©port√© √† Birkenau, au printemps 1944. Sa m√®re et sa s¬úur sont conduites d√®s leur arriv√©e, √† la chambre √† gaz. Son p√®re et lui sont ¬ę¬†s√©lectionn√©s¬†¬Ľ pour travailler √† l'usine Buna. Devant l'avance de l'arm√©e Rouge, ils seront √©vacu√©s √† Buchenwald, o√Ļ son p√®re meurt de dysenterie le 28 janvier 1945. Wiesel a √©voqu√© sobrement son calvaire de jeune gar√ßon d√©port√© dans un livre pr√©fac√© par Fran√ßois Mauriac, ¬ę¬†La Nuit¬†¬Ľ, (Paris, √Čditions de Minuit, 1958 - les citations sont extraites de l'√©dition de 1988).

Dans son livre témoignage, Elie Wiesel évoque la solidarité des déportés, mais aussi la sauvagerie des SS et la déshumanisation provoquée par la déportation. Elie Wiesel relate ici comment lors de son arrivée sur la rampe de Birkenau, un déporté anonyme chargé d'accueillir les nouveaux arrivants leur sauva la vie, à son père et à lui :

¬ę¬†Ma main se crispait au bras de mon p√®re. Une seule pens√©e: ne pas le perdre. Ne pas rester seul. Les officiers SS nous ordonn√®rent:

- En rangs par cinq.
Un tumulte. Il fallait absolument rester ensemble.
- H√©, le gosse, quel √Ęge as-tu¬†?
C'était un détenu qui m'interrogeait. Je ne voyais pas son visage, mais sa voix était lasse et chaude.
- Pas encore quinze ans.
- Non. Dix-huit.
- Mais non, repris-je. Quinze.
- Esp√®ce d'idiot. √Čcoute ce que moi je te dis.
Puis il interrogea mon père qui répondit:
- Cinquante ans.
Plus furieux encore, l'autre reprit:
- Non, pas cinquante ans. Quarante. Vous entendez ? Dix-huit et quarante.
Il disparut avec les ombres de la nuit.

Ce double mensonge devait permettre au p√®re et au fils, lors de la s√©lection effectu√©e par les SS, d'√™tre class√©s parmi les travailleurs et d'√©chapper ainsi √† la mort imm√©diate.¬†¬Ľ

Elie Wiesel, ¬ę¬†La Nuit¬†¬Ľ, Paris, √Čditions de Minuit, 1958

7.2.1.4. Sélection sur la rampe par le S.S. Pery Broad

¬ę¬†Sur une contre-voie de la gare de triage se tient un long train de wagons de marchandises. Les portes coulissantes sont ferm√©es avec des fils de fer plomb√©s. Un d√©tachement de service a pris position autour du train et de la rampe. Les S.S. de la direction du camp de d√©tention font descendre tout le monde du train. Un d√©sordre confus r√®gne sur la rampe. On commence par s√©parer les maris de leurs femmes. Des sc√®nes d'adieu d√©chirantes ont lieu. Les √©poux se s√©parent, les m√®res font un dernier signe √† leur fils. Les deux colonnes en cinq files avancent √† plusieurs m√®tres l'une de l'autre sur la rampe. Celles qui, en proie √† la douleur de l'adieu, essaient de se pr√©cipiter pour donner encore une fois la main ou dire quelques paroles de consolation √† l'homme aim√© sont rejet√©es par les coups des SS.

Puis le m√©decin S.S. commence √† s√©lectionner ceux qui lui paraissent aptes au travail. Les femmes en charge de petits enfants sont en principe inaptes, ainsi que tous les hommes d'apparence maladive ou d√©licate. On place √† l'arri√®re des camions des escabeaux, et les gens que le m√©decin S.S. a class√©s comme inaptes au travail doivent y monter. Les S.S. du d√©tachement d'accueil les comptent un √† un.¬†¬Ľ

Témoignage du S.S. Pery Broad, Gestapo du camp d'Auschwitz.
cit√© par E. Kogon, H. Langbein et A.R√ľckerl, ¬ę¬†Les Chambres √† gaz, secret d'√Čtat¬†¬Ľ, √Čditions de Minuit, Paris, 1984.

7.2.1.5. Sur la rampe, par Robert Waitz

¬ę¬†Peu √† peu, les d√©port√©s avancent vers l'extr√©mit√© du quai. Deux S.S. sont au milieu de celui-ci¬†; l'un est officier m√©decin. Les d√©port√©s d√©filent devant lui. Avec le pouce ou avec une badine, l'officier dirige les d√©tenus, soit √† droite, soit √† gauche. Ainsi se constituent deux files qui vont s'amasser aux deux extr√©mit√©s du quai. La file de gauche comporte des hommes de 20 √† 45 ans, dont l'aspect ext√©rieur est relativement robuste. Les limites d'√Ęge sont √©lastiques, parfois elles s'√©tendent de 16 ou 18 √† 50 ans. L'aspect et l'allure du d√©tenu, le fait qu'il soit plus ou moins bien ras√© interviennent dans ce choix. Dans cette file sont envoy√©es √©galement quelques jeunes femmes.

La file de droite comporte les hommes plus √Ęg√©s¬†; les vieillards, la plupart des femmes, les enfants et les malades. Les familles essayent de se regrouper. Parfois l'officier S.S. sort alors du groupe familial les √©l√©ments valides jeunes¬†; plus rarement ceux-ci sont laiss√©s avec leur famille dans la colonne de droite.

Dans la file de gauche, les femmes sont dirigées à pied vers le camp voisin, les hommes partent dans des camions et des remorques, entassés les uns sur les autres. Les détenus de la file de droite sont chargés sur des camions.

Dans mon convoi, sur 1¬†200 d√©port√©s, une proportion tr√®s grande d'hommes est retenue (environ 330) ainsi que quelques femmes. Ce chiffre est exceptionnel. Il est rare que plus de 150 √† 200 hommes soient retenus par convoi...¬†¬Ľ

Témoignage du professeur Robert Waitz, déporté au camp d'Auschwitz.
¬ę¬†T√©moignages strasbourgeois, De l'Universit√© aux Camps de Concentration¬†¬Ľ Paris, 1947

7.2.1.6. Pas de gosse dans les bras par Denise Holstein

¬ę¬†La troisi√®me nuit, arr√™t brutal. Les portes sont violemment ouvertes et les enfants qui s'√©taient, enfin, pour la plupart, endormis, sont r√©veill√©s par des hurlements¬†: ¬ę¬†Raus¬†! Schnell¬†!¬†¬Ľ (¬ę¬†Dehors¬†! Vite¬†!¬†¬Ľ) II faut les habiller, r√©cup√©rer un peu partout les affaires des uns et des autres. Ils sont terroris√©s, tir√©s dehors par des hommes en costumes ray√©s de bagnards qui ne parlent pas fran√ßais et qui ne laissent personne emporter de bagage.

J'en vois un qui a une allure un peu moins sinistre que les autres, quoique la t√™te ras√©e et l'air un peu hagard. Il a de grands yeux bleus et il me semble qu'il doit √™tre fran√ßais. En effet, mais il me dit de remonter dans le wagon, afin qu'on ne voie pas qu'il me parle. Alors, il me dit que nous sommes √† Auschwitz, que c'est l'horreur, qu'on doit travailler, qu'il n'y a pas de place pour se coucher, tr√®s peu de nourriture, juste de quoi ne pas mourir. Il me dit aussi¬†: ¬ę¬†Surtout, ne prends pas de gosse dans les bras¬†¬Ľ. Je ne comprends pas, je lui demande pourquoi. ¬ę¬†Tu comprendras d'ici quelques jours.¬†¬Ľ

Puis, me montrant les petits¬†: ¬ę¬†Tu vois, √ßa va faire du savon¬†¬Ľ. Dr√īles de propos qui, apparemment, ne veulent rien dire. Je pense qu'il est fou. Je lui demande quand m√™me s'il conna√ģt des Holstein dans ce camp. √áa le fait sourire¬†: ¬ę¬†Nous sommes peut-√™tre plusieurs millions dans ce camp et je te conseille de ne plus demander de nouvelles de ta famille, de ne plus y penser.¬†¬Ľ Cette fois, la situation est terriblement angoissante et, comme en descendant du wagon je vois une petite fille, toute seule, qui pleure, je la prends par la main. L'homme vient vers moi et, sur un ton tr√®s autoritaire, me dit¬†: ¬ę¬†Tu n'as pas compris¬†? Ne prends pas d'enfant par la main¬†!¬†¬Ľ Alors, le c¬úur serr√©, je laisse la petite au milieu de la foule et je marche seule le long de la voie ferr√©e, comme on nous l'ordonne.

Le Hauptscharf√ľhrer Thilo (m√©decin militaire) lors d¬íune s√©lection. Ce SS ¬ę¬†bon ton¬†¬Ľ trouvera la bonne formule pour Birkenau¬†: l¬í¬ę¬†anus mundi¬†¬Ľ, l¬íanus du monde
Le Hauptscharf√ľhrer Thilo (m√©decin militaire) lors d¬íune s√©lection. Ce SS ¬ę¬†bon ton¬†¬Ľ trouvera la bonne formule pour Birkenau¬†: l¬í¬ę¬†anus mundi¬†¬Ľ, l¬íanus du monde

Il fait nuit, mais des projecteurs nous √©clairent violemment. Un peu plus loin, en travers de la route, il y a cinq ou six Allemands. L'un d'eux, plus grand que les autres, fait des gestes avec sa cravache sans rien dire, tant√īt vers la droite, tant√īt vers la gauche, je me rends compte que tous les petits enfants partent d'un c√īt√©, avec les personnes √Ęg√©es. De l'autre, il ne doit rester que des gens qui ont environ entre dix-huit et trente-cinq ans. Des familles sont ainsi brutalement s√©par√©es, sans aucune explication. Peu importe qu'on soit mari et femme, m√®re et enfant, fr√®re et s¬úur. Ce sont des sc√®nes d√©chirantes, des gens s'accrochent les uns aux autres, mais les Allemands ne se laissent pas attendrir et frappent violemment ceux qui sortent du rang. Terrible sensation de terreur. Ou bien, ils envoient du m√™me c√īt√©, toujours du c√īt√© des enfants, ceux qui ne veulent pas √™tre s√©par√©s.

Auschwitz-Birkenau : vers la chambre à gaz… Grand-mère hongroise et ses petits enfants
Auschwitz-Birkenau : vers la chambre à gaz… Grand-mère hongroise et ses petits enfants

C'est aussi par l√† que je vois partir mon amie Beila, avec son fr√®re et sa s¬úur. Et c'est par l√† que disparaissent les enfants de Louveciennes et des autres centres de l'U.G.I.F., et surtout les neuf petits dont je me suis occup√©e pendant plusieurs mois, auxquels je me suis tellement attach√©e. Tout se passe tr√®s vite et je suis incapable de dire si cette sc√®ne dure deux heures ou une demi-heure. Tout est rapide, brutal. Les Allemands proc√®dent √† cette s√©lection avec une grande froideur, comme s'il s'agissait de bestiaux au march√©.¬†¬Ľ

Denise Holstein, déportée au camp d'Auschwitz.
¬ę¬†Je ne vous oublierai jamais, les enfants d'Auschwitz...¬†¬Ľ, Edition n¬į1, Paris, 1995.

7.2.2. Les gazages au Stammlager par Rudlf Höss

La chambre à gaz aménagée dans l’ancien crématoire a fonctionné sans interruption de l'automne 1941 à octobre 1942. Elle remplace la chambre utilisée dans le Block 11. Voici ce qu'écrit Höss à ce sujet :

¬ę¬†Je me rappelle le gazage de 900 prisonniers russes qui eut lieu plus tard dans l'ancien cr√©matoire, car l'utilisation du Block 11 pr√©sentait trop de difficult√©s. On s'est content√© de percer plusieurs trous, d'en haut, √† travers la couche de terre et de b√©ton qui recouvrait la morgue. Les Russes ont d√Ľ se d√©shabiller dans l'antichambre, puis ils sont entr√©s tr√®s tranquillement dans la morgue¬†: on leur avait dit en effet qu'on allait les √©pouiller. La totalit√© du convoi a pu entrer dans la morgue. On a ferm√© les portes et jet√© le gaz par les ouvertures. Je ne sais pas combien de temps il a fallu pour les tuer. On a entendu d'abord pendant quelque temps un bruit de conversations. Puis, quand on a jet√© le gaz, il y eut des hurlements et une bousculade vers les deux portes. Mais celles-ci ont r√©sist√© √† la pouss√©e.¬†¬Ľ
Rudolph Höss, Le Commandant d’Auschwitz parle, Julliard 1959, réédité en 1979 chez Maspéro

7.2.3. Les gazages à Birkenau

7.2.3.1. Gazage au Bunker I par Richard Böck

Le SS Richard B√∂ck a assist√©, en 1942, au gazage dans le ¬ę¬†Bunker II¬†¬Ľ b√Ętiment qui abritait 4 chambres √† gaz. Il ne s'agit pas ici d'une des chambres √† gaz des grands cr√©matoires de Birkenau.

¬ę¬†Ils sont arriv√©s par train express. Les camions √©taient d√©j√† l√†, avec des marchepieds en bois et les gens y ont grimp√©. Ils sont tous partis. A l'endroit o√Ļ, avant, il y avait [le bois] de Birkenau, on voyait un long b√Ętiment (le Bunker 2) et, √† cot√©, quatre ou cinq grandes cabanes. [...] Il y avait un panneau sur lequel √©tait indiqu√© "vers la d√©sinfection". Il dit "Vous voyez, ils am√®nent des enfants maintenant". Ils ont ouvert la porte, ont jet√© les enfants √† l'int√©rieur et ont referm√© la porte. Il y eut un cri terrible. Un membre des SS a grimp√© sur le toit. Les prisonniers continu√®rent √† pleurer pendant environ dix minutes. Alors ensuite d'autres prisonniers ouvrirent les portes des chambres √† gaz. Tout √† l'int√©rieur √©tait dans le d√©sordre. La chaleur se dissipait. Les corps furent charg√©s sur un chariot rugueux et jet√©s dans un foss√©. La prochaine fourn√©e se d√©shabillait d√©j√† dans les cabanes. Apr√®s ce dont j'avais √©t√© t√©moin, je n'ai pas regard√© mon √©pouse durant quatre semaines¬†¬Ľ
Herman Langbein, Der Auschwitz Prozess, p. 74, cité par Jean-Claude Pressac,

7.2.3.2. Les gazages, par Filip M√ľller

¬ę¬†Avec cinq ou six bo√ģtes de gaz, ils tuaient deux mille personnes.

Les ¬ę¬†d√©sinfecteurs¬†¬Ľ arrivaient dans un v√©hicule marqu√© d¬íune croix rouge et escortaient les colonnes pour leur faire croire qu¬íils les accompagnaient au bain.

Mais en r√©alit√©, la Croix-Rouge n¬í√©tait qu¬íun leurre ; elle camouflait les bo√ģtes de zyklon et les marteaux pour les ouvrir.¬†¬Ľ

¬ę¬†La mort par gaz durait de dix √† quinze minutes. Le moment le plus affreux √©tait l¬íouverture de la chambre √† gaz, cette vision insoutenable¬†: les gens, press√©s comme du basalte, blocs compacts de pierre. Comment ils s¬í√©croulaient hors des chambres √† gaz¬†!¬†¬Ľ

¬ę¬†Plusieurs fois j¬íai vu cela. Et c¬í√©tait le plus dur de tout. A cela on ne s'y faisait jamais. C¬í√©tait impossible (¬Ö) C¬í√©tait un non sens de dire la v√©rit√© √† quiconque franchissait le seuil du cr√©matoire.¬†¬Ľ

¬ę¬†L√†, on ne pouvait sauver personne.

L√†, il √©tait trop tard.¬†¬Ľ

Filip M√ľller, Rescap√© du Sonderkommando, 29¬†236 Auschwitz¬†II ¬Ė Birkenau

Dans son livre ¬ę¬†Shoah¬†¬Ľ, Claude Lanzmann pr√©sente le texte int√©gral, paroles et sous-titres, de son film Shoah. Il rapporte le t√©moignage de Filip M√ľller, un des survivants du kommando sp√©cial d'Auschwitz¬†:

¬ę¬†- La mort par le gaz durait de dix √† quinze minutes. Le moment le plus affreux √©tait l'ouverture de la chambre √† gaz, cette vision insoutenable¬†: les gens, press√©s comme du basalte, blocs compacts de pierre. Comment ils s'√©croulaient hors des chambres √† gaz¬†! Plusieurs fois j'ai vu cela. Et c'√©tait le plus dur de tout. √Ä cela on ne se faisait jamais. C'√©tait impossible.¬†¬Ľ

¬ę¬†- Impossible.¬†¬Ľ

¬ę¬†- Oui. Il faut imaginer¬†: le gaz, lorsqu'il commen√ßait √† agir, se propageait de bas en haut. Et dans l'effroyable combat qui s'engageait alors - car c'√©tait un combat - la lumi√®re √©tait coup√©e dans les chambres √† gaz, il faisait noir, on ne voyait pas, et les plus fort voulaient toujours monter, monter plus haut. Sans doute √©prouvaient-ils que plus ils montaient, moins l'air leur manquait, mieux ils pouvaient respirer. Une bataille se livrait. Et en m√™me temps presque tous se pr√©cipitaient vers la porte. C'√©tait psychologique, la porte √©tait l√†... Ils s'y ruaient, comme pour la forcer¬†! Instinct irr√©pressible dans ce combat de la mort. Et c'est pourquoi les enfants et les plus faibles, les vieux, se trouvaient au-dessous. Et les plus forts au-dessus. Dans ce combat de la mort, le p√®re ne savait plus que son enfant √©tait l√†, sous lui.¬†¬Ľ

¬ę¬†- Et quand on ouvrait les portes...¬†?¬†¬Ľ

¬ę¬†- Ils tombaient... ils tombaient comme un bloc de pierre... une avalanche de gros blocs d√©ferlant d'un camion. Et l√† o√Ļ le Zyklon avait √©t√© vers√©, c'√©tait vide. A l'emplacement des cristaux il n'y avait personne. Oui. Tout un espace vide. Vraisemblablement les victimes sentaient que l√† le Zyklon agissait le plus. Les gens √©taient... Ils √©taient bless√©s, car dans le noir c'√©tait une m√™l√©e, ils se d√©battaient, se combattaient. Salis, souill√©s, sanglants, saignant des oreilles, du nez... On observait aussi certaines fois que ceux qui gisaient sur le sol √©taient, √† cause de la pression des autres, totalement m√©connaissables... des enfants avaient le cr√Ęne fracass√©...¬†¬Ľ

¬ę¬†- Oui.¬†¬Ľ

¬ę¬†- Comment¬†?¬†¬Ľ

¬ę¬†- Affreux...¬†¬Ľ

¬ę¬†- Oui. Vomissures, saignements. Des oreilles, du nez... Sang menstruel aussi peut-√™tre, non, pas peut-√™tre, s√Ľrement¬†! Il y avait tout dans ce combat pour la vie... ce combat de la mort. C'√©tait affreux √† voir.¬†¬Ľ

Philipp M√ľller in Lanzmann Claude, Shoah, Paris, Fayard, 1985

7.2.3.3. Dernier regard par Eva Tichauer

¬ę¬†(¬Ö) Ma m√®re me l√Ęche.
Nous nous regardons, yeux dans les yeux, profondément, en silence.
Nous sommes séparées (…).
Nous ne nous sommes pas dit au revoir, nous ne nous sommes pas embrassées.
Je n¬íai jamais revu ma m√®re !¬†¬Ľ
Eva Tichauer 20¬†832 Auschwitz¬†II ¬Ė Birkenau

7.2.3.4. La mort des enfants par Robert Waitz

7.2.3.5. Les chaumières de Birkenau par le SS Pery Broad

>

¬ę¬†D√®s leur arriv√©e en gare d'Auschwitz, les enfants en dessous de quatorze ou quinze ans sont group√©s avec les vieillards et la plupart des femmes et conduits √† Birkenau, vers la chambre √† gaz. Dans des cas particuliers, aucun tri n'est effectu√©. Il en est ainsi de convois d'enfants partis de Drancy. Ces convois sont compos√©s uniquement de tout petits enfants. Toutes les pi√®ces d'identit√© et tous les signes permettant de les reconna√ģtre ont √©t√© supprim√©s. Ils sont accompagn√©s de quelques infirmi√®res ou assistantes sociales qui se sont attach√©es √† eux d√©j√† dans les maisons d'enfants dans lesquelles ils se trouvaient au moment de leur arrestation.¬†¬Ľ

¬ę¬†Ces convois sont gaz√©s int√©gralement d√®s leur arriv√©e. J'ai connu l'ancien Lager√§lteste de l'h√īpital de Birkenau, vieux communiste bavarois, arr√™t√© depuis 1933, ayant surv√©cu √† Dachau, √† Buchenwald de la grande √©poque et √† Auschwitz du d√©but. Je ne puis oublier l'un de ses r√©cits. Un soir d'√©t√©, il √©tait assis devant un Block de l'h√īpital de Birkenau. Un camion est tomb√© en panne, venant de la gare. Ses occupants suivent √† pied la route qui longe l'h√īpital et les petits enfants s'√©chappent malgr√© les SS. Ils vont cueillir des fleurs au bord de la route, en font un bouquet et le portent √† leur maman. La route qui suit aboutit √† la chambre √† gaz.¬†¬Ľ

Robert Waitz. Témoignages strasbourgeois. De l'Université aux camps de concentration, Les Belles Lettres, 1947 7.2.3.5. Les chaumières de Birkenau par le SS Pery Broad

Le SS Pery Broad r√©digea, pour les Anglais en 1945, un m√©moire sur Auschwitz o√Ļ il avait appartenu √† la Politische Abteilung, c'est-√†-dire √† la Gestapo. Le SS Pery Broad √©crit √† propos des exterminations massives¬†:

¬ę¬†La chambre √† gaz am√©nag√©e dans l¬íancien cr√©matoire a fonctionn√© sans interruption de l'automne 1941 √† octobre 1942. Mais elle ne suffit pas. Deux chaumi√®res abandonn√©es dans un bois de Birkenau sont √† leur tour transform√©es en chambres √† gaz. On les conna√ģt sous le nom de Bunkers 1 et 2. Voici la description qu'en donne Broad¬†:

¬ę¬†√Ä quelque distance du camp de Birkenau qui grossissait comme une avalanche, il y avait deux chaumi√®res, propres et jolies, s√©par√©es l'une de l'autre par un petit bois au milieu d'un charmant paysage. Elles avaient √©t√© peintes √† la chaux d'un blanc √©clatant. Leur toit √©tait de chaume et elles √©taient entour√©es d'arbres fruitiers du pays. Seul un observateur attentif de ces maisons pouvait s'apercevoir de l'existence de deux √©criteaux portant en diff√©rentes langues l'inscription vers la d√©sinfection. Il remarquait alors que les maisons n'avaient pas de fen√™tres, mais que leurs portes √©taient √©tonnamment robustes, munies de garnitures herm√©tiques en caoutchouc et de fermetures √† vis, aupr√®s desquelles on avait plac√© des targettes de bois¬†; qu'on avait construit √† c√īt√©, jurant avec elles, plusieurs grands baraquements d'√©curie du genre de ceux qui servaient au camp de Birkenau √† loger les d√©tenus. La colonne des camions est souvent venue ici pour y conduire les condamn√©s √† l'asphyxie par le gaz. Ils se d√©shabillaient dans les baraques. Puis on les enfournait dans les chambres √† gaz.¬†¬Ľ

¬Ö ¬ę¬†Au printemps 1944, Auschwitz a atteint son z√©nith. De longs trains faisaient l'aller et le retour entre le camp auxiliaire de Birkenau et la Hongrie. Un triage √† trois voies allant jusqu'au nouveau cr√©matoire permettait de d√©charger un train alors qu'un autre entrait en gare. Le pourcentage de ceux qui √©taient destin√©s √† un ¬ę¬†h√©bergement sp√©cial¬†¬Ľ, comme on disait depuis un certain temps au lieu de ¬ę¬†traitement sp√©cial¬†¬Ľ, √©tait particuli√®rement √©lev√© parmi les d√©port√©s de ces convois. Les quatre cr√©matoires travaillaient sous pression. Mais bient√īt les fours devinrent inutilisables du fait de l'usage excessif et continu qu'on en exigeait. Seul le cr√©matoire 3 fumait encore. Les corv√©es sp√©ciales furent renforc√©es. Elles travaillaient fi√©vreusement pour vider sans cesse les chambres √† gaz. On remit m√™me en fonction l'une des chaumi√®res, sous la d√©signation de Bunker num√©ro 5.

Auschwitz-Birkenau : l’attente de la mort dans le Birkenwald
Auschwitz-Birkenau : l’attente de la mort dans le Birkenwald

¬ę¬†√Ä peine avait-on retir√© des chambres le dernier cadavre et l'avait-on tra√ģn√© jusqu'√† la fosse aux incin√©rations par la place encombr√©e de cadavres derri√®re le cr√©matoire que d√©j√† les victimes du prochain gazage se d√©shabillaient dans la grande salle. √Ä ce degr√© de rapidit√©, il √©tait √† peine possible de transporter les innombrables v√™tements hors du vestiaire. Parfois, de dessous un baluchon se faisait entendre, aigu√ę, la petite voix d'un enfant oubli√©. On l'en sortait, on le brandissait en l'air et l'une des brutes qui assistaient les bourreaux lui logeait une balle dans la t√™te.¬†¬Ľ

Témoignage du SS Pery Broad.

7.2.3.6. Extermination des Tziganes par Léon Poliakov

Léon Poliakov (1910-1997)
Léon Poliakov (1910-1997)
¬ę¬† Au d√©but de l'ann√©e 1943 commenc√®rent √† arriver √† Auschwitz des convois de Boh√©miens, dans leurs v√™tements bariol√©s. Ils posaient aux potentats du IIIe Reich un dilemme¬†: du point de vue de l'Etat policier, ces errants √©taient des ¬ę¬†asociaux¬†¬Ľ, qu'il fallait faire dispara√ģtre¬†; pourtant du point de vue des dogmes raciaux, ils √©taient de pure race indo-germanique. Le moyen terme consista √† les interner. H√∂ss, qui les qualifiait de ses ¬ę¬†d√©tenus pr√©f√©r√©s¬†¬Ľ, assure avoir nourri beaucoup d'affection pour eux, et leur cr√©a ce qu'il appela un ¬ę¬†camp familial¬†¬Ľ. Ayant gard√© leur nature enfantine, √©crit-il, ils √©taient incons√©quents dans leurs pens√©es et dans leurs actes, et jouaient volontiers. Ils ne prenaient pas trop au s√©rieux le travail... Certains avaient fait partie des Jeunesses hitl√©riennes, ou d'autres organisations du parti¬†; d'autres, arrivant au camp, portaient sur leurs poitrines des m√©dailles ou les d√©corations gagn√©es au cours de la campagne de Pologne. Au total, leur nombre √† Auschwitz s'√©leva √† pr√®s de 20¬†000. √† l'√©t√© 1944, sur ordre de Himmler, ils furent tous gaz√©s.¬Ľ
Léon Poliakov, Le bréviaire de la Haine, Paris 1951.

7.2.3.7. Les gazages au Bunker I par Höss

Le commandant d'Auschwitz, Höss, décrit lui-même les gazages au Bunker :

¬ę¬†Au printemps de 1942 arriv√®rent de Haute Sil√©sie les premiers convois juifs vou√©s √† l'extermination. De la rampe du chemin de fer, on les conduisait √† la chaumi√®re, le Bunker num√©ro 1, √† travers les prairies. Quelques chefs de Blocks les encadraient et s'entretenaient avec eux de la mani√®re la plus anodine, pour leur donner confiance. Arriv√©s pr√®s de la chaumi√®re, les d√©port√©s durent se d√©shabiller. Ils se rendirent d'abord tranquillement dans les pi√®ces o√Ļ on devait les d√©sinfecter. Mais d√®s ce moment certains d'entre eux marqu√®rent une h√©sitation, parlant express√©ment d'asphyxie, d'extermination. Un d√©but de panique se manifestait. Cependant ceux qui √©taient encore au-dehors furent pouss√©s √† l'int√©rieur des chambres et l'on ferma les portes herm√©tiquement. Au cours des transports suivants, on s'attacha √† d√©celer les plus r√©ticents et √† ne pas les perdre de vue. Si quelque agitation naissait, on conduisait sans bruit les fauteurs de trouble derri√®re la chaumi√®re o√Ļ on les ex√©cutait √† l'aide d'un fusil de petit calibre¬†: les autres ne remarquaient rien.¬†¬Ľ

¬Ö ¬ę¬†Sur la rampe du chemin de fer, les juifs, jusqu'alors sous la surveillance d'un piquet du camp, √©taient pris en charge par la police d'√Čtat. Ils √©taient amen√©s en deux d√©tachements par le chef du camp de d√©tention au Bunker. C'est ainsi que l'on appelait les installations d'extermination. Les bagages restaient sur la rampe, d'o√Ļ on les portait √† l'endroit du tri, d√©nomm√© ¬ę¬†Canada¬†¬Ľ, entre les b√Ętiments du DAW et la cour. Les juifs devaient se d√©shabiller pr√®s du Bunker. On leur disait qu'ils devaient se rendre dans les pi√®ces dites d'√©pouillage. Toutes ces pi√®ces, au nombre de cinq, √©taient remplies simultan√©ment. On fermait les portes √©tanches et on jetait √† l'int√©rieur les bo√ģtes de gaz pr√©vues √† cet effet. Une demi-heure plus tard, on ouvrait les portes¬†; il y en avait deux par pi√®ce. On retirait les cadavres, qu'on portait aux fosses sur les wagonnets d'un chemin de fer de campagne. Des camions emportaient les v√™tements √† l'endroit du tri. Tout le travail, aide lors du d√©shabillage, remplissage du Bunker, vidage du Bunker, enterrement des cadavres, aussi bien que le creusage et le remplissage des fosses communes, √©tait accompli par une corv√©e sp√©ciale de juifs qui √©taient tenus √† part et qui, selon les instructions d'Eichmann, devaient √™tre extermin√©s eux aussi apr√®s chaque op√©ration importante.¬†¬Ľ

Rudolph Höss, Le Commandant d’Auschwitz parle, Julliard 1959, réédité en 1979 chez Maspéro

7.2.3.8. Les gazages au Bunker I par André Lettich

Le docteur français André Lettich décrit le sort réservé aux condamnés arrivant près du Bunker.

¬ę¬†Tr√®s poliment, tr√®s gentiment, on leur faisait un petit discours¬†: ¬ę¬†Vous arrivez de voyage, vous √™tes sales, vous allez prendre un bain, d√©shabillez-vous en vitesse.¬†¬Ľ. Subitement les brutes se r√©veillaient¬†: on obligeait √† grands coups ce troupeau humain, ces hommes, ces femmes, √† sortir nus, √©t√© comme hiver, et ils devaient franchir ainsi les quelque cent m√®tres qui les s√©paraient de la ¬ę¬†salle de douche¬†¬Ľ. Au-dessus de la porte d'entr√©e se trouvaient les mots ¬ę¬†Brausebad¬†¬Ľ (bains - douches). Au plafond, on pouvait m√™me voir des pommes de douches, qui √©taient ciment√©es mais qui n'ont jamais distribu√© d'eau.¬†¬Ľ

¬ę¬†Ces pauvres innocents √©taient entass√©s, serr√©s les uns contre les autres, et l√† commen√ßait la panique¬†: ils comprenaient enfin quel sort les attendait, mais les coups de matraque et les coups de revolver ramenaient le calme rapidement, et tous p√©n√©traient enfin dans cette chambre mortelle. Les portes √©taient ferm√©es et, dix minutes apr√®s, la temp√©rature √©tait assez √©lev√©e pour faciliter la volatilisation de l'acide cyanhydrique, car c'est avec de l'acide cyanhydrique que les condamn√©s √©taient gaz√©s. C'√©tait le Zyklon B, terre √† infusoires impr√©gn√©e de 20% d'acide cyanhydrique, qu'utilisait la barbarie allemande. Alors, par une petite lucarne, le SS Moll lan√ßait les gaz. Les cris qu'on entendait √©taient effrayants. Mais au bout de quelques instants, un silence complet r√©gnait.¬†¬Ľ

¬ę¬†Vingt √† vingt-cinq minutes apr√®s, fen√™tres et portes √©taient ouvertes pour a√©rer et les cadavres imm√©diatement jet√©s dans des fosses o√Ļ on les br√Ľlait¬†; mais les dentistes avaient au pr√©alable v√©rifi√© chaque bouche pour en extraire les dents en or. On s'assurait de m√™me si les femmes n'avaient pas intimement dissimul√© des bijoux et leurs cheveux √©taient coup√©s et m√©thodiquement recueillis pour une destination industrielle.¬†¬Ľ

Lettich Andr√©¬†: ¬ę¬†34 mois dans les camps de concentration¬†¬Ľ Th√®se de Doctorat en M√©decine, Paris, 1946.

7.2.3.9. Les gazages par le Dr Nyisli

Le Dr Nyisli, un médecin légiste hongrois auquel un concours de circonstances extraordinaires permit d'assister à mainte extermination et à y survivre, décrit l'opération en son entier.

¬ę¬†Tout le monde est d√©j√† rentr√©. Un ordre rauque retentit¬†: ¬ę¬†Que les SS et le commando sp√©cial quittent la salle.¬†¬Ľ Ils sortent et se d√©nombrent. Les portes se referment et les lumi√®res sont √©teintes du dehors.

A cet instant, un bruit de voiture se fait entendre. C'est une voiture de luxe pourvue de l'insigne de la Croix-Rouge internationale qui arrive. Un officier SS et un sous-officier du service de sant√© en descendent. Ils avancent sur le gazon o√Ļ, chaque trente m√®tres, de courtes chemin√©es en b√©ton jaillissent de terre. Le sous-officier tient dans ses mains quatre bo√ģtes en t√īle verte. Apr√®s s'√™tre muni d'un masque √† gaz, il enl√®ve le couvercle de la chemin√©e, qui est √©galement en b√©ton. Il ouvre l'une des bo√ģtes et d√©verse le contenu - une mati√®re granul√©e mauve - dans l'ouverture de la chemin√©e. La mati√®re d√©vers√©e est du Zyklon B ou du chlore sous forme granul√©e qui produit du gaz aussit√īt en contact avec l'air. Cette substance granul√©e tombe au fond de la chemin√©e sans s'√©parpiller, et le gaz qu'elle produit s'√©chappe √† travers les perforations et emplit au bout de quelques instants la pi√®ce o√Ļ les d√©port√©s sont entass√©s. En cinq minutes, il a tu√© tout le monde.

C'est ainsi que cela se passe pour chaque convoi. Des voitures de la Croix Rouge apportent le gaz de l'ext√©rieur. Il n'y en a jamais en stock dans les cr√©matoires. C'est une pr√©caution inf√Ęme, mais plus inf√Ęme encore est le fait que le gaz soit apport√© par une voiture pourvue de l'insigne de la Croix Rouge internationale.

Pour √™tre s√Ľrs de leur affaire, les deux bourreaux √† gaz attendent encore cinq minutes. Puis ils allument une cigarette et s'√©loignent dans leur voiture. Ils viennent de tuer trois mille innocents.

Vingt minutes après, on met en marche les appareils d'aération électriques afin d'évacuer les gaz. Les portes s'ouvrent, des camions arrivent et un groupe du Sonderkommando y charge séparément les vêtements et les chaussures. On va les désinfecter. Cette fois, il s'agit d'une désinfection réelle. Ensuite, on les transporte par wagons vers différents points du pays.

Les appareils d'a√©ration, syst√®me ¬ę¬†Exhaustor¬†¬Ľ, √©vacuent rapidement le gaz de la salle, mais dans les fentes, parmi les morts et entre les portes, il en reste toujours une petite quantit√©. Cela provoque, m√™me plusieurs heures apr√®s, une toux √©touffante. C'est pour cela que le groupe du Sonderkommando qui p√©n√®tre le premier dans la chambre √† gaz est muni de masques √† gaz. La salle est de nouveau puissamment illumin√©e. Un tableau horrible s'offre alors aux yeux des spectateurs.

Les cadavres ne sont pas couch√©s un peu partout en long et en large dans la salle, mais entass√©s en un amas de toute la hauteur de la pi√®ce. L'explication r√©side dans le fait que le gaz inonde d'abord les couches inf√©rieures de l'air et ne monte que lentement vers le plafond. C'est cela qui oblige les malheureux √† se pi√©tiner et √† grimper les uns sur les autres. Quelques m√®tres plus haut, le gaz les atteint un peu plus tard. Quelle lutte d√©sesp√©r√©e pour la vie¬†! Cependant, il ne s'agissait que d'un r√©pit de deux ou trois minutes. S'ils avaient su r√©fl√©chir, ils auraient r√©alis√© qu'ils pi√©tinaient leurs enfants, leurs parents, leurs femmes. Mais ils ne peuvent r√©fl√©chir. Leurs gestes ne sont que des r√©flexes automatiques de l'instinct de conservation. Je remarque qu'en bas du tas de cadavres se trouvent les b√©b√©s, les enfants, les femmes et les vieillards¬†; au sommet, les plus forts. Leurs corps, qui portent de nombres √©gratignures occasionn√©es par la lutte qui les mit aux prises, sont souvent enlac√©s¬†; Le nez et la bouche saignants, le visage tum√©fi√© et bleu, d√©form√©, les rendent m√©connaissables¬Ö¬†¬Ľ

7.2.4. L’incinération

7.2.4.1. Les krématoriums par Rudolf Höss

Höss explique comment les cadavres sont incinérés :

¬ę¬† C'est seulement en 1942 que furent termin√©es les nouvelles installations des cr√©matoires. Jusque-l√†, il fallait gazer les d√©tenus dans des chambres √† gaz provisoires, et br√Ľler les cadavres dans des fosses. Avant la cr√©mation, on enlevait les dents en or et les anneaux. On alternait des couches de cadavres avec des couches de bois et, lorsqu'un b√Ľcher d'environ 100 cadavres avait √©t√© constitu√©, on mettait le feu au bois avec des chiffons imbib√©s de p√©trole. Quand la cr√©mation √©tait bien lanc√©e, on jetait dans le foyer les autres cadavres. On collectait avec des seaux la graisse qui coulait sur le sol de la fosse et on la rejetait au feu pour h√Ęter le cours de l'op√©ration, surtout par temps humide. La dur√©e de la cr√©mation √©tait de 6 √† 7 heures. Par vent d'ouest, la puanteur des corps br√Ľl√©s se faisait sentir dans le camp lui-m√™me. Lors du nettoyage des fosses, on √©crasait les cendres. Cela se passait sur une plaque de ciment o√Ļ des d√©tenus pulv√©risaient le reste des ossements avec des rouleaux de bois. Puis les cendres, transport√©es par un camion, √©taient jet√©es dans la Vistule √† un endroit √©cart√©.¬†¬Ľ

¬Ö ¬ę¬†Les deux grands cr√©matoires 1 et 2 ont √©t√© construits au cours de l'hiver 1942-1943 et mis en exploitation au printemps 1943. Ils avaient chacun cinq fours √† trois creusets et pouvaient incin√©rer en vingt-quatre heures environ 2 000 cadavres. Ils comportaient au sous-sol des pi√®ces de d√©shabillage et de gazage. On pouvait les a√©rer ou y faire le vide. Les cadavres √©taient mont√©s par un ascenseur jusqu'aux fours qui se trouvaient au-dessus.¬†¬Ľ

¬ę¬†D'apr√®s les estimations du constructeur, la firme Topf d'Erfurt, les deux cr√©matoires plus petits, 3 et 4, pouvaient incin√©rer chacun 1 500 cadavres en vingt-quatre heures. La raret√© des mati√®res premi√®res due √† la guerre obligea la direction des travaux √† construire ces deux cr√©matoires √† l'√©conomie. On √©difia en surface les salles de d√©shabillage et de gazage et les fours furent construits en mat√©riaux l√©gers. Mais bient√īt il se r√©v√©la que cette construction l√©g√®re des fours, chacun √† quatre creusets, n'√©tait pas √† la hauteur des exigences. Il fallut arr√™ter √† plusieurs reprises le 4, car, apr√®s une courte dur√©e de fonctionnement de quatre √† six semaines, les fours ou les chemin√©es √©taient br√Ľl√©s. La plupart du temps, on incin√©rait les gaz√©s dans les fosses situ√©es derri√®re le cr√©matoire 4¬†¬Ľ

R. Höss, Le Commandant d’Auschwitz parle, Julliard 1959, réédité en 1979 chez Maspéro

7.2.4.2. L’incinération par Höss

¬ę¬†Au d√©but un grand b√Ľcher nous servait √† br√Ľler 10¬†000 cadavres, par la suite, on proc√©dait √† l'incin√©ration dans les fosses communes vid√©es des cadavres pr√©c√©dents. Au d√©but, on arrosait les cadavres avec des sous-produits du p√©trole, par la suite avec de l'alcool m√©thylique. Dans les fosses les incin√©rations se poursuivaient sans interruption, de jour et de nuit. Vers la fin de 1942 toutes les fosses communes furent nettoy√©es. Le nombre des cadavres qui y avaient √©t√© enterr√©es s'√©levait √† 107¬†000.¬†¬Ľ
R.Höss, Le Commandant d'Auschwitz parle, p 268.

7.2.4.3. L’incinération en 1942 par Pery Broad

Le SS Pery Broad, évoquant la situation pendant l'été 1942, conclut :

¬ę¬†Les m√©thodes d'extermination d'Auschwitz ne satisfaisaient plus Himmler. D'abord, elles √©taient trop lentes. Puis les grands b√Ľchers r√©pandaient une telle puanteur que la r√©gion en √©tait empest√©e sur un rayon de plusieurs kilom√®tres. De nuit, √† des kilom√®tres de distance, on voyait le ciel rougeoyer au-dessus d'Auschwitz. Mais, sans ces gigantesques b√Ľchers, il aurait √©t√© inimaginable d'√©liminer la quantit√© infinie des cadavres de ceux qui √©taient morts dans le camp ou dans les chambres √† gaz.¬†¬Ľ
Auschwitz-Birkenau¬†: photo clandestine prise par un membre du Soderkommando¬†: les cr√©matoires ne suffisant plus, on br√Ľle les cadavres √† l’ext√©rieur du KV.D√©tail
Auschwitz-Birkenau¬†: photo clandestine prise par un membre du Soderkommando¬†: les cr√©matoires ne suffisant plus, on br√Ľle les cadavres √† l'ext√©rieur du KV.D√©tail

7.2.4.4. Les fours crématoires par Höss

¬ę¬†Les fours cr√©matoires¬†II et III √©taient identiques¬†; ils √©taient sym√©triquement situ√©s de deux cot√©s de l'embranchement sp√©cial menant de la station d'Auschwitz. Cette voie √©tait r√©serv√©e exclusivement au transport des d√©port√©s. Pour faire venir les mat√©riaux n√©cessaires √† la marche des fours (par exemple le coke, le bois) on se servait que de camions. Chacun des cr√©matoires avait cinq fours √† trois creusets, chacun avec deux foyers √† gazog√®ne. Ces fours √©taient en gros les m√™mes que ceux du cr√©matoire¬†I. Les cr√©matoires¬†II et III avaient ensemble 30 creusets et pouvaient incin√©rer 350 cadavres √† l'heure. En travaillant sans arr√™t √† deux roulements 12 heures sur 24, avec un intervalle de 3 heures pour enlever les scories des g√©n√©rateurs, ils pouvaient engloutir au total 5¬†000 cadavres en 24 heures.¬†¬Ľ

¬ę¬†Dans les cr√©matoires¬†II et III on avait construit des fours particuliers pour incin√©rer diff√©rents objets personnels des victimes, livres de pri√®re, documents personnels, etc., consid√©r√©s comme d√©chets par le personnel du camp. Avant la liquidation du camp, les fonctionnaires du service politique br√Ľl√®rent dans ces fours les fichiers des prisonniers morts, et d'autres documents secrets.¬†¬Ľ

¬ę¬†Les cr√©matoires¬†IV et V repr√©sentaient du point de vue de la grandeur, l'avant-dernier type de ceux qu'avait construit la firme Topf √† Auschwitz. Ils ont √©t√© b√Ętis presque en m√™me temps que les fours¬†II et III. Ils √©taient s√©par√©s par une distance de 100 m√®tres et √©loign√©s de quelques 700 m√®tres du premier couple de fours. Ils furent construits d'apr√®s les m√™mes plans et situ√©s sym√©triquement. L'entreprise Topf demanda 6 % de r√©tribution suppl√©mentaire en expliquant qu'elle proc√©dait pour la premi√®re fois √† la construction de fours d'une si grande dimension, ce qui n√©cessitait des travaux sp√©ciaux.¬†¬Ľ

¬ę¬†Les cr√©matoires¬†IV et V comprenaient en tout 16 creusets. Chaque four avait de chaque c√īt√© 4 creusets et 2 foyers, soit en tout 8 creusets et 4 foyers desservis par une √©quipe compl√®te √† deux roulements de 12 heures sur 24, avec un intervalle pour enlever les scories des g√©n√©rateurs, les cr√©matoires¬†IV et V pouvaient incin√©rer en moyenne 3¬†000 cadavres par jour.¬†¬Ľ

7.2.4.5. Le camouflage des fours

Commande de Höss aux kommandos agricoles d'Auschwitz.

Objet : Fourniture de plantes destinées à garnir les fours crématoires I et II du camp de concentration d'une bande de verdure

R√©f√©rence : Entretien entre le SS-Sturmbannf√ľrer Hoess, commandant du camp, et le SS-Sturmbannf√ľrer Bischoff.

Pièces Jointes : Néant

¬ę¬†Conform√©ment √† un ordre du SS-Sturmbannf√ľrer Hoess, commandant du camp, les fours cr√©matoires I et II du camp de concentration seront pourvus d'une bande verte servant de limite naturelle au camp.

Voici la liste des plantes qui devront être prises dans nos réserves forestières :

  • 200 arbres √† feuilles de 3 √† 5 m√®tres
  • 100 rejetons d'arbres √† feuilles de 1,5m √† 4m de haut
  • Enfin 1000 arbustes de rev√™tement de 1m √† 2,5m de haut

Le tout pris dans les r√©serves de nos p√©pini√®res.¬†¬Ľ

7.2.5. La récupération

7.2.5.1. J’ai travaillé au Kanada par Kitty Hart

Kitty Hart, une survivante de l'une des équipes du Kanada, décrit le travail.

¬ę¬†J'appartenais aux deux cents nouvelles du camp des femmes, qui avaient √©t√© affect√©es aux commandos du ¬ę¬†Kanada¬†¬Ľ. On nous r√©partit en plusieurs groupes¬†; il y avait une √©quipe de jour, et une √©quipe de nuit. Notre travail consistait √† trier les biens des gens qui avaient √©t√© gaz√©s et incin√©r√©s. Dans une baraque, un groupe triait des chaussures uniquement¬†; un autre groupe s'occupait que des v√™tements d'hommes, un troisi√®me des v√™tements de femmes, un quatri√®me de v√™tements d'enfants. Une autre baraque portait le nom de ¬ę¬†baraque de la boustifaille¬†¬Ľ. Des montagnes enti√®res de vivres, qui avaient emport√©s par les gaz√©s lors de leur d√©portation, y moisissaient et y pourrissaient. Dans une autre baraque, on triait les objets de valeurs, les bijoux, l'or et les autres objets pr√©cieux.¬†¬Ľ

¬ę¬†Un groupe sp√©cial devait d√©blayer l'amoncellement de biens qui avaient √©t√© enlev√©s aux candidats de la mort, et les r√©partir entre les diverses baraques. Je fus affect√©e √† l'√©quipe de nuit charg√©e de trier les v√™tements de femmes. Ces v√™tements √©taient entass√©s √† une extr√©mit√© de la baraque. Nous devions en faire des paquets de douze. Les v√™tements devaient √™tre soigneusement pli√©s, et ensuite ficel√©s. En un laps de temps donn√©, il fallait avoir confectionn√© de la sorte un nombre d√©termin√© de paquets. Ceux-ci √©taient ensuite entass√©s dans une autre baraque, pour leur transport. De l√†, des camions partaient tous les jours, pour livrer en Allemagne ces biens vol√©s.¬†¬Ľ

¬ę¬†Tous les v√™tements devaient √™tre soigneusement palp√©s, √† la recherche de bijoux cach√©s ou d'or. Le Reich allemand s'attendait √† de l'or, √† des dollars, √† des diamants et d'autres pierres pr√©cieuses. Le butin dans ce genre partait en sacs. Bien que la dissimulation de tels objets signifiait la mort, mes trois amies et moi n'avons jamais livr√© de tels objets. Nous pr√©f√©rions nous servir de billets de banque comme papier de toilette. Nous avons enfoui dans la terre des bo√ģtes remplies d'or et d'objets pr√©cieux. Lorsque nous en avions la possibilit√©, nous remettions de tels objets aux d√©tenus hommes avec lesquels nous entretenions des contacts. Eux de leur c√īt√© avaient des contacts avec le mouvement de r√©sistance polonaise √† l'ext√©rieur. Nous esp√©rions qu'il serait possible de se procurer de la sorte des armes et des munitions pour une insurrection prochaine. N√©anmoins, un camion apr√®s l'autre transportait les tr√©sors des victimes en Allemagne¬Ö¬†¬Ľ

Kitty Hart, déportée à Auschwitz-Birkenau, témoignage traduit de l'allemand.
In H. Adler, Hermann Langbein, Ella Lingens-Reiner, Auschwitz, Zeugnisse und Berichte, Köln, Frankfurt, 1979

7.2.5.2. La circulaire Pohl

Certains documents d'archives nazis r√©v√®lent la mani√®re dont sont r√©parties et distribu√©s les biens r√©cup√©r√©s sur les victimes, dans la mesure o√Ļ ils sont livr√©es au ¬ę¬†service √©conomique¬†¬Ľ de la SS. Un long rapport fait √©tat de la distribution de 825 wagons de v√™tements usag√©s¬†:

B/Ch. 186

Secret

Le 6 février 1944

¬ę¬†Compte rendu sur l'utilisation faite √† ce jour des mati√®res textiles usag√©es, r√©cup√©r√©es lors du transfert des Juifs.

La liste ci-jointe indique les quantités de vieilles matières récupérées dans les camps d'Auschwitz et de Lublin, à la suite des transferts des Juifs. La quantité de chiffons est évidemment fort élevée. C'est ce qui diminue d'autant les vêtements usagés utilisables, notamment en ce qui concerne les vêtements pour hommes. Il nous a donc été impossible de satisfaire pleinement la demande de vêtements pour hommes.

Les plus grandes difficultés furent causés par les transports par voie ferrée. Les interruptions continuelles de transports gênèrent l'évacuation des marchandises, qui s'accumulèrent parfois dans les différents camps.

L'arrêt des transports à destination de l'Ukraine, depuis le mois de décembre 1942, s'est fait le plus durement sentir. Il empêcha, en effet, la livraison de vêtements usagés destinés aux Allemands établis là-bas. C'est pourquoi toute la livraison a été détournée par la VOMI (Volksdeutsche Mittelstelle) et déposé dans un grand camp de Lodz. La VOMI en effectuera la livraison dès que la situation des transports sera rétablie quelque peu.

Jusqu'ici, le minist√®re de l'Economie du Reich a pu mettre √† notre disposition le grand nombre de wagons dont nous avons besoin. Ce minist√®re continuera √† intervenir aupr√®s du Minist√®re des Transports du Reich, et fera valoir la mauvaise situation du secteur textile pour obtenir les wagons n√©cessaires au transport des mati√®res usag√©es.¬†¬Ľ

Sign√© : Pohl, SS-Obergruppenf√ľhrer et g√©n√©ral des Waffen-SS

Sign√© : Kersten, SS-Hauptsturmf√ľhrer.

En annexe à ce document, figurait une liste indiquant la quantité de matières textiles usagées, livrées par les camps de Lublin et d'Auschwitz, sur l'ordre de l'Office central de l'économie SS, comprenant 825 wagons de vêtements usagés, chaussures et chiffons livrés au ministère de l'économie du Reich, au ministère de la Jeunesse, à la VOMI et à d'autres administrations allemandes. Le plus gros client était le Ministère de l'Economie (570 wagons), qui était chargé de la récupération industrielle des chiffons et vêtements hors d'usage, tandis que les autres destinataires distribuaient aux Allemands indigents les vêtements en meilleur état.

Oswald Pohl
Oswald Pohl

7.2.5.3. La circulaire Gl√ľcks

L'utilisation industrielle des cheveux humains avait été ordonnée par la circulaire suivante :

Office central SS pour l'Economie et l'Administration

Groupe de Service D

Camps de concentration

 

Oranienburg, le 6 ao√Ľt 1942

Secret

Objet : Utilisation des cheveux

¬ę¬†Le chef de l'Office Central SS pour l'Economie et l'Administration a ordonn√© de r√©cup√©rer les cheveux humains dans tous les camps de concentration. Les cheveux humains seront transform√©s en feutre industriel, apr√®s avoir √©t√© bobin√©s en fils. D√©peign√©s et coup√©s, les cheveux de femmes permettent de fabriquer des pantoufles pour les √©quipages des sous-marins, et des bas en feutre pour la Reichsbahn.

Il est ordonné par conséquent de conserver, après les avoir désinfectés, les cheveux coupés des détenues femmes. Les cheveux coupés des détenus hommes ne peuvent être utilisés qu'à partir d'une longueur de 20 mm.

C'est pourquoi le SS-Gruppenf√ľhrer Pohl est d'accord pour qu'√† titre exp√©rimental les cheveux des d√©tenus hommes ne soient coup√©s que lorsqu'ils ont atteint, apr√®s coupe, une longueur de 20 mm. Afin de pr√©venir les facilit√©s d'√©vasion offertes par une chevelure plus longue, les d√©tenus doivent √™tre marqu√©s, lorsque le commandant l'estime n√©cessaire, √† l'aide d'une piste de cheveux (¬ę¬†Haarbahn¬†¬Ľ), d√©coup√©e dans la chevelure √† l'aide d'une tondeuse √©troite.

On a l'intention d'utiliser les cheveux rassemblés dans tous les camps de concentration dans une entreprise installée dans l'un des camps. Des instructions plus détaillées sur la livraison des cheveux rassemblés vont suivre.

La quantité de cheveux rassemblés mensuellement (cheveux de femmes et d'hommes séparément), doit m'être communiqué avant le 5 septembre 1942.

Sign√© : Gl√ľcks, SS-Brigadef√ľhrer et General-Major de la Waffen-SS.

7.2.5.4. L’or dentaire

La collecte des m√©taux pr√©cieux sur les cadavres est effectu√©e par les Sonderkommandos qui travaillent en collaboration forc√©e avec les SS¬†: ces Sonderkommandos sont gaz√©s et renouvel√©s tous les quatre mois. Provisoirement √©pargn√©s, ces esclaves sont charg√©s de transporter les cadavres des chambres √† gaz aux locaux de combustion, de les fouiller et de les d√©trousser¬†; ces op√©rations leur permettent de s'approprier une partie de l'or d'Auschwitz, de corrompre leurs gardiens, de fraterniser avec eux, et de vivre dans l'opulence¬Ö mais tous les quatre mois, les Ma√ģtres assassinent les membres du Sonderkommando et en constituent un autre. Le docteur Nyiszli donne une description saisissante de ce cycle¬†:

¬ę¬†Les dents et objets en or fournis chaque jour par les quatre cr√©matoires produisent, apr√®s la fonte, entre trente et trente-cinq kilos d'or purs. La fonte s'effectue dans un creuset en graphite d'un diam√®tre d'environ cinq centim√®tres. Le poids d'un cylindre en or est de cent quarante grammes. Je le sais exactement pour l'avoir pes√© sur la balance de pr√©cision de la salle de dissection.

Les médecins qui enlèvent les dents des cadavres avant l'incinération ne jettent pas tous les bridges dans le sceau d'acide sulfurique : une partie, plus ou moins importante, selon la surveillance des SS, va dans la poche des arracheurs de dents. Il en est de même pour les bijoux ou les pierres précieuses cousus dans les vêtements, ainsi que pour les monnaies en or laissées dans la salle de déshabillage. Là, ce sont les membres du Sonderkommando chargés de dépouiller les bagages à main qui en profitent. C'est une opération excessivement dangereuse, il y va de leur vie, car les gardes SS sont présents partout, et surveillent sévèrement les valeurs qui, désormais, appartiennent au IIIè Reich. Ils surveillent particulièrement l'or et les pierres précieuses.

Les hommes du Sonderkommando remettent √©galement √† la fonderie l'or qu'ils se sont ainsi procur√©. Ils trouvent le moyen de l'y faire parvenir malgr√© la plus stricte surveillance, et de le reprendre ensuite sous forme de cylindre de cent quarante grammes. L'utilisation de l'or, c'est-√†-dire son √©change contre les marchandises utiles, est une op√©ration encore plus difficile. Personne ne songe ici √† conserver l'or, car chacun sait qu'il est un mort vivant, avec un sursis de quatre mois. Mais dans la situation o√Ļ se trouvent les membres du Sonderkommando, quatre mois excessivement longs. Etre condamn√© √† mort et effectuer un travail tel que celui qu'ils accomplissent est une √©preuve qui broie le corps et l'√Ęme et qui pousse plusieurs d'entre eux dans les ab√ģmes de la folie. Il faut rendre la vie plus facile et plus supportable, m√™me pour ce bref d√©lai. C'est avec l'or qu'on y parvient.

Le cylindre en or de cent quarante grammes devint donc une unit√© d'√©change. Dans la fonderie, il n'y a pas de creuset en graphite plus petit¬†; par cons√©quent, il n'y a pas de cylindre en or plus petit non plus. Ici la valeur des objets achet√©s n'a aucune signification. Celui qui donne l'or a d√©j√† donn√© sa vie en entrant ici, tandis que celui qui donne quelque chose en √©change de l'or joue deux fois sa vie. Une premi√®re fois en traversant les barrages de SS qui entourent le camp, et qui comportent quatre contr√īles successifs, il introduit des articles difficiles √† se procurer en Allemagne, m√™me avec des titres de ravitaillement¬†; la deuxi√®me fois, lorsque, √† travers ce m√™me barrage, il faut sortir l'or donn√© en √©change. Car, aussi bien dans un sens que dans l'autre, il y a une fouille.

L'or s'en va dans la poche d'un homme du Sonderkommando, jusqu'à la porte du crématoire. Là un temps d'arrêt. L'homme du Sonderkommando s'approche du SS et échange quelques mots avec lui. Ce dernier lui tourne le dos et s'éloigne de la porte. Sur la voie ferrée qui passe devant le crématoire travaille une équipe de vingt à vingt-cinq ouvriers polonais, sous la conduite d'un chef. Sur un signe, ce chef d'équipe arrive avec un sac plié et en échange prend l'or enveloppé de papier. Le sac a franchi la porte, et se trouve à présent à l'intérieur du crématoire. Le lendemain, le chef d'équipe prend une nouvelle commande.

L'homme du Sonderkommando entre dans la salle de garde qui se trouve près de la porte. Il sort du sac une centaine de cigarettes et une bouteille d'eau-de-vie. Le SS entre également dans la salle de garde. Il empoche rapidement le flacon ainsi que les cigarettes. Il est content, cela va de soi, car le SS ne reçoit que deux cigarettes par jour et pas d'eau-de-vie du tout. Ici pourtant les cigarettes et l'eau-de-vie sont indispensables, aussi bien comme stimulant que comme narcotique. Les SS boivent, fument et les hommes du Sonderkommando en font de même. Par ce chemin parviennent ici les denrées les plus précieuses et les plus rares, telles que le beurre, le jambon, les oignons et oeufs.

L'or est procuré par un travail collectif, et la répartition des denrées obtenues en échange se fait sur les même bases. Les SS et les hommes du Sonderkommando sont largement approvisionnés en cigarettes, en eau-de-vie et en denrées de toute sorte. Tout le monde fait comme s'il ne savait rien, et personne ne veut rien savoir, car chacun y trouve son avantage. Pris à part, chaque gardien SS est très coopératif et maniable. Ils ne se méfient que les uns des autres. Par contre, ils savent que les hommes du Sonderkommando ne les trahiront pas. C'est pour cela que les cigarettes, l'eau-de-vie et la nourriture destinées aux SS sont remises en tête-à-tête à chacun d'eux par un homme du Sonderkommando.

C'est par la m√™me voie qu'arrive chaque matin le ¬ę¬†V√∂lkischer Beobachter¬†¬Ľ, l'organe gouvernemental du III√®¬†Reich. Prix mensuel de l'abonnement¬†: un cylindre d'or. Celui qui apporte √† un d√©tenu d'Auschwitz tous les jours son journal durant trente jours m√©rite cette paye.

Depuis que je suis dans le cr√©matoire, je suis le premier √† le recevoir. Je le lis dans une cachette s√Ľre, puis-je raconte les nouvelles du jour √† un d√©tenu pr√©pos√© aux √©critures. Ce dernier les transmet √† ses compagnons. Au bout de quelques minutes, tout le monde conna√ģt les derniers √©v√©nements.

Le Sonderkommando est une formation d'√©lite dans le camp. Les d√©tenus qui le constituent dorment dans une petite pi√®ce chauff√©e, a√©r√©e et propre. Leurs lits sont propres et moelleux. Les couvertures sont chaudes, ils ont une excellente nourriture et sont bien habill√©s. Ils ont de quoi fumer et de quoi boire. En cons√©quence, ils ne perdent pas figure humaine comme le commun des hommes du camp, qui rampent dans leurs baraques sales emplies de poux ou qui, rendus sauvages par la faim, s'entre-d√©chirent pour un morceau de pain, ou pour la moiti√© d'une pomme de terre...¬†¬Ľ

Docteur Nyiszli Miklos¬†: ¬ę¬†M√©decin √† Auschwitz¬†¬Ľ Editions Famot, Gen√®ve, 1976.

7.2.6. J’étais membre du Sonderkommando

¬ę¬†Je m'appelle Dow Paisikovic, n√© le 1er avril 1924 √† Rakowec (Tch√©coslovaquie) actuellement domicili√© √† Hedera, lsra√ęl.¬† En mai 1944, je fus amen√© de Munkacs (ghetto) au camp de concentration d'Auschwitz et j'y re√ßus le num√©ro de d√©tenu A-3.076, qui me fut tatou√© sur l'avant-bras gauche.¬†¬Ľ

L'arrivée à Auschwitz :

¬ę¬†Notre convoi fut soumis √† une s√©lection.¬† Environ 60 % d'entre nous furent s√©lectionn√©s pour les chambres √† gaz, les autres furent dirig√©s sur le camp.¬† Ma m√®re et mes cinq fr√®res et soeurs furent aussit√īt envoy√©s aux chambres √† gaz.¬† Au moment de la s√©lection nous ignorions √† quoi servait cette r√©partition.¬† Mon p√®re et moi f√Ľment affect√©s au camp C de Birkenau avec les aptes au travail, o√Ļ nous devions, sans raison, porter des pierres.¬†¬Ľ

Incorporation dans le Sonderkommando :

¬ę¬†Le troisi√®me jour arriva en civil dans notre partie du camp le SS-Hauptscharf√ľhrer Moll, accompagn√© d'autres SS. Nous d√Ľmes tous nous pr√©senter √† l'appel et Moll choisit les plus forts d'entre nous, exactement 250 au total. On nous amena sur la route qui traversait le camp; nous devions y prendre des pelles et d'autres outils. On nous amena √† proximit√© des cr√©matoires¬†III et IV, o√Ļ nous f√Ľmes accueillis par des SS arm√©s. Nous d√Ľmes nous mettre en rang et cent d'entre nous furent d√©tach√©s et amen√©s au cr√©matoire¬†III. Les autres durent continuer la marche en direction du bunker¬†V (une maison de paysans o√Ļ il √©tait √©galement proc√©d√© √† des gazages)¬†; c'est l√† que le SS-Hauptscharf√ľhrer Moll, arriv√© √† motocyclette, nous re√ßut dans son uniforme blanc. Il nous accueillit avec ces mots¬†: ¬ę¬†Ici vous aurez √† bouffer, mais il vous faudra travailler. ¬†¬Ľ On nous mena de l'autre c√īt√© du bunker¬†V¬†; la fa√ßade de ce bunker ne nous r√©v√©lait rien de particulier, mais l'arri√®re nous fit voir √† quoi il servait.¬†¬Ľ

Découverte du "travail" :

¬ę¬†Il y √©tait entass√© un amas de cadavres nus¬†: ces cadavres √©taient tout gonfl√©s et on nous commanda de les porter jusque dans une fosse de six m√®tres de largeur et de trente m√®tres de longueur environ, o√Ļ se trouvaient d√©j√† des cadavres en train de br√Ľler. Nous f√ģmes tous nos efforts pour amener ces cadavres au lieu indiqu√©. Mais les SS nous trouvaient trop lents. On nous battit terriblement et un SS nous ordonna¬†: ¬ę¬†Un seul homme par cadavre. ¬†¬Ľ Ne sachant comment ex√©cuter cet ordre, nous f√Ľmes encore battus et un SS alors nous montra qu'il fallait que nous prenions le cadavre par le cou avec la partie recourb√©e de la canne et l'amener ainsi de l'autre c√īt√©. Nous devions nous livrer √† ce travail jusqu'√† 18 heures. A midi, nous avions une demi-heure d'interruption. On nous apporta √† manger, mais aucun de nous n'avait faim. Puis nous d√Ľmes reprendre le travail. On nous amena au bloc 13 de la section D du camp de Birkenau, un bloc isol√©. Ce soir-l√†, on nous tatoua (sur le bras) nos num√©ros de d√©tenus.¬†¬Ľ

Suicides :

¬ę¬†Le lendemain, il nous fallut de nouveau marcher en colonnes, le groupe de cent au cr√©matoire¬†III, et nous autres, cent cinquante, au bunker¬†V. Notre travail √©tait le m√™me. Il en fut ainsi pendant huit jours. Quelques-uns d'entre nous se sont jet√©s eux-m√™mes dans le feu, parce qu'ils n'en pouvaient plus. Si j'avais √† √©valuer leur nombre aujourd'hui, je l'√©valuerais √† 8-9. Parmi eux se trouvait un rabbin.¬†¬Ľ

Le Sonderkommando du crématoire I :

¬ę¬†Le huiti√®me soir, le kapo du Sonderkommando du bloc¬†13 m'a d√©sign√© pour accompagner le groupe de d√©tenus au cr√©matoire¬†II avec la nourriture¬†; en effet, un d√©tenu de ce groupe de travail n'√©tait pas l√† et le nombre des sortants devait √™tre le m√™me que celui des arriv√©s. C'est ainsi que j'arrivai par hasard au Sonderkommando du cr√©matoire¬†I. Il y avait l√† un kommando de cent d√©tenus, et au cr√©matoire¬†II il y en avait un de quatre-vingt-trois. Le kapo en chef des deux kommandos (cr√©matoires¬†I et II) √©tait un Polonais du nom de Mietek. Au cr√©matoire¬†I, deux Russes non-juifs faisaient partie du Sonderkommando¬†; il y en avait dix au Sonderkommando du cr√©matoire¬†II. Tous les autres membres des deux kommandos √©taient juifs, originaires surtout de Pologne, de Tch√©coslovaquie et de Hongrie, ainsi qu'un Juif hollandais. Les Sonderkommandos dormaient dans les cr√©matoires m√™mes, un √©tage au-dessus des fours.

Notre kommando, tout comme le kommando II, fut réparti en une équipe de jour et une équipe de nuit de nombre égal. Le matin, nous nous présentions à l'appel dans la cour; on nous amenait sur le lieu du travail tandis que l'équipe de nuit était amenée dans la cour, comptée et pouvait alors se coucher.

Mon premier travail dans ce kommando fut le suivant¬†: le kapo Kaminski, Juif de Pologne, m'avait charg√© de creuser une fosse d'environ deux m√®tres de longueur, d'un m√®tre de largeur et d'un m√®tre de profondeur dans la cour du cr√©matoire¬†I. C'est dans ce trou que furent alors jet√©s les os sortant des fours cr√©matoires. Une fois ce travail achev√©, je fus affect√© au transport des cadavres.¬†¬Ľ

Les chambres à gaz :

¬ę¬†Le gazage durait en principe trois √† quatre minutes environ. Apr√®s quoi, pendant √† peu pr√®s un quart d'heure, le syst√®me de ventilation √©tait mis en marche. Puis, le contrema√ģtre ouvrait la porte de la chambre √† gaz - toujours sous la surveillance d'un SS - et nous devions tra√ģner les cadavres vers le monte-charge √©lectrique. On pouvait monter quinze cadavres environ en une fois avec ce monte-charge. Nous devions porter les cadavres nous-m√™mes, six hommes √©taient affect√©s √† ce travail. La plupart du temps, quelques-uns de ceux qui √©taient √† m√™me le sol imm√©diatement aupr√®s de la porte √©taient encore en vie. Le SS les fusillait alors. La position des cadavres d√©notait visiblement qu'en g√©n√©ral la lutte contre la mort avait √©t√© terrible. Les corps √©taient souvent d√©chiquet√©s; il est arriv√© plus d'une fois que des femmes avaient accouch√© dans les chambres √† gaz. En principe, 3¬†000 victimes se trouvaient dans la chambre √† gaz. L'entassement √©tait tel que les gaz√©s ne pouvaient pas choir √† terre.¬†¬Ľ

Les quinze fours du crématoire I :

¬ę¬†L'√©vacuation de 3¬†000 cadavres prenait environ six heures. Comme les quinze fours de ce cr√©matoire mettaient environ douze heures pour br√Ľler ces cadavres, ceux-ci √©taient entass√©s dans la pi√®ce devant les fours. Un autre groupe de notre Sonderkommando s'en chargeait. Lorsque nous avions vid√© le bas de la chambre √† gaz (en bas), notre groupe devait nettoyer la chambre √† gaz √† l'aide de deux tuyaux pour faire de la place pour le prochain gazage. Ensuite, nous devions aller aux fours cr√©matoires et aider √† transporter les cadavres vers les fours. Aupr√®s des fours m√™mes devaient travailler deux groupes de d√©tenus, l'un de quatre et l'autre de six hommes. L'un devait s'occuper de sept fours, l'autre de huit. Ces groupes devaient enfourner les cadavres et veiller √† une combustion convenable en se servant d'un long crochet. Comme la chaleur aupr√®s des fours √©tait tr√®s grande, ces groupes-l√† ne se voyaient pas attribuer d'autre travail¬†; pendant les interruptions de travail, ils pouvaient se rafra√ģchir. En dehors de cela ils n'√©taient charg√©s que de l'√©vacuation de la cendre et des os tomb√©s √† travers le gril. La cendre √©tait achemin√©e √† la Vistule par les d√©tenus escort√©s de SS. Le transport avait lieu par camions.¬†¬Ľ

Récupération des cheveux et des dents en or :

¬ę¬†Les cadavres mettaient environ quatre minutes √† se consumer. Pendant que les cadavres √©taient dans le feu, d'autres d√©tenus devaient tondre les cheveux aux cadavres pr√©par√©s pour l'incin√©ration (seulement pour les cadavres de femmes) et deux d√©tenus dentistes devaient r√©cup√©rer les dents et les bagues en or. Ils le faisaient √† l'aide de tenailles. Dans le mur de la pi√®ce devant les fours √©tait am√©nag√©e une grande fen√™tre. Deux √† trois SS qui √©taient dans la chambre de l'autre c√īt√© de la fen√™tre pouvaient constamment contr√īler de l√† notre travail.

Lorsque les fours n'√©taient pas en mesure de br√Ľler tous les cadavres, les convois destin√©s au gazage √©taient amen√©s au bunker¬†V o√Ļ le gazage pouvait se faire pratiquement sans interruption parce que les cadavres y √©taient jet√©s directement dans les fosses.¬†¬Ľ

Le crématoire II :

¬ę¬†Quelques jours apr√®s mon arriv√©e au cr√©matoire¬†I, Mietek devint kapo en chef du Sonderkommando des cr√©matoires¬†I et II, Kaminski devint kapo du kommando¬†I et Lemke (dont je ne connais pas le pr√©nom) devint kapo du kommando du cr√©matoire¬†II. Kaminski et Lemke √©taient des Juifs de Bialystok¬†; leur num√©ro de d√©tenus √©tait de la s√©rie des 83¬†000. Lemke me prit avec lui au cr√©matoire¬†II o√Ļ √©tait √©galement mon p√®re. Je restai dans ce kommando jusqu'√† son √©vacuation (18 janvier 1945).

Le Sonderkommando entier (d√©pendant des cr√©matoires¬†I-IV et du bunker¬†V) comprenait 912 d√©tenus au total √† l'√©poque o√Ļ notre groupe lui fut adjoint √† titre compl√©mentaire. Les autres d√©tenus du Sonderkommando, qui √©taient d√©j√† en place quand notre groupe y fut affect√©, avaient des num√©ros entre 80¬†000 et 83¬†000¬†; un groupe compos√© de Juifs de Cracovie avait des num√©ros dans les 123¬†000. Je ne sais pas de fa√ßon s√Ľre si les autres avaient √©t√© s√©lectionn√©s pour le Sonderkommando imm√©diatement apr√®s leur arriv√©e au KZ (camp de concentration) ou s'ils √©taient pass√©s auparavant par d'autres kommandos.¬†¬Ľ

Les "spécialistes" :

¬ę¬†Quelques d√©tenus restaient au Sonderkommando un temps assez long: par exemple le kapo en chef Mietek qui avait un num√©ro dans les 5¬†000 et qui avait √©t√© affect√© au Sonderkommando par la compagnie disciplinaire¬†; et deux orf√®vres - l'un du nom de Feldmann, √©tait originaire de Tch√©coslovaquie, l'autre, je ne me souviens plus de son nom - qui avaient pour t√Ęche de fondre l'or r√©cup√©r√©. (Cela se passait dans une pi√®ce sp√©ciale du cr√©matoire¬†II o√Ļ √©tait centralis√© tout l'or de tous les cr√©matoires, pour √™tre fondu en de grands cubes sous la surveillance des SS.) Tous les vendredis un officier sup√©rieur SS venait chercher l'or. De plus, le Juif tch√®que Filipp M√ľller √©tait au Sonderkommando depuis aussi longtemps que Mietek. Il √©tait venu par un convoi de Theresienstadt et put survivre aux s√©lections du Sonderkommando parce qu'il √©tait prot√©g√© par un SS originaire des Sud√®tes. M√ľller aurait pu devenir kapo au Sonderkommando. Mais il n'a pas voulu. De plus, un Juif de Paris, d√©nomm√© ¬ę¬†Oler¬†¬Ľ, √©tait depuis longtemps au Sonderkommando. Il √©tait artiste peintre et, pendant tout le temps que je connus le kommando, il avait l'unique t√Ęche de peindre des tableaux pour les SS, il √©tait dispens√© de tout autre travail pour le Sonderkommando.¬†¬Ľ

Le sort du Sonderkommando :

¬ę¬†Nous savions qu'√† part les exceptions mentionn√©es, les d√©tenus de l'ancien Sonderkommando √©taient gaz√©s. Ces gazages s'effectuaient par groupes, tout comme se faisaient par groupes les affectations au Sonderkommando. Un groupe du kommando sp√©cial provenait du camp de Majdanek pr√®s de Lublin. L√† d√©j√† les d√©tenus faisaient partie d'un kommando sp√©cial affect√© au m√™me travail.¬†¬Ľ

L'alcool :

¬ę¬†Comme il incombait √† notre kommando de fouiller les v√™tements des d√©tenus suspendus dans les salles de d√©shabillage, nous avions la possibilit√© de nous approprier beaucoup de ravitaillement, d'alcool, d'or et de devises. La SS tol√©rait que nous mangions et m√™me buvions de ces provisions. Ainsi, nous conservions nos forces. Nous n'en cherchions pas moins tous les jours la soupe (du camp) et les rations du secteur du camp pour ne pas perdre le contact avec le camp de Birkenau. J'√©tais en g√©n√©ral avec le groupe qui cherchait le manger √† la cuisine du camp de ce secteur. En g√©n√©ral, nous √©tions escort√©s sur ce chemin par un vieil SS dur d'oreille¬†; lui seul ne nous a jamais battus et regardait toujours de l'autre c√īt√© lorsqu'il se passait quelque chose qu'il ne devait pas remarquer. C'est ainsi que nous pouvions jeter le pain ramass√© et dont nous n'avions pas besoin, √† des d√©tenus d'autres secteurs du camp qui l'attendaient d√©j√†. Nous buvions surtout beaucoup d'alcool. A cette condition-l√†, nous pouvions effectuer notre travail.¬†¬Ľ

La résistance :

¬ę¬†Au Sonderkommando de chaque cr√©matoire, il y avait un groupe qui t√Ęchait de se pr√©parer √† une r√©sistance. Ces groupes √©taient en contact entre eux et avec des groupes de r√©sistants √† Birkenau et m√™me au camp principal d'Auschwitz. J'appartenais √† ce mouvement. Nous passions de l'or et des devises en fraude √† nos camarades dans le camp¬†; ils employaient ces objets de valeur afin de pouvoir mieux organiser la r√©sistance. Je me souviens de trois fr√®res de Bialystok qui d√©ployaient une activit√© toute sp√©ciale dans ce sens. M√™me les Russes de notre kommando - il s'agissait d'officiers sup√©rieurs - √©taient tr√®s actifs. De tous les d√©tenus de notre convoi en provenance de Hongrie, seuls mon p√®re et moi √©tions au courant de cette organisation de r√©sistance. Quelque temps apr√®s, mon p√®re se vit attribuer la t√Ęche de concierge du cr√©matoire¬†II.¬†¬Ľ

L'arrivée des convois de Hongrie et de Lodz :

¬ę¬†Notre convoi √©tait le troisi√®me de la longue s√©rie de convois de Juifs en provenance de Hongrie. (L'Ukraine subcarpathique, d'o√Ļ je suis originaire, avait √©t√© √† l'√©poque attribu√©e √† la Hongrie.)

Tous les jours, des convois arrivaient de Hongrie √† cette √©poque, et entre temps des convois d'autres pays et des ¬ę¬†musulmans¬†¬Ľ au camp. Il ne se passait gu√®re de jour sans qu'il y e√Ľt de gazage. Chaque fois, nous avions √† nettoyer le cr√©matoire tout entier. Comme les SS nous donnaient des ordres pour pr√©parer les fours (en les faisant chauffer, etc.), nous savions quand un convoi √©tait attendu. Apr√®s les grands convois de Hongrie, l'action suivante fut celle du ghetto de Lodz. Tous les jours - je crois que c'√©tait en ao√Ľt 1944 - deux de ces convois arrivaient de Lodz.¬†¬Ľ

Liquidation du Sonderkommando :

¬ę¬†Une fois achev√©e ce qu'on nommait l'action de Hongrie, les Juifs hongrois qui avaient √©t√© affect√©s √† l'√©poque au Sonderkommando furent liquid√©s. Mon p√®re et moi-m√™me n'avions √©chapp√© √† cette action d'extermination que parce que nous avions √©t√© affect√©s au Sonderkommando du cr√©matoire¬†II¬†; les autres d√©tenus de notre convoi √©taient au bunker¬†V et aux cr√©matoires¬†III et IV. Ces d√©tenus furent conduits au camp principal d'Auschwitz et y furent gaz√©s. Les cadavres furent amen√©s de nuit au cr√©matoire¬†II et br√Ľl√©s par les SS eux-m√™mes, cependant que tout notre kommando √©tait consign√© √† la chambre. Nous avons √©t√© au courant parce qu'on nous fit emporter les v√™tements des d√©tenus. Nous reconnaissions les v√™tements et les num√©ros des d√©tenus. Apr√®s l'action d'extermination de Lodz, d'autres d√©tenus du Sonderkommando furent encore liquid√©s¬†; la plupart d'entre eux √©taient affect√©s au bunker¬†V, un petit groupe faisait partie du Sonderkommando des cr√©matoires¬†III et IV. La proc√©dure de liquidation √©tait identique. Il s'agissait d'environ deux cents d√©tenus au total. Pendant tout le temps que je passai au Sonderkommando (de mai 1944 jusqu'√† l'√©vacuation, en janvier 1945) aucun d√©tenu nouveau n'y fut affect√©.

Les cr√©matoires √©taient si solidement construits que pendant tout ce temps je n'eus connaissance d'aucune d√©faillance de fours ni de cr√©matoires tout entiers. A plusieurs reprises, le monte-charge des cadavres tomba en panne parce qu'il √©tait trop plein. Souvent, des officiers SS de la direction des constructions venaient inspecter les cr√©matoires.¬†¬Ľ

Dissections :

¬ę¬†Un m√©decin d√©tenu hongrois devait proc√©der √† des dissections dans une salle sp√©ciale. Il op√©rait sous la surveillance d'un m√©decin SS dont je ne me rappelle plus le nom. Dans cette salle, il y avait une table de dissection. On faisait surtout des dissections d'√™tres anormalement constitu√©s (par exemple des bossus) et de jumeaux. Je me souviens avec pr√©cision que le Dr Schumann √©tait lui aussi pr√©sent √† ces dissections et en supervisait certaines. Les d√©tenus d√©sign√©s pour op√©rer ces dissections furent ex√©cut√©s, non dans les chambres √† gaz, mais par des injections. On r√©cup√©rait √©galement le sang et divers organes de ces d√©tenus pour en approvisionner des h√īpitaux militaires.¬†¬Ľ

Plan de révolte :

¬ę¬†Depuis un certain temps d√©j√† nous projetions une r√©volte. Le noyau de cette organisation se trouvait dans notre cr√©matoire¬†II. Les Russes √©taient les meneurs, de m√™me que les kapos Kaminski et Lemke. Lorsqu'en automne 1944 les actions d'extermination furent compl√®tement arr√™t√©es, sur ordre de Berlin, et qu'on nous donna pour t√Ęche d'effacer les traces de l'action d'extermination, nous compr√ģmes que le moment de notre propre liquidation approchait. Notre r√©volte devait la pr√©venir. Voici quel √©tait le plan¬†: un jour o√Ļ il n'y aurait pas de convoi et par cons√©quent pas de renfort de SS pr√®s des cr√©matoires, notre groupe qui emportait r√©guli√®rement la nourriture de ce secteur du camp pour la porter aux divers cr√©matoires, viendrait avec des bidons d'essence l√† o√Ļ chaque cr√©matoire se ravitaillait. Seul, au cr√©matoire¬†I, on n'apporterait pas d'essence, parce que ce n'√©tait pas utile. Au bunker¬†V, il n'y avait √† cette √©poque plus de Sonderkommando, l'extermination y ayant d√©j√† √©t√© compl√®tement arr√™t√©e. L'essence avait √©t√© pr√©par√©e par l'organisation de r√©sistance √† la section¬†D du camp.¬†¬Ľ

Echec de la révolte :

¬ę¬†Un dimanche du d√©but d'octobre je crois que ce devait √™tre le 6 ou le 7 octobre - la r√©volte devait √™tre d√©clench√©e. Les d√©tenus d√©sign√©s pour apporter la nourriture furent choisis ce jour-l√† de telle sorte que seuls y allaient les initi√©s au plan. Tous venaient du cr√©matoire¬†II. J'√©tais du nombre. Nous amen√Ęmes les bidons d'essence camoufl√©s en soupe aux cr√©matoires¬†IV et III, mais lorsque nous arriv√Ęmes √† notre cr√©matoire¬†II, nous entend√ģmes d√©j√† des coups de feu partis des cr√©matoires¬†III et IV, et v√ģmes un d√©but d'incendie. Le plan avait √©t√© de commencer la r√©volte par un feu allum√© √† notre cr√©matoire¬†II. Son d√©clenchement pr√©matur√© le fit √©chouer. Les SS donn√®rent aussit√īt l'alarme et tous les d√©tenus du cr√©matoire¬†II durent se rendre √† l'appel. Le SS-Oberscharf√ľhrer Steinberg, chef du cr√©matoire¬†II, nous compta; lorsqu'il se rendit compte que personne ne manquait, on nous enferma tous dans la salle de dissection.¬†¬Ľ

Tentatives d'évasion :

¬ę¬†Le cr√©matoire¬†III √©tait en feu et les d√©tenus du Sonderkommando des cr√©matoires¬†III et IV coup√®rent les fils et s'√©vad√®rent¬†; certains furent abattus sur-le-champ. Au cr√©matoire¬†I, les d√©tenus du Sonderkommando coup√®rent √©galement la cl√īture √©lectrique avec des ciseaux isol√©s et s'enfuirent. Il √©tait pr√©vu que les barbel√©s du camp des femmes seraient √©galement coup√©s afin de leur permettre une fuite en masse. Cependant, en raison du d√©clenchement pr√©matur√© de la r√©volte ce ne fut plus possible. Les SS r√©ussirent √† rattraper tous les fugitifs. Le soir m√™me, un groupe d'officiers SS arriva devant notre cr√©matoire et nous enjoignit de faire sortir vingt des n√ītres pour reprendre le travail. Or, nous √©tions persuad√©s qu'en d√©pit de toutes les d√©n√©gations, on nous r√©partirait en groupes pour mieux nous liquider¬†; nous refus√Ęmes donc de sortir de la salle de dissection. Les SS amen√®rent alors du renfort et forc√®rent vingt d√©tenus √† travailler. Bient√īt de la fum√©e s'√©leva du cr√©matoire¬†I. Nous en concl√Ľmes que les vingt camarades avaient bien √©t√© amen√©s au travail. Leur t√Ęche consistait √† br√Ľler les cadavres de ceux qui avaient √©t√© tu√©s pendant leur √©vasion. C'est ainsi que tous les d√©tenus du kommando sp√©cial des cr√©matoires¬†I, III et IV furent massacr√©s. De notre kommando, un seul d√©tenu fut tu√©¬†; c'√©tait celui qui avait coup√© les pneus de la bicyclette d'un SS pour l'emp√™cher de s'en servir¬†: le SS - surnomm√© le ¬ę¬†Rouge¬†¬Ľ - a battu ce d√©tenu jusqu'√† ce que mort s'ensuive.¬†¬Ľ

Le SS Holländer :

¬ę¬†De ce jour, les cr√©matoires¬†I, III et IV furent ferm√©s. Les cr√©matoires¬†III et IV √©taient d√©truits par la r√©volte et inutilisables, le cr√©matoire¬†I restait intact. Il n'y eut plus de gazage dans aucun cr√©matoire. On nous fit br√Ľler les cadavres qui arrivaient du camp; de petits groupes de d√©tenus et de civils furent fusill√©s dans notre cr√©matoire √† partir de ce moment-l√†. Ces ex√©cutions avaient lieu √† l'√©tage au-dessus. Elles √©taient l'oeuvre d'un certain SS-Unterscharf√ľhrer Holl√§nder, qui, en principe, tirait un coup de fusil dans la nuque¬†; l'arme √©tait munie d'un dispositif qui √©touffait le son. Holl√§nder nous √©tait d√©j√† connu pour sa cruaut√© particuli√®re. Il a battu les d√©tenus destin√©s au gazage, jet√© des enfants contre le mur, etc. A notre √©gard, d√©tenus du Sonderkommando, Holl√§nder √©tait toujours aimable. Holl√§nder √©tait de taille moyenne, maigre¬†; il avait le visage allong√©, des cheveux ch√Ętains et pourrait √™tre originaire d'une r√©gion voisine de la Yougoslavie. Il avait environ trente-deux ans.¬†¬Ľ

L'évacuation d'Auschwitz :

¬ę¬†Quatre-vingt-deux d√©tenus du Sonderkommando - c'√©taient nous, ceux du cr√©matoire¬†II - ont surv√©cu jusqu'√† l'√©vacuation d'Auschwitz. Lors de cette √©vacuation, le 18 janvier 1945, la troupe de SS √©tait d√©j√† en pleine d√©sorganisation. Nous en profit√Ęmes pour marcher vers le camp¬†D. Dans la course, un bon nombre d'entre nous furent tu√©s d'une balle¬†; je ne saurais dire combien, press√© que j'√©tais d'arriver au camp. Tous les d√©tenus du camp¬†D furent amen√©s au camp principal d'Auschwitz, c'est l√† que les SS recherchaient, de nuit, ceux qui avaient √©t√© affect√©s aux cr√©matoires et qu'ils pouvaient reconna√ģtre pour avoir fait partie du Sonderkommando. Personne √©videmment ne s'est pr√©sent√© √† l'appel. Quiconque √©tait d√©couvert √©tait fusill√© sur-le-champ. Mon p√®re et moi, nous nous cach√Ęmes sous un lit. Je ne peux rien dire de plus, sinon que Filip M√ľller et Bernhard Sakal (qui vit actuellement en Isra√ęl et est originaire de Bialystok) ont pu √©galement sauver leur peau.¬†¬Ľ

Le journal du Sonderkommando enfoui :

¬ę¬†Il y eut aussi au Sonderkommando¬†II un certain L√©on, le cuisinier, Juif polonais qui avait v√©cu √† Paris¬†; il √©tait d√©charg√© du travail g√©n√©ral du Sonderkommando, √©tant affect√© √† la cuisine des SS. Il ne devait travailler au service des cadavres comme nous tous que s'il y avait vraiment beaucoup de travail. Nous √©tions tr√®s li√©s et j'ai appris ainsi que L√©on avait pris des notes d√®s le moment o√Ļ il fut affect√© au Sonderkommando. Il a tenu une sorte de journal et not√© les crimes des SS, ainsi que les noms de certains criminels SS. De plus, il a ramass√© des documents, des passeports, etc., trouv√©s pr√®s des v√™tements des assassin√©s et qui lui semblaient importants. Aucun d'entre nous n'a lu ces notes, mais je savais qu'elles existaient. Le mercredi qui pr√©c√©da la r√©volte, j'ai enfoui tous ces documents en un lieu que j'ai soigneusement conserv√© dans ma m√©moire. Les papiers se trouvaient dans un grand r√©cipient en verre (contenance environ cinq litres), qui avait √©t√© graiss√© et herm√©tiquement ferm√©. Puis nous pla√ß√Ęmes ce r√©cipient en verre dans une caisse en b√©ton que nous avions coul√©e. Cette caisse en b√©ton fut enduite de graisse √† l'int√©rieur, puis ferm√©e au b√©ton. Nous y enferm√Ęmes √©galement des cheveux de cadavres, des dents, etc., mais par principe aucun objet de valeur, afin que ceux qui trouveraient un jour cette bo√ģte ne soient tent√©s de la piller pour s'emparer de tels objets de valeur. Le rabbin de Makow et Zalmen Rosenthal prirent des notes qui furent enfouies ailleurs je ne sais o√Ļ.¬†¬Ľ

Les gazages :

¬ę¬†Pour finir, je voudrais encore d√©crire comment se passait une action de gazage. Nous avons vu de quelle fa√ßon on proc√©dait aux s√©lections √† l'arriv√©e des convois √† la rampe.¬† Ceux qui √©taient s√©lectionn√©s pour le travail √©taient conduits aux sections C et D du camp, ceux qui √©taient destin√©s au gazage √©taient conduits au FKL (camp de concentration pour femmes). Ceux qui √©taient capables de marcher √©taient amen√©s au cr√©matoire √† pied¬†; les autres √©taient charg√©s sur des camions. Au cr√©matoire on faisait basculer le camion et on jetait les malades √† terre. Une voiture d'ambulance avec la Croix-Rouge amenait les bo√ģtes de gaz. Tous √©taient conduits √† la salle de d√©shabillage, les SS leur ordonnaient d'enlever leurs v√™tements. On leur disait qu'ils devaient se laver. Aupr√®s de chaque crochet il y avait un num√©ro et on leur recommandait de bien retenir ce num√©ro. Tous ceux qui avaient encore des paquets devaient les d√©poser devant la salle de d√©shabillage. Des voitures amenaient ensuite ces effets au ¬ę¬†Canada¬†¬Ľ.

On commençait toujours par les femmes et les enfants. Lorsque ceux-ci étaient nus, les SS les conduisaient à la chambre à gaz. On leur disait qu'ils devaient attendre que l'eau arrive. Ensuite, les hommes devaient se déshabiller et se rendre également dans la chambre à gaz. Chacun devait nouer ses chaussures et les emporter. Avant de pénétrer dans la chambre à gaz, il devait remettre ses chaussures en passant à deux détenus. La plupart d'entre eux n'ont pas su ce qui leur arrivait. Parfois, ils savaient quand même quel sort les attendait. Alors ils priaient souvent. Il nous était défendu de parler avec les [détenus des] convois.

Dès que les femmes étaient déshabillées et dans la chambre à gaz, un kommando de chez nous devait enlever les vêtements et les emmener au Canada; les hommes se trouvaient de nouveau en présence d'une salle de déshabillage vide et propre. Ceux qui étaient incapables de se déshabiller eux-mêmes devaient être aidés par des détenus de notre kommando. Deux détenus étaient régulièrement accompagnés d'un SS. Seuls, les détenus qui semblaient aux SS particulièrement dignes de confiance étaient affectés à ce travail.

A chaque action de gazage, plusieurs officiers SS √©taient, en plus, pr√©sents. Le gaz √©tait jet√©, dans notre cr√©matoire, soit par le Hollandais, soit par le ¬ę¬†Rouge¬†¬Ľ, qui se relayaient par √©quipes. Ils mettaient des masques √† gaz √† cet effet. Souvent, le gaz n'arrivait pas en temps voulu. Les victimes devaient alors attendre assez longtemps dans la chambre √† gaz. On entendait les cris de tr√®s loin.

Souvent, les SS se livraient aussi à des excès particulièrement sadiques. C'est ainsi que des enfants furent fusillés dans les bras de leurs mères juste devant la chambre à gaz, ou jetés contre le mur. Quand l'un des arrivants disait un seul mot contre les SS, il était fusillé sur place. La plupart du temps de tels excès n'avaient lieu que lorsque des officiers supérieurs étaient présents. Lorsque la chambre à gaz était trop remplie, on jetait souvent des enfants qui ne pouvaient plus y entrer par-dessus la tête de ceux qui s'y trouvaient déjà. Du fait de la compression, d'autres victimes étaient tuées par piétinement. Les SS nous répétaient souvent qu'ils ne laisseraient pas survivre un seul témoin.

Cette description correspond en tout point √† la v√©rit√© et a √©t√© faite en mon √Ęme et conscience.¬†¬Ľ

7.2.7. Le témoignage de Rudolf Höss

Commandant du camp d¬íAuschwitz de mai 1940 √† novembre 1943, Rudolph H√∂ss (A ne pas confondre avec Rudolph Hess, le ¬ę¬†dauphin¬†¬Ľ de Hitler) est arr√™t√© en zone britannique, puis transf√©r√© √† Nuremberg, puis de nouveau transf√©r√© √† Varsovie o√Ļ il est jug√© et condamn√© √† √™tre pendu sur le lieu de ses crimes en avril 1947. Plusieurs fois interrog√© par les Anglais, puis √† Nuremberg, puis en Pologne, il a r√©dig√© avant de mourir une effarante autobiographie o√Ļ il avoue ses crimes comme dans ses pr√©c√©dents interrogatoires, sans renier pour autant ses convictions nazies. (R. Hoess, Le Commandant d¬íAuschwitz parle, Julliard 1959, r√©√©dit√© en 1979 chez Masp√©ro).

Ses aveux sont d’autant plus intéressants que c’est lui qui a expérimenté le Zyklon B et fait construire les quatre grands blocs crématoires - chambres à gaz d’Auschwitz II - Birkenau. Son récit a naturellement été suspecté d’avoir été écrit sous la torture. Il comporte quelques erreurs et contradictions (notamment sur le nombre des victimes). Mais il est conforme aux témoignages des survivants (Vrba, Wetzler, Nyisli) et de plusieurs de ses subordonnés (Pery Broad et huit anciens SS interrogés lors des procès d’Auschwitz, notamment celui de Francfort en 1963-1965). 

¬ę¬†Le r√®glement d√©finitif de la question juive signifiait l¬íextermination totale de tous les Juifs d¬íEurope. En juin 1941, je re√ßus l¬íordre d¬íorganiser l'extermination √† Auschwitz. A cette √©poque le Gouvernement F√©d√©ral de Pologne comptait d√©j√† trois autres camps d¬íextermination¬†: Belzec, Treblinka et Wolzek (Ma√Įdenek¬†?)... Je me rendis √† Treblinka pour voir comment s¬íeffectuaient les op√©rations d¬íextermination. Le commandent du camp de Treblinka me dit qu¬íil avait fait dispara√ģtre 80¬†000 d√©tenus en six mois il s¬íoccupait plus particuli√®rement des Juifs du ghetto de Varsovie.¬†¬Ľ

¬ę¬†Il utilisait l¬íoxyde de carbone. Cependant, ses m√©thodes ne me parurent pas tr√®s efficaces. Aussi, quand j'installai le b√Ętiment d¬íextermination d¬íAuschwitz, mon choix se porte sur le Zyklon¬†B, acide prussique cristallis√©, que nous laissions tomber dans la chambre par une petite ouverture. Selon les conditions atmosph√©riques, il fallait compter de trois √† quinze minutes pour que le gaz fit son effet. Nous savions que les gens √©taient morts lorsqu¬íils cessaient de crier. Ensuite nous attendions environ une demi-heure avant d'ouvrir les portes et d¬íenlever les corps. Une fois les corps sortis, nos commandos sp√©ciaux leur retiraient bagues et alliances ainsi que l¬íor des dents.¬†¬Ľ

¬ę¬†Nous apport√Ęmes √©galement une autre am√©lioration par rapport √† Treblinka en construisant des chambres √† gaz pou vent contenir 2¬†000 personnes √† la fois, alors qu¬í√† Treblinka leurs dix chambres √† gaz n¬íen contenaient chacune que 200.¬†¬Ľ

¬ę¬†A Auschwitz, nous avions deux m√©decins SS qui √©taient charg√©s d¬íexaminer chaque nouvel arrivage de prisonniers. On les faisait d√©filer devant l¬íun des docteurs, qui prenait une d√©cision au fur et √† mesure qu¬íils passaient devant lui. Ceux qui √©taient jug√©s bons pour ce travail √©taient envoy√©s √† l¬íint√©rieur du camp. Les autres √©taient aussit√īt dirig√©s sur les installations d¬íextermination. Les enfants en bas √Ęge √©taient invariablement extermin√©s, puisque, en raison de leur jeunesse, ils √©taient inaptes au travail.¬†¬Ľ

¬ę¬†Nous apport√Ęmes encore une autre am√©lioration par rapport √† Treblinka¬†: les victimes savaient presque toujours qu¬íelles allaient √™tre extermin√©es¬†; √† Auschwitz nous nous effor√ß√Ęmes de leur taire croire qu¬íelles allaient subir un √©pouillage. Bien entendu, elles ont fr√©quemment devin√© nos intentions et nous avons connu des incidents et des difficult√©s. Tr√®s souvent, les femmes dissimulaient leurs enfants sous leurs v√™tements, mais, d√®s que nous les d√©couvrions, nous envoyions ces enfants dans les chambres √† gaz.¬†¬Ľ

¬ę¬†On nous avait ordonn√© de proc√©der √† ces exterminations dans le secret, mais, in√©vitablement, l¬íodeur naus√©abonde provenant des corps que l'on br√Ľlait d¬íune mani√®re continue envahissait les alentours, et tous les habitants des communes avoisinantes savaient que des exterminations se poursuivaient √† Auschwitz.¬†¬Ľ

7.2.8. ¬ę¬†Anus mundi¬†¬Ľ

Le ¬ę¬†Doktor¬†¬Ľ Johann Paul Kremer
Le ¬ę¬†Doktor¬†¬Ľ Johann Paul Kremer

Journal de Jean Paul Kremer, professeur √† l¬íuniversit√© de Munster, mut√© √† Auschwitz. Septembre ¬Ė octobre 1942

Le Dr. Kremer arrive √† Auschwitz le 30 ao√Ľt, 1942, pour remplacer un docteur tomb√© malade. Son journal intime est remarquable non seulement pour ses mentions explicites du processus de gazage, mais pour la mani√®re avec laquelle Kremer relate les choses du quotidien, que l¬íon pourrait trouver dans n'importe quel journal intime¬†: o√Ļ il a d√©jeun√©, ce qu'il a mang√©, quels films il a vu, etc... Cette page du journal inclut son premier t√©moignage au sujet d¬íune ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ (gazage). Quelques extraits¬†:

1 septembre 1942 :

¬ę¬†Von Berlin schriftlich F√ľhrerm√ľtze, Koppel und Hosentr√§ger angefordert. Nachmittags bei der Vergasung eines Blocks mit Zyclon¬†B gegen die L√§use.¬†¬Ľ

¬ę¬†J'ai √©crit √† Berlin pour commander une ceinture en cuir et des bretelles. J'ai assist√© l'apr√®s-midi √† la d√©sinfection d'un bloc avec du Zyklon¬†B, afin de d√©truire les poux.¬†¬Ľ

2 septembre 1942 :

¬ę¬†Zum 1. Male draussen um 3 Uhr fr√ľh bei einer Sonderaktion zugegen. Im Vergleich hierzu erscheint mir das Dante'sche Inferno fast wie eine Kom√∂die. Umsonst wird Auschwitz nicht das Lager der Vernichtung genannt!¬†¬Ľ

¬ę¬†Ce matin √† trois heures, j'ai assist√© pour la premi√®re fois √† une ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ √† l¬íext√©rieur. En comparaison, l'enfer de Dante me para√ģt une com√©die. Ce n'est pas pour rien qu'Auschwitz est appel√© camp d'extermination¬†!¬†¬Ľ

3 septembre 1942 :

¬ę¬†Zum 1. Male an der hier im Lager jeden befallenden Durchf√§llen mit Erbrechen und kolikartigen anfallsweisen Schmerz erkrankt. Da ich keinen Tropfen Wasser getrunken, kann es hieran nicht liegen. Auch das Brot kann so nicht schuld sein, da auch solche erkranken, die nur Wei√übrot (Di√§t) zu sich genommen haben. H√∂chstwahrscheinlich liegt's an dem ungesunden kontinentalen und sehr trockenen Tropenklima mit seinen Staub- und Ungeziefermassen (Fliegen).¬†¬Ľ

¬ę¬†Malade pour la premi√®re fois avec la diarrh√©e, des attaques de vomissement et de colique typiques qui frappent chacun ici dans le camp. Ce ne peut pas √™tre l'eau car je n'ai pas bu une goutte. Ce ne peut pas √™tre non plus le pain, car ceux qui mangent uniquement du pain blanc (r√©gimes sp√©ciaux) sont √©galement malades. La raison en est plus probablement le climat tropical continental tr√®s sec et tr√®s malsain avec sa poussi√®re et ses masses de vermine (mouches).¬†¬Ľ

4 septembre 1942 :

¬ę¬†Gegen die Durchf√§lle¬†: 1 Tag Schleimsuppe und Pfefferminztee, dann Di√§t f√ľr eine Woche. Zwischendurch Kohle und Tannalbin. Schon erhebliche Besserung.¬†¬Ľ

¬ę¬†Contre les diarrh√©es¬†: une journ√©e de soupe aux flocons d¬íavoine et tisane √† la menthe, puis r√©gime durant une semaine. A intervalles r√©guli√®res, charbon et Tannalbin. Cela va d√©j√† nettement mieux.¬†¬Ľ

5 septembre 1942 :

¬ę¬†Heute nachmittag bei einer Sonderaktion aus dem F.K.L. (Muselm√§nner)¬†: das Schrecklichste der Schrecken. Hschf. Thilo (Truppenarzt) hat Recht, wenn er mir heute sagte, wir bef√§nden uns hier am Anus Mundi. Abends gegen 8 Uhr wieder bei einer Sonderaktion aus Holland. Wegen der dabei abfallenden Sonderverpflegung, bestehend aus einem f√ľnftel Liter Schnaps, 5 Zigaretten, 100g Wurst und Brot, dr√§ngen sich die M√§nner zu solchen Aktionen. Heute und morgen (Sonntag) Dienst.¬†¬Ľ

¬ę¬†Assist√© cet apr√®s midi √† une ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ au camp de concentration des femmes (¬ę¬†Muslulmanes¬†¬Ľ). La plus terrifiante des √©pouvantes. Le Hauptscharf√ľhrer Thilo (m√©decin militaire) avait raison, lorsqu¬íil m¬ía dit ce matin qu¬íici, nous nous trouvons dans l¬í¬ę¬†anus mundi¬†¬Ľ, l¬íanus du monde¬Ö Ce soir √† nouveau, vers 8 heures, j¬íai assist√© √† une ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ de Hollandais. En raison des rations sp√©ciales qu¬íils obtiennent et qui se composent d¬íun cinqui√®me de litre de schnaps, de 5 cigarettes, de 100g de saucisse et de pain, les hommes se bousculent pour participer √† de telles actions. Aujourd'hui et demain (dimanche), de service.¬†¬Ľ

6 septembre 1942 :

¬ę¬†Aujourd'hui mardi, d√©jeuner excellent¬†: soupe de tomates, un demi poulet avec des pommes et du chou rouge, petits fours, une merveilleuse glace √† la vanille. Parti √† 8 heures pour une ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ, pour la quatri√®me fois.¬†¬Ľ

23 septembre 1942.

Assist√© la nuit aux sixi√®me et septi√®me ¬ę¬†actions sp√©ciales¬†¬Ľ. Le matin, l'Obergruppenf√ľhrer Pohl est arriv√© avec son √©tat-major √† la maison des Waffen SS. Pr√®s de la porte, la sentinelle m'a pr√©sent√© les armes. Le soir √† vingt heures, d√ģner dans la maison des chefs avec le g√©n√©ral Pohl, un vrai banquet. Nous e√Ľmes de la tarte aux pommes, servie √† volont√©, du bon caf√©, une excellente bi√®re et des g√Ęteaux. (...)

7 octobre 1942 :

¬ę¬†Assist√© √† la neuvi√®me ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ. √Čtrangers et femmes.¬†¬Ľ

11 Octobre 1942 :

¬ę¬†Aujourd'hui, samedi, il y avait au d√©jeuner du li√®vre r√īti (une vraiment grosse cuisse) avec des boulettes et du chou rouge pour 1,25 Reichsmark¬†¬Ľ¬Ö

12 octobre 1942.

¬ę¬†Inoculation contre le typhus. A la suite de quoi, √©tat f√©brile dans la soir√©e¬†; j'ai n√©anmoins assist√© √† une ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ dans la nuit (1¬†600 personnes de Hollande). Sc√®nes terribles pr√®s du dernier Bunker. C'√©tait la dixi√®me ¬ę¬†action sp√©ciale¬†¬Ľ

Le 18 juillet 1947, Kremer témoigne encore lors de son procès à Cracovie.

¬ę¬†Les gazages des femmes √©puis√©es du camp de concentration, des cachectiques qu'on d√©signait g√©n√©ralement sous le terme de ¬ę¬†musulmans¬†¬Ľ √©tait particuli√®rement p√©nible. Je me souviens que j'ai pris part une fois au gazage d'un groupe de femmes. Je ne saurais plus dire combien il y en avait. Lorsque j'arrivai pr√®s du Bunker, elles √©taient assises par terre, encore habill√©es. Comme leurs tenues du camp √©taient en loques, on ne les admettait pas dans la baraque de d√©shabillage¬†; elles devaient se d√©shabiller en plein air. De leur comportement, j'ai d√©duit qu'elles savaient ce qui les attendait, car elles pleuraient et imploraient les SS. Mais toutes furent chass√©es dans les chambres √† gaz et gaz√©es. En tant qu'anatomiste, j'avais vu beaucoup de choses affreuses, j'avais eu souvent affaire √† des cadavres, mais ce que je vis cette fois-l√† d√©passait toute comparaison. C'est sous ces impressions que je ressentis alors que j'√©crivis dans mon journal le 5 septembre 1942¬†: ¬ę¬†Le plus terrifiant de l'horrible. Le Hauptscharf√ľhrer Thilo avait bien raison de me dire aujourd'hui que nous nous trouvions dans l'anus du monde¬†¬Ľ. J'ai employ√© cette expression parce que je ne pouvais m'imaginer quelque chose de plus affreux et de plus monstrueux.¬†¬Ľ



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