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Le régime de Vichy

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7. Débat : le rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation de Juifs

L’historien Robert Owen Paxton publie en 1972 le livre qui le rendra célèbre « Vichy France : Old Guard and New Orde » traduit en français en 1973 sous le titre « La France de Vichy ». Les thèses développées dans ce livre sont notamment étayées par les archives allemandes saisies par les autorités américaines. Il met alors en avant au travers de cet ouvrage la participation du gouvernement français à la Shoah. Il reprend également les travaux de l'historien allemand Eberhard Jackel sur la politique hitlérienne à l'égard de la France (« La France dans l'Europe de Hitler », Fayard, 1968). 

L'historien revient tout d'abord sur le parcours qui l'a conduit à « s'attaquer au mythe de Vichy ». En 1960, alors étudiant à Harvard, il vient à Paris effectuer des recherches dans le cadre d'une thèse de doctorat : « les officiers de carrière en 1940-1944 » un sujet intéressant face au triple choix Pétain, Giraud, de Gaulle. Il est alors très vite étonné et bloqué dans ses recherches : les archives françaises sont fermées et les passions sont très vives encore. C'est finalement Robert Aron, auteur d'un livre qui fait date « La France de Vichy » (1954), qui lui donne accès aux sources de son travail.

Sa lecture des sources et du travail de Robert Aron le conduit à une remise en cause des travaux de l'historien français. Les conclusions de Robert Aron sont que les exigences et les capacités de l'occupant étaient illimitées et que Vichy n'a eu que des réactions aux initiatives de l'occupant en jouant un double jeu pour attendre des jours meilleurs. Des influences diverses expliquent l'interprétation aronienne :

  • ses sources sont surtout des comptes-rendus de sĂ©ances publiques de procès de collaborateurs. Un juge ne pose pas aux tĂ©moins ou aux suspects les mĂŞmes questions que l'historien. On est donc dans une perspective judiciaire oĂą l'initiative vient forcĂ©ment du cĂ´tĂ© allemand
  • sa propre expĂ©rience Ă  Vichy oĂą il a vĂ©cu cachĂ© dans la ville. Il a donc une vision complexe de comportements diffĂ©rents
  • son souvenir des derniers jours de Vichy. Tout historien travaille aussi avec ses propres souvenirs, mais ils ont besoin d'ĂŞtre contrĂ´lĂ©s surtout lorsqu'il s'agit d'une pĂ©riode aussi tourmentĂ©e. Les souvenirs les plus rĂ©cents Ă©loignent les souvenirs plus anciens et R Aron Ă©crit sous l'influence plus intense des souvenirs de la fin de Vichy.
  • La non-consultation des archives allemandes, pourtant capturĂ©es par les alliĂ©s et microfilmĂ©es. R Aron est mal renseignĂ© sur la politique allemande et peu curieux de ce point en dĂ©finitive

R Paxton a donc eu la volonté de combler cette lacune. Les archives allemandes permettent une image de la politique allemande et par reflet une image de Vichy envers les Allemands, image à interpréter bien sûr. Au même moment, d'autres historiens travaillent de manière indépendante mais dans le sens d'une interprétation convergente, finalement confirmée par le début de l'ouverture des archives françaises. Ils aboutissent à une vue plus nuancée de la politique d'occupation. Si à la fin de la période, les Allemands imposent un diktat indiscutable, le début de l'occupation est très différent. Hitler a fait un calcul astucieux expliqué d'ailleurs, en juin 1940, à Mussolini qui revendiquait la Corse, Nice, les Alpes. Un armistice bien pensé empêchera les Français de former un gouvernement outre-mer et permettra de faire des « économies de moyens » en les laissant se gouverner eux-mêmes. Il suffit de se poser la question : Combien d'Allemands sont présents en France ? Récemment, les dernières études montrent qu'ils n'ont jamais été plus de 60.000 et d'un âge moyen de 48 ans. On est donc loin de la force illimitée et invincible décrite par Aron. La France de Vichy administre et laisse les Allemands libres pour la conquête.

Vichy a pris des initiatives sans mener une politique de double jeu. Sa politique a d'ailleurs été très claire : défense de la neutralité française et révolution nationale. Auprès des Alliés, c'est le « laissez-nous tranquilles » Mais la « neutralité de Vichy » a été conçue dans une situation qui n'existe plus après 1942-1943, quand on ne peut plus croire en une guerre courte et qu'on peut même espérer une victoire alliée.

Selon Aron, la persécution des juifs par Vichy vient d'une initiative allemande. Or, les archives allemandes montrent que la politique à l'automne 1940 n'est pas à l'extermination. Les nazis essaient au contraire d'expulser les Juifs, notamment en France. Plusieurs milliers sont ainsi envoyés en France et Vichy proteste vigoureusement en construisant son propre système de discrimination à l'encontre de la volonté allemande. C'est, en octobre 1940, le 1er statut des juifs qui définit d'ailleurs les Juifs sur des critères plus stricts que l’Allemagne. L'explication du renouveau de l'antisémitisme traditionnel n'est pas suffisante. La dépression des années 1930 avait déjà poussé à l'émigration des dizaines de milliers de réfugiés de l'Europe centrale et la France les a accueillis plus que tout autre pays. Dans une France affligée par le chômage, Vichy apparaît comme une réaction à cette immigration.

Fin 1940- été 1941, il y a donc deux politiques anti-juives différentes : Vichy pratique la discrimination et l'exclusion à l'encontre des réfugiés mais aussi des autres Juifs plus anciennement établis. Les nazis pratiquent l'expulsion vers la France. La politique d'extermination ne prend corps qu'en décembre 1941 pour devenir le transfert à partir du printemps 1942 vers les centres de mise à mort de l'Est.

Comment s'articulent les deux politiques ? la politique d'exclusion de Vichy rend plus facile la politique allemande d'extermination en France. Vichy fournit les fichiers d'adresses, les fonctionnaires et rend plus vulnérables les Juifs par sa propre politique. Comment expliquer la coopération de l'administration de Vichy ? A partir de mai 1942, Bousquet rencontre Oberg, et Vichy apprend que les allemands acceptent de reprendre « leurs réfugiés » d'ailleurs pour la plupart dans des camps d'internement français. Vichy, qui tient à « se débarrasser des réfugiés en surnombre » et à rester un état souverain coopère, pour gagner à la fois en autonomie politique et administrative et pour réduire le nombre de ses Juifs étrangers. On aboutit ainsi à l'arrestation dans la zone non occupée de dizaines de milliers de Juifs « cédés » aux Allemands à partir de l'été 1942. Il y a très peu de parallèles possibles avec un autre état d'Europe, Vichy étant le rare état à livrer les Juifs d'une zone non occupée. Des citoyens français, des évêques bouleversés expriment leur désaccord.

Le résultat : 76.000 Juifs ont été déportés avec l'aide de Vichy. Cette aide, il est vrai a diminué avec le temps. Si l'on ajoute les morts des camps d'internement de France (maladies, conditions d'internements…), ce sont 90.000 morts, soit 25 % des Juifs de France. C'est un taux relativement bas par rapport à d'autres pays, par exemple aux 75% des Pays Bas… Et ce chiffre final a permis à certains défenseurs du régime de Vichy de dire que finalement le régime Pétain a adouci les conditions imposées par l'Allemagne nazie…

Comment répondre ? Pour R. Paxton, c'est se poser la mauvaise question. La question qu'il faut poser, c'est : pourquoi en France avec toutes les opportunités de caches, tant sont partis ? Il y a eu beaucoup trop de déportés, parce que si les nazis avaient dû œuvrer seuls, le chiffre aurait été beaucoup plus bas. Ce n'est pas Vichy qui a réduit le nombre des déportés : c'est parfois le manque de wagons, c'est une autre déportation engagée ailleurs (exemple en Italie), c'est la résistance des français...

Et Paxton conclut, sur les mots d'un poète entendu à New York : tous les juifs déportés l'ont été par les actions de l'état français. Tous ceux qui ont survécu ont été aidés par les individus et les organisations de résistance.

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